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Dieu_vous_benisse_monsieur_RosewaterTrois mots serait un haïku de qualité, trois lignes reviendraient à ces listes insipides d’ingrédients sur les boîtes de céréales, de trente lignes à trente pages vous auriez droit à une nouvelle de qualité, un passage d’ovni comme ce genre aime à nous régaler, avec deux cents pages au compteur que dire si ce n’est que ce roman à de quoi vous inciter à remonter le mécanisme de votre conscience-coucou personnel.


Le coucou est un oiseau farceur, il aime à pondre dans le nid d’autres espèces afin de ne pas avoir à faire lui-même son nid ou à avoir à élever ses petits. D’un point de vue humaniste on serait tenu de plaindre les pauvres oisillons d’origines, les parents d’origine et l’oisillon coucou, pourtant ce dernier semblant être capable d’apprendre le « langage » de ses parents d’adoptions, il serait intéressant de ce demander le poids du « manque ». Il est toujours tentant de prêter aux animaux des intentions ou, comme de trop nombreux documentaires, de leur attribuer des surnoms, des petits noms doux, de les faire notre ; tandis que dans le même temps on leur dénie toujours l’intelligence ou la ruse, du moins on ne veut pas en prendre conscience. Comme quoi plaquer des idéaux c’est se trimballer avec son lot d’a priori. Tout ça – un vague parallèle qui se prend pour une filiation, heureusement que je ne suis pas payé à la ligne ou payé du tout – pour évoquer à quel point il est tentant d’attribuer à d’autres plus contemporains et donc plus sottement médiatisé des qualités originales bien présentes chez Vonnegut, avec plus de modestie sans doute, et surtout pour signifier à quel point il est tentant et tout aussi sot, de ramener de force ce conte moral des années 60 dans notre présent si singulièrement ancré à un libéralisme des plus cyniques. Cela reviendrait à laver la carcasse de concupiscence que l’on nomme voiture pour ensuite jeter l’eau sale dans le ruisseau d’à côté, un tel collage n’est pas une question de logique ou de méthode, du moins pas en premier lieu, en premier lieu il s’agit d’un acte de barbarie.

Le ton cinglant – et cinglé- de Vonnegut ne peut guère s’appliquer à notre société, elle ne peut plus égratigner les puissants et les faibles de nos sociétés du simple fait que nous avons réussi à descendre d’un ou deux étages dans la fange de nos illusions, dans l’espoir, dans… bref nous avons demandé aux états de renflouer des banques, c’est-à-dire à quel point le discours capitaliste de fond que critique l’auteur parait presque dérisoire.
Toutefois, si la décalcomanie temporelle ne prend pas, il ne faut pas croire pour autant que ce type d’ouvrage ne vaut que pas sa capacité à viser juste et à frapper fort. Bien évidemment, le coup de pied dans les parties que distribue allègrement Vonnegut à la société américaine reste jouissif – surtout de ce côté ci de l’océan. Comment ne pas se sentir empli de plaisir de voir les grands noms, les grands hommes, les pères fondateurs perdre les ornements en bois de leur dents en or, de voir les principes fallacieux du « pays de la liberté » foulés au pied, mais aussi de voir les déshérités, les nécessiteux paresseux, les satisfaits de rien et envieux de tout ce qui pourrait faire grossir leur propre nombril se ramassait une beigne dans le même mouvement. Vonnegut est un auteur violent qui sait cogner dur et sec, du genre à proposer de revendre des musées pour construire des logements efficaces, comme ça pour rien, pour rire, pour faire réfléchir.
La décalcomanie ne prend pas, le rire s’accroche à vos basques, à vos cornées, impossible de lâcher les pages, impossible de ne pas comprendre que le vrai personnage – une somme d’argent, c’est la première ligne qui vous le dit, ne perdez pas cela des yeux- se fout royalement de savoir si sa vie d’avant et encore viable, c’est de sa survie dont il est question, de sa survie et de convoitise. Si la décalcomanie ne prend pas, on finira par le savoir, c’est surtout car l’utopie psychédélique qui règne dans le cœur de certains hommes, ce socialiste banal et fataliste –une lecture de Marx dans une grotte tibétaine en buvant un thé arabe ou quelque chose d’approchant, le bruit ce n’est pas le vent c’est le bruissement des vêtements des derviches tourneurs- n’est plus à l’ordre du jour, ne peut plus exister de nos jours. Alors qu’à l’époque, l’instrumentalisation entière d’une ville d’un état, la création de carcasse de béton pour recueillir les âmes pré-fânées de citoyens consentants et alcooliques était une activité aussi bien stalinienne qu’américaine, dés lors la remplir d’une utopie réelle – c’est-à-dire pas celle qui remplie les oreilles et pollue les plaines d’acide – était une activité libératrice non pas de la consommation pulsionnelle mais du chagrin que l’on entasse.
La situation pourrait paraître manichéenne, les méchants exploiteurs sans remords profitant d’exploiter béats et idiots croulants de détresse dans des campagnes moribondes, rien n’a changé, tout est pareil, sauf que désormais la notion d’une possible azimuté et fou n’existe plus.

