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joeC’est une question de gestes. Des barres que l’on tord, des arbres que l’on tue, des coups que l’on donne, des corps qui s’affaissent qui triment, s’épuisent et se fanent. Toujours on fait , on agit, on bouge, on racle, on rechigne, on renifle, on a beau dire, on a beau faire la morve qui coule, qui colle, c’est la notre, on l’a voulu, ces gestes sont les notre. Pour oublier, y’a guère que l’alcool et encore, au fond du plus crade des verres de mesqual de toute la côte, on trouve toujours cette bestiole assoiffée qui se tortille, d’aucuns la nomment : conscience.

Il sera toujours temps de parler du film, d’adaptation, de société, il sera toujours temps de sortir l’ouvrage de sa boue pour en faire un foutu objet culturel de plus. Comme si gorger la crasse de millions de dollars, de campagne de pub, de bandeau promotionnel pouvait être un acte de rédemption. Jeter l’obole à un pauvre sans le regarder ça fait du bien à la morale, autant boire du jus de chique si ça permet d’oublier nos responsabilités.
Brown a du prévoir un sacré contrepoids pour s’extraire de l’univers qu’il décrit. On a beau se dire que cette misère là est une fiction, on espère qu’elle est une fiction, on sait que ce n’est pas une fiction, y’a pas à dire elle vous colle au basque. On aimerait comme le poète inviter au bal les filles à danser, mais, toujours comme le poète, c’est une histoire de changement d’ailes, impossible de s’élever au-dessus de cette crasse là, impossible de prendre de la hauteur. Comprendre, avoir conscience ne fait qu’empirer les choses.

Brown explique le pourquoi et les comment au fil de l’ouvrage, il livre des détails, des explications, des événements qui permettent de mettre de la couleur sur les destinés qu’il trace. En début d’ouvrage cela n’aurait eu que le mauvais goût de nous faire partir en courant, de livrer son histoire en pâture à la morale, au fil des pages, il est trop tard pour fuir, il ne reste plus d’échappatoire au lecteur, on est obligé d’admettre qu’il n’y a pas plus de destin que d’explication qui tiennent, pas plus de raison ici qu’ailleurs pour que les choses tournent ainsi, l’horreur dont il est question c’est bien notre monde.
Comme il ne parle pas d’histoire, de pensée, de résolution, de réflexion, de vu à plus long terme que la prochaine fois qu’on aura assez de sous en poche pour téter du goulot, Brown parle donc de geste. Les personnages agissent, il les affligent du poids lourd, du poids mort qu’est le quotidien. Il ne s’agit pas de s’affaler sur le canapé, il faut encore que la bouteille de bourbons et celles de bière soient à porté de main, qu’on est frappé le chien – que l’on aime- et pensé à remonter la couverture rose pour ne pas mourir de froid. Demain, ce soir, un jour ou l’autre on retournera jouer au dés ou aider la forêt à crever. Les gestes portent la marque d’une responsabilité, nul n’est parfait dans ce décor de tristesse et d’absolutisme. Ces gestes marquent au fer rouge notre lecture aussi bien qu’ils dépeignent les personnages qui les font.
L’écriture de Brown s’attache aux détails, les hommes de son univers – les femmes n’agissent pas ou peu, elles semblent détachées de cet univers, n’être là que pour souffrir des conséquences désastreuses – se construisent autour de ces gestes, le situationnel, le récit existe autour de ces gestes. La tension même ne prend sens que part leur intermédiaire, il ne peut être question d’autre chose que l’instant présent, que cette bulle prête à exploser du moment.
La vie que dépeint l’auteur est une de vie misère, d’alcool, de violence sans que jamais la morale ne puisse s’insinuer, il n’y a pas de bons ou de méchants, il n’y a que ces gestes qui se font le plus souvent sans raison, sans repentir. Il est difficile d’arpenter un tel monde, sans ésotérie ou symboles auxquels se raccrocher. On pense d’emblée à Cormac, à la façon dont ses lignes soulèvent notre cendre funéraire, mais Brown ne propose pas l’ombre d’une parabole, d’un discours, d’une beauté.
S’il existe du beau, du joli dans ce monde, c’est presque par hasard – jamais par accoutumance ou par volonté, bon nombres de fois Joe abandonnera de « bien faire » et laissera le soin aux événements de le forcer à agir – des billets tendus par amour ou compassion ne laissent aucune trace de bonté derrière eux.
On le comprend rapidement la dureté et le pointillisme de l’ouvrage mène à une rigueur, à un ascétisme, plus pictural que littéraire. Se serait en vain qu’on cherchait à suivre des yeux la courbe narrative de l’ouvrage, en revanche il convient sans doute d’y desceller une liberté picturale. Il serait suffisant de parler de lyrisme ou de prosodie face à un tel style. Bien évidemment l’approche réaliste de l’œuvre amène un certain lyrisme car il est difficile d’échapper à la complaisance malsaine qui s’échappe d’une telle misère. Mais rien ici n’est de l’ordre du baroque.
L’univers diégétique du roman supprime la conscience et la raison comme par magie nous laissant en devoir non pas de comprendre ou d’admettre le réalisme sociale mais de l’encaisser. Dès lors l’engagement ne se fait pas par la littérature mais dans la littérature, ici, comme souvent avec les bons romans : lire c’est participer. Et participer à cette vie, c’est accepter de ne pas en ressortir indemne (contrairement à la salle de projection).

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