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9782742785605Peut être que le bon angle d’attaque pour parler de cet ouvrage serait de s’interroger sur les répercutions de son succès ? Je m’étonne toujours des « succès », des prix, des louanges en art tant il devient difficile de savoir ce qui relève du goût soudain et méconnaissable et imprévisible du public ou ce qui relève de la supercherie éditoriale.

Un tel livre permet de se poser la question, la réponse tiendrait dans : « un peu des deux » de bon aloi. De fait plutôt que de s’en prendre à une réduction eidétique, changeons notre bâton de pèlerin de main et entrons gaiement dans la parabole.

Ce livre, ces livres, ce récit, ces récits évoquent par brides désassemblées puis recousues en une autre tapisserie les deux régimes salvateurs et populaires que furent le nazisme et le stalinisme. L’emploi du passé à leur propos tenant bien évidemment de la gageure quand on regarde autour de nous les tenants extrémistes de deux camps. Ce qui encourage le lecteur – cette licence d’écriture me fait invariablement sourire, « le lecteur » et dire que je parlais plus haut de réduction eidétique, ne pas avoir les moyens de ses ambitieux si ce n’est pas une preuve de plus que l’anonymat des blogs possède tout de même quelques atouts. – dans un certain type d’attente (on attend tous un certain livre avant de le lire, on espère qu’il sera celui-ci et, heureusement, il est toujours un autre), le lecteur d’aujourd’hui branche son option « devoir de mémoire » et.ou « histoire » avant un tel pavé. Pourtant, l’ouvrage n’aborde pas ou peu cet énorme écueil, ce titanic moral qu’est le devoir de mémoire, peut être parce qu’étant américain l’auteur n’a pas que ça à faire, peut être parce qu’il s’agit d’une esbroufe médiatique pour se donner bonne conscience afin de ne pas avoir à préciser, connaître, savoir, chercher, apprendre, relativiser pour ne pas avoir à comprendre, à cerner l’ampleur de l’horreur. L’ambition de Vollman n’est pas dans un projet moralisateur boursoufflé de prêt à communier, elle est ailleurs.
Toute la problématique est là : situer l’ambition.
En terme d’écriture, de style, on retrouve ce qui fait la force, et la faiblesse pour ses détracteurs, de l’écrivain des phrases gonflées à la digression. Les notes le « prouve » Vollman romancier ne cesse pas d’être un journaliste, un enquêteur, il fouine, paie des gens, se base sur des faits, étudie, monte un dossier avant de mâcher, d’ingurgiter, de régurgiter une pâte littéraire gargantuesque. Le résultat n’est pas informe, mais il n’appartient pas à un genre connu ou précis, c’est ce qui fait de lui un sable mouvant pour le lecteur. Alors que l’on chéri – enfin un certain type de critique- la pureté d’un style, que les têtes de gondoles habituelles nous parlent de la limpidité diaphane et de la légèreté de tel ou tel auteur en vogue pour masquer sa totale platitude (que l’on tentera de camoufler encore plus sous quelques feuilles de salades télévisuelles comme un entretien dans un journal ou une émission quelconque), il est difficile d’approcher de ce livre sans se faire happer par sa densité, par le peu de cas qu’il fait de nous, par son approche j’allais dire totalitaire, mais cela serait trop facile, sont approche pesante, sa structure de dragon d’eau, constamment changeante, constamment la même.
Vollman se gave de connaissance, jusqu’à la lie, il retire le faux col bon teint des brasseries qui ont le temps pour s’abreuver au fut. C’est une outre pesante, qui ballote sa superficialité et ses détails dans un souci maniaque et stérile du détail, ça ne construit rien ou si peu. Il y a tant de choses, tellement d’éléments qu’on ne retient pas tout, qu’on reste frustré de cet entassement perpétuel. De plus les récits se suivent et s’assemblent comme autant de pièces de puzzle sorties dans le désordre mais dont la finalité première est de retrouver leur substance perdue, on sait qu’ils sont liés les uns aux autres, on le sait, on connait le projet, l’image à recomposer nous est dévoilée dès le début, tout le monde connait la seconde guerre mondiale, recombiner les événements ne va pas être une tâche des plus complexes. Si ce n’est que les individualités des récits perturbent la lecture, ensemence notre confort d’omniscient historique d’épineux.
Le découpage en époque, en pays, en protagoniste, les échos d’un récit à l’autre, les personnages qui se croisent, le triangle amoureux, sont autant de tentatives concrètes, organiques, pour constituer un semblant de cohérence dans le désordre des histoires, pour imposer la frise chronologique pour faire des faits, des événements, des événements des destins.
