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9782221125410D’abord il y a l’horreur, ensuite l’abandon. On aura beau tout lire à propos de cet ouvrage, se préparer mentalement à une lecture difficile, se dire que les choses ont changé, que le pays et l’époque ne sont pas les mêmes.

Rien n’y fait, après tout il s’agissait d’un entrainement physique, on aurait mieux fait de s’octroyer les services d’un coach, d’arrêter de fumer, de se mettre au sport, de manger bio, de dormir plus longtemps, d’arrêter de stresser.

Le pavillon des cancéreux s’inscrit dans la veine réaliste russe, de celle qui puise son éternelle source chez les Tolstoï et Dostoïevski, eux-mêmes influencés par la lecture de… le côté pratique – si on n’en abuse pas- des filiations artistiques ne nous sera ici d’aucun secours. Il sera question d’amour, de dévouement, de questionnement moral, de remise en question, de réflexion, mais cela sera : après.
L’ouvrage propose de faire le tour du corps, le tour des corps. L’arrivée d’un nouveau pensionnaire est le moyen de nous faire découvrir autant de personnages, autant de malade, autant de maladie, de traitements, de destins. C’est un lieu commun de dire que le cancer n’épargne personne c’est autre chose de se voir infliger cette réalité : le cancer est tout le monde. Bien évidemment des chapitres dédiés donneront les explications nécessaires – vitales !- à la présence et au comportement de chacun, mais au départ, sur plusieurs dizaines de pages ce qui ne nous laisse aucune porte de sortie, ce qui nous enferme dans la même pièce que tous ces malades, il n’est question que de comportement, de déambulation, d’errance, de souffrance, de jérémiades, d’incompréhension. Chacun dans sa sphère agit pour ce qui lui semble le meilleur, pour écarter la douleur, pour en faire part aux autres, pour éviter les regards. Le lecteur ne peut échapper à ce corps là, à cette déliquescence, à ce recul de l’esprit. Il est question de coquille et de soubresaut, sous la carapace on devine encore, à peine, des êtres humains, ce n’est pas un quotidien touchant, c’est un quotidien auquel on veut échapper, que l’on veut fuir. La lecture met mal à l’aise par son réalisme, par ce recul qu’elle impose à notre lubie de vivre, cette lecture impose l’entropie du monde à notre compréhension paradisiaque et logique de ce qui nous entoure. Les portraits seront toujours ceux de morts-vivants, de survie, de faux espoirs, jamais l’auteur ne donnera de raison, d’explication, encore moins de conseil, toujours il sera question d’une trajectoire de hasard et de nécessité.
Une fois passée cette étape, une fois englouti par elle, on comprend le propos de l’auteur.
Il existe deux livres dans cet ouvrage.
Le premier est un projet littéraire basé sur des expériences autobiographiques, c’est se donner les moyens de « rendre compte » de la réalité non pas du cancer, mais du pavillon des cancéreux, des pensionnaires, des soignants et de ceux qui gravitent autour. Chaque « cas » devient donc un prétexte littéraire, une parabole de plus à ajouter à une constellation de portraits réalistes. Le plus frappant est celui de Kostoglotov qui continue de vivre, c’est-à-dire d’apprendre et d’aimer, les raisons qui lui ont valu emprisonnement et exil, des raisons hors du cadre du parti, hors du cadre soviétique, hors de la raison sociale, hors du dicible (en parler avec lui, de cette envie, de ce besoin de liberté, c’est prendre un risque), mais autant de raison de vivre. Sa force de caractère, sa compréhension et son indécision en font un miroir trop idéal de l’écrivain, trouver « qui parle » est une tâche trop ardue, car tous sont la voix de l’auteur. On pensera notamment à cet ancien professeur, qui a tout sacrifié au nom du régime, pour le régime, pour l’expansion et au nom de l’expansion de ce dernier et qui désormais ne peut plus que porter des coups théoriques à tout type de régime politique, qui dresse une charge héroïque (car mortelle) au nom d’idéaux internationaux (bien loin de cette internationale fantoche et meurtrière), on pensera à ce professeur inapte à faire du mal, à toucher l’adversaire et qui, atteint d’un cancer puant, se refuse de parler aux autres, de les contaminer, de toute façon même si ces autres là voulaient lui parler, il faudrait encore qu’ils puissent et veuillent l’approcher tellement ça remugle dans son entourage. En contrepoint, il y a le serviteur du parti, l’image de la réussite, le travailleur zélé, devenu zélateur puis dénonciateur. Il serait aisé de faire de cet inquiet – atteint d’une forme plus bénigne, on voit ici la volonté littéraire de lier le corps à une forme de destin, sans parler jamais de péché – un pion comme un autre, un « méchant de l’histoire », pourtant, fidèle en cela à une certaine tradition de l’âme russe, si on ne peut le plaindre, on s’aperçoit rapidement que chaque événement nouveau change son humeur. Le cadre du parti qu’est Roussanov, tout empli de morale et de principe qu’il est, est dépendant du contexte émotionnel qui l’entoure, une mauvaise nouvelle va le faire se tordre de question sans fondement, alors qu’une bouteille de vodka va la réjouir pour des heures, ses jugements et décisions iront de pair. Ainsi ce serviteur n’est autre qu’un pur produit humain intelligemment utilisé par le parti. Le projet ne s’arrête pourtant pas aux malades ou à leurs corps, il interroge également le corps médical, comment un médecin peut être pris dans la toile de ses mensonges et de ses obligations. A l’heure des débats sur l’euthanasie – toujours renouvelés et sans faire d’amalgames ou de raccourcis faciles – il est intéressant de noter, des médecins voulant sauver les malades, pris au piège de leur formation spécialisé, usant de terme savant – ici en latin, langue incompréhension pour les patients russes- afin de traduire, de masquer la réalité, aux ordres d’une bureaucratie aveugle, d’avancées scientifiques parfois mal contrôlé, des publications.
On le voit, faire la liste de tous ces personnages, de leur force narrative, de leur impact sur nous, qui ne pouvons rester indifférents – certains s’attardent sans raison, d’autres nous énervent malgré la maladie, d’autres nous font nous poser des questions, d’autres nous font espérer- serait une tâche d’étudiant, d’ailleurs cela doit exister.
Mais c’est sans doute la relation à l’espoir et les relations entre les corps qui nous fait passer dans la frontière avec le « deuxième livre ». En effet, aussi brillant soit-il l’aspect littéraire de l’ouvrage – qui est vraiment brillant, Soljenitsyne possède un sens aigu du détail et de la description qui donne à son réalisme la couche nécessaire d’intemporalité et de subjectivité tout en préservant des plages de réflexions plus « globales » sur la politique, le jeu, l’amour, les mœurs qui donne à l’ensemble la beauté d’un sépulcre, d’un mithraeum- il existe une dimension plus sordide encore à cet ouvrage, une dimension qui subsume la première, qui n’est pas vraiment un projet mais une réalité.

