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Wilt-1-Tom-SharpOn passera sur la vie de Sharpe et sa réputation d’auteur comique et cynique, réputation plus que méritée, pour nous attarder sur le premier tome des mésaventures de Milt son héros récurrent, afin de redonner du plaisir à ceux qui connaissent et de le faire découvrir à ceux qui ne le connaissent pas.

A la lecture de Karoo je n’avais pas su resaisir le souvenir de cet auteur, idiot que je suis, seul Thomas B avait su se rappeler à mon bon souvenir, non pas qu’il n’était pas à sa place, au contraire, mais le parallèle avec Sharpe aurait en plus permis de saisir à quel point Karoo n’avait soulevé aucun lièvre. Il est étonnant de se dire que peut être il existe des critiques dithyrambiques qui ne connaissent pas Sharpe ou ne daignent pas le mettre dans la « même catégorie » voilà une erreur de taille, en revanche si d’autres ne voient pas le rapport, on passe de l’erreur au dommageable, il faudrait réclamer des intérêts. Trêve de digression.
Ce produit tome est un roman policier, un inspecteur anglais est chargé de savoir si oui ou non le professeur remplaçant Milt a tué sa femme en la faisant ensevelir sous vingt tonne de béton dans les fondations de l’établissement où il travaille. Sordide affaire, qui passera par des séances d’interrogatoires, des intuitions, du cannibalisme, le tout sous tendu par des réflexions sur le sexe des plus débridées. Nous sommes au milieu des années 70 en Angleterre, il fait bon dynamiter tout ce qui se trouve à portée d’invention de Nobel. De là à dire que Sharpe écrit un roman punk il n’y a qu’un pas que le bon teint de son humour britannique nous empêche de franchir. Seulement, si le foutoir punkouille serait encore nécessaire parfois, le rire de Sharpe n’a pas pris une ride.
L’enquête policière n’est même pas un leurre, nous connaissons tout à l’avance, les protagonistes, les tenants et les aboutissants, tout juste sa construction ( déconstruction) et sa forme de ballon de baudruche psychologique est-elle là pour que le lecteur se laisse emporter dans une déflagration grotesque.
Il serait difficile de définir ce qu’est l’humour anglais, ce délicieux mélange de stoïcisme et de saugrenu, qui ne se réduit pourtant pas dans le bain bien pensant du consumérisme actuel. Suffit de regarder black adder (ça nous changera des merveilleux monthys) pour tout comprendre et ne pas chercher à comprendre. De fait, je pourrais aisément terminer cette chronique en noyant cet ouvrage dans le bain d’acide de la référence ultime : c’est un classique de l’humour anglais. Mais, cela reviendrait à négliger son aspect politique.
Il est toujours intéressant de noter combien le contexte ou le propos social d’un humoriste a tendance à se prendre des lauriers sur la tête après coup, combien les hommages fleurissent lorsque les institutions pédagogiques ont la certitude de pouvoir récupérer tout ce savoir, toute cette culture, toute cette insurrection pour les faire leurs/leurres. La récupération, pas besoin de lire Bourdieu ou Castoriadis (faudrait là encore que je prenne le temps de prendre deux heures pour en causer) pour s’en convaincre (afin les lire vous apportera toujours un plus bien évidemment), est l’une des armes d’acceptation massive qui terrasse nos esprits et notre volonté. Comme autant de citations de Desproges, toujours les mêmes, toujours mal placées, récupérées, amenuisées, détruites, rentrées de force dans un carcan contextuel auquel pourtant il avait pris soin de toujours échapper, ça fait bien, ça fait ampoulé surtout, c’est l’oubli de « est-ce sa faute à lui si les onze y trônent » (plus difficile à replacer hors contexte ami amateur de journaux pour profs caricaturaux et affidés). Comme autant de trublions que l’on oublie, ou d’Eugène Sue aussi, Sharpe parait passer à la moulinette des références clefs, comme si en parler risquer de faire parler. Vu la qualité de la réédition on ne sera pas étonnée de ce traitement, car si une ou deux traductions ont un peu vieillies – on ne leur en veut pas bien évidemment- la bonne dizaine de coquilles présente dans l’ouvrage fait mal aux yeux et au cœur.
Sharpe est une référence dans l’irrévérence, il fait rire à vos dépends, aux dépends de tout le monde d’ailleurs, pas seulement vous bande de petits égoïstes, si en tant que lecteur vous n’y échapperez pas, personne n’en ressortira indemne. Sharpe pique, gratte, racle, râpe jusqu’à l’os sa situation de départ pour vous jetez nu dans vos propres attentes et vos propres travers. Rire à la prose de Sharpe c’est s’admettre comme victime consentante, comme bourreau potentiel, c’est être Milt aussi. Peut être est-ce pour ça que son cynisme nous parait toujours aussi pertinent ?

Les apprentis de l’époque sont devenus des apprenants, les profs précaires sont les mêmes, les profs suffisants sont pires sans doute, les préoccupations pédagogiques délirantes s’invitent toujours au grand bal des illusions de certains théoriciens mal embouchés – l’alliance entre maçonnerie et poésie médiévale n’est pas si burlesque qu’il y parait, malheureusement- , les impératifs économiques abrutis qui vous terrassent, les riches parvenus qui vous abreuvent d’un psychédélisme aussi terrifiant et monstrueux que celui des ces hordes de hippies qui cessèrent de faire vivre le rêve du summer of love en ne nettoyant pas woodstock (plus pratiquement il s’agit ici de fustiger les aberrations conceptuels et sectaires d’une catégorie précise qui s’enfonce lamentablement, quelle que soit l’époque, dans le mysticisme, le taoisme, l’encens, le yoga, l’automédication, le sport qui soulage, l’érudition, les dauphins, le tantrisme… et qui, en prime, se permet de pervertir gravement tout ce qu’elle touche, ici le MLF et le sexe entre autres). Tout le monde en prend pour son grade, on l’aura compris, non pas dans un souffle réaliste libérateur mais dans une exagération du propos de départ, promener son chien, faire un point sur soi, avoir une envie de meurtre, cela arrive à tout le monde, il suffit que les événements tendent à vous donner un coup de pouce pour que les choses commencent à s’envenimer. La force de Sharpe est de provoquer ce coup de pouce et de nous montrer comment la fourmilière se comporte, un comportement d’enfant sadique bienvenu dans nos sociétés portées sur la glorification du moi et les vœux pieux de vie en communauté.
La portée sociale et politique de cette vision s’affirme (et s’affine même) avec le temps parce que nous sommes incapables de changer, incapables d’être au monde différemment depuis presque 40 ans, de fait les gifles font encore effet.
A cette image le style est ciselé, tombant comme un couperet de solitude, précis, là encore proche du canevas des polars l’auteur entremêle les situations avec délices et savoir faire. Toutefois il serait aller vite en besogne que de négliger les digressions qui donnent la saveur épicée du récit. Des digressions qui partent de l’intime, des pensées pour finir en gros titre dans les journaux, de quoi prendre la mesure de la confiance démesurée que nous plaçons dans nos espoirs de vie meilleure (une gradation qui fait écho à l’ego grandissant du héros, qui en dehors de son cadre de référence parvient à jouer de ses talents d’orateur de façon… inattendu).

Sharpe tacle violemment notre naïveté, un récit à jeter notre sérieux et notre préciosité dans les égouts, dieu que c’est bon.

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