L’échange de flux entre la somme d’informations et la préciosité du traitement de l’ensemble – car parfois ce qui fait écho tient du détail, de l’indolore et non du grossier canevas prédécoupé – provoque ni satiété, ni rejet mais étonnement et stupéfaction.
Le lecteur, décidément, suit et subit à la fois, il remontre à contre courant l’histoire mille fois répétée de cette seconde guerre mondiale, de ces deux ogres, de deux monstruosités. Sans morale, sans jugement, sans souci de dénonciation ou d’apaisement. On repense aux vœux pieds de celui qui devait pour sauver son village de la malédiction et se guérir : poser sur le monde un regard sans haine.
Seulement tout n’est pas si simple, il ne s’agit pas d’une relecture du passé proche, d’un roman pour mémoire ou d’un exercice de style, il s’agit d’une allégorie.
Comme toute les allégories, ce livre trace une courbe, une trajectoire plutôt, une direction vers où tendre l’arc. S’emparer d’un tel sujet sans tomber dans l’homélie ou dans l’apologue est un exploit. Si l’on peut être surpris par la taille des notes, des remerciements ou de la note d’intention en fin de volume, il ne faut pas perdre de vu qu’il s’agit bien d’un projet littéraire, d’une fiction. Fiction qui n’est pas synonyme de mensonge, mais qui ne saurait non plus chercher à dévoiler une vérité toute nue. L’ouvrage ne pourfend rien, il abreuve sans étancher la soif. La morale n’est pas au rendez-vous. L’allégorie d’invention suppose pourtant, en général, moins de crédibilité, moins de réalisme.
Les tics et les voix pourraient être une piste de compréhension. Beaucoup de personnages sont possédés par des tics nerveux – faciaux souvent- par des bizarreries de comportement, une cigarette, un ordre musical, une joue qui tressaute, une pratique sexuelle, une obsession amoureuse, un espoir ; autant de ricochet lointain, d’écho de grondement de tonnerre dans la vallée voisine, atténués mais présents, des folies de Hitler et de Staline. A chaque changement d’histoire, Vollman change également de « voix », la précision, les détails, sont toujours là, mais parfois sciemment volontairement, la compulsion accumulative est attribuée au narrateur, parfois elle suppose un recul historique, parfois les phrases ne se terminent pas, les passages autour de Chostakovitch particulièrement ne cessent de buter sur des hauts fonds de ce type. De même, que les considérations militaires précises font échos à des lectures musicologiques. Les tics rendent les hommes égaux, les voix de l’auteur forment un chœur funèbre.
L’allégorie tiendrait dans cette beauté glaçante.
Si ce n’est que l’annonce n’est pas faîte, elle nous est imputable. C’est nous qui en énonçons les principes, qui donnons de l’importance au contexte. Si la seconde guerre mondiale, la guerre froide également, l’opération Barberousse sont si importants c’est qu’ils font sens. Changer les données de l’histoire n’en modifierait fondamentalement pas le fond. La question serait de savoir si le pire est la guerre ou les idéologies qui en sont les préludes et qui parviennent à s’en extraire ?
Vollman userait de la somme de documentation pour, en quelques sortes, surcharger l’aspect historique de cette guerre qui fut la première aussi – autant- documentée. Une technique littéraire identique à celle inventive et corrosif d’un Voltaire construisant son Candide. Pourtant, si cette allégorie si supporterait le changement formel, elle ne peut supporter l’étonnement du lecteur, non plus qu’elle ne peut supporter l’importance psychologique des personnages.
Ces récits doivent donc se lire pour ce qu’ils sont : des paraboles. D’une part parce que l’auteur l’a voulu ainsi, d’autre part parce que les détails historiques ne sont pas – ici- interchangeables. Modifier la forme du récit, sa composante historique, en changerait de facto le fond. Vollman n’œuvre pas pour notre hochement de tête approbateur, il éveille notre attention – constamment- nous berce dans une histoire d’amour tragique, pour nous démontrer, pour nous forcer à réfléchir sur, pour nous enseigner.

A nous de ne pas tomber dans le piège facile de la lecture berceuse, de la lecture passe temps, de ne pas prendre les dates, les faits pour les pages plastifiées et hydrophobe des manuels d’histoire, à nous de nous laisser ensabler dans ce recueil tentaculaire, à nous de comprendre la question… après tout n’est-ce pas le premier pas de la sagesse ?

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