Des dizaines d’années après son écriture l’ouvrage reste encore d’une actualité acide. La relation aux malades pose les mêmes questions, on songera à ce personnage de docteur qui n’a pas pu se sentir vraiment « docteur » tant qu’il n’avait pas un cabinet dans lequel recevoir ceux qui n’étaient pas encore (de fait) ses patients et qui milite ardemment pour un retour au médecin de famille (qu’on songe un instant à l’année d’écriture et au régime sous lequel fut écrit cet ouvrage). La relation à la recherche, à la nécessité de publier sans discernement, pour l’ordre des noms, pour la gloriole, pour assister au congrès, pour obtenir des crédits ne semble pas avoir changée non plus. La question autour des limites des progrès scientifiques et de leur application immédiate du fait d’effets visibles à courts termes. La question de la moralité entre soin et acharnement. La scène dans laquelle Kostoglotov comprend, après avoir milité pour ce droit, que tout dire à un patient condamné cela peut le condamné avant l’heure. Tout ceci n’est pas nouveau, un traité de médecine antique pourrait aborder des thématiques parallèles, Soljenitsyne ne met pas à jour une vérité nouvelle, mais il la touche du doigt avec une acuité si rare qu’elle en brûle les dernières défenses de notre jolie conscience morale.
Ancrer un livre dans l’intemporel, c’est lui faire les honneurs d’une statue, d’une récupération à peu de frais, une récupération que ne nierait aucune société kafkaïenne : on évince, on maîtrise, on interdit, on éradique et si rien ne marche on met en branle la dernière étape en donnant à lire et à apprendre dans les écoles. Quoi de mieux pour vous dégoûter d’un auteur que de vous le faire ânonner des heures durant sur les bancs de l’école ? Les quelques uns qui aimeront ça confondront dès lors tout ces livres avec des missels, iront en culture comme on va à confess’, ou quelque chose du genre. L’oubli véritable de ce genre de livre, vient de leur anoblissement, je parle ici d’un oubli populaire, d’un oubli de leur lecture, de leur compréhension populaire. De la même manière les idées, débats, constats et considération sur la mort et la maladie que propose cet ouvrage ne trouvent guère qu’un pale reflet médiatique et sensationnaliste dans nos sociétés.
A cet égard, la pertinence du propos m’a fait penser aux considérations trop réalistes pour ne pas effrayer de Greg Egan.

Le réalisme à « l’état pur » n’existant pas, il n’en reste pas moins que les buts de peinture du quotidien et de dénonciations de la société, de son étroitesse d’esprit et de questionnement du monde, persiste jusque dans nos cellules par cet ouvrage remarquable.

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