La force de Vonnegut est de proposer la folie, un rentier traumatisé se voulant pompier volontaire et service d’écoute sociale, une femme consciente de la beauté du geste mais incapable d’en soutenir la réalité – sa disparition brutale en fin de volume apparaît moins comme le dernier symptôme –refuge de sa conscience que comme un tour de main d’écrivain – , un écrivain de science-fiction (Trout le retour, ou comment l’auteur s’insère comme pompier pyromane au sein de son œuvre, comme spoiler de bouquet final), un cousin bienfaiteur… quelques clous qui dépassent de la barre de seuil, quelques douleurs et mauvaises surprises à prévoir dans le plan si lisse de nos destins tout tracés. Après tout qui pourrait se satisfaire d’être un travailleur pauvre, de n’être qu’un personnage potentiellement en rupture avec le monde et ces valeurs dominantes ?
Ni pour la gloire, ni pour la révolution, ni pour le style « gratuit », pour le plaisir de la digression parce qu’elle est permise par la folie de quelques uns (dont l’intrusion de Trout nous laisse à penser) Vonnegut s’accapare cette possibilité du déraisonnable pour créer des « et si… », autant de brèche dans les certitudes de l’époque, autant de solitude mise en avant.
L’absurde d’une situation désintègre le réel social pour lui redonner sa vraie forme : une idiotie de masse. Ce parasitage d’un univers par un autre et l’observation des dégâts qui en résulte – par sa capacité à créer une situation à en tirer partie puis à la boucler rapidement Vonnegut me fait penser à Van Vogt à cette capacité de créer des mondes, des langues, des cultures et d’en terminer une fois l’exposition terminée parce que « tout est dit », on retrouve ce schéma avec la femme du «héros » ou encore avec son cousin éloigné dans le contexte familial est épluché en détail, de son aveuglement à son acceptation et à sa soumission, pour ensuite passer à la trappe comme il se doit, c’est alors au lecteur de se débrouiller avec les « conclusions qui s’imposent », cela relève d’un sens aigue de l’aphorisme (tout est dit) et de la digression (mais je prends le temps de le dire), du bancal et de l’étrange (et donc du beau)- se ressent également dans les nombreuses lettres, poèmes, extrait de discours qui émaillent le texte, dont le but descriptif et explicatif devient prétexte à toujours plus de délire, à plus de critique du degré d’acceptation et d’endormissement que nous tolérons chaque jour. L’auteur parasite la bonne marche de son histoire, peut être pour en empêcher toute « lecture », toute « récupération » ou plus simplement pour ne pas avoir à résister à ses envies.
L’écriture de Vonnegut a ceci d’irrévérencieux qu’elle ne se laisse pas enclaver dans des définitions ou des récupérations, elle est toujours en mouvement, toujours là où on ne l’attend pas.

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