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livres-mortimerIl serait judicieux de se demander si en écrivant le troisième tome des annales du disque monde Pratchett avait déjà l’idée, l’intuition, de commencer un « nouveau cycle » que celui des aventures de Rincevent ? De la même manière, que ce quatrième tome ouvre lui aussi une nouvelle porte d’entée dans cet univers chaotique. Autant de points de départs possibles, autant de chef d’œuvres.

Nous avions laissé, il y a trop longtemps déjà, ces annales se débattre autour de l’idée du journalisme, un bien bel opus. Il est temps de « revenir au fondamentaux » de voguer sur un océan plus mortel. Mortimer est donc le premier tome des « aventures de la mort » -qui est une personnification masculine dans ces histoires, on ne le dira jamais assez-. L’exaltation des deux premiers tomes à céder la place à plus de calme, l’intrigue rebondit bien moins que dans les premiers romans, se veut plus linéaire, plus proche du conte ou du fabliaux (puisqu’il n’y a pas de morale à la fin). Il faudra attendre encore quelques temps (notamment avec l’apparition de « au guet » pour que, sans doute du fait de l’arrivée d’enquêtes policières, les récits se parent à nouveau de plus de complexité et de sous-intrigue). Ici la dissociation entre la mort et son apprenti apporte la dose de suspense nécessaire en milieu d’ouvrage, mais une grande part du volume est consacrée à la mise en place de l’intrigue, ainsi qu’à son dénouement.

Le rythme narratif est assez proche de celui d’une pièce de théâtre, à quoi essayer de nouer une intrigue complexe, dans un décor inconnu, personnifiée autour de personnages inconnue ? L’auteur prend le temps d’imposer son ton. Ce ton, on le connait, c’est celui de la digression et du rire, de la description peau de banane.
Le rire de Pratchett n’est pas UN rire, du moins il serait ridicule et insultant de dire de lui qu’il « fait rire » et puis c’est tout. Le rire de Pratchett est un moyen, un outil littéraire, allant du divertissement à la critique, en passant par l’ironie et la tension dramatique. Ce tome particulièrement semble avoir eu des répercutions chez la chanteuse Juliette (qui le remercie dans un livret et parait avoir apprécier son idée de mélange de boissons étranges pour « être à la mode ») ou encore dans l’idée de « marque page en jambon » que l’on trouve chez le génial A.Astier, s’il ne s’agissait que de rire « sans prétention » (alors que comme disait le poète, elle est énorme la prétention de faire rire) il y a peu de chance que ce livre aurait été aussi marquant. Bien que cette réflexion soit valable pour la totalité des tomes de la série, il fallait bien la caser quelque part. Cela m’évite surtout d’avoir à définir l’humour de Pratchett, tâche littéraire et artistique donnant l’idée de l’infini au carré ou de quelque chose d’approchant.
Le prétexte narratif suffit à faire s’enchaîner les scènes les plus incongrues et les plus drolatiques. La mort à trop de travail, veut avoir du temps libre pour comprendre la vie des hommes – du moins ce que les êtres humains font de leur temps libre- il cherche un apprenti, ce dernier, jeune paysan mal dégauchi, va s’atteler avec ardeur et entrain à son travail, un zèle un peu trop humain risquant de faire s’effondrer les pans de la réalité… tout va pour le mieux. On passera donc de la foire aux apprentis, à la mort essayant de se saouler ou bien encore à des séances de divinations pastiches des plus hilarantes (rire tout seul à la lecture d’un livre est un bien dont personne ne devrait être privé). Mais plus qu’un catalogue des « meilleurs moments » – entendons par ce raccourci « les plus drôles »- c’est surtout le moyen de remarquer la subtilité littéraire dont l’auteur sait faire preuve. Ainsi, Mortimer, le jeune apprenti, n’est pas bien malin, dégourdi ou du genre à réfléchir aux conséquences de ses actes, surtout quand ces derniers sont mandatés par ses glandes, un personnage banal qui va traverser le mur bien ébréché du parcours initiatique. Si ce n’est que ce voyage picaresque ne peut se faire à grand coup de pinceau dans la toile dans un roman si cours, que cela réclame du doigté, un certain sens du détail. C’est pourquoi dès le début personne n’appelle Morty par son nom mais par un surnom et celui-ci ne cesse de rappeler son patronyme, même au milieu de remontrances administrées par la mort elle-même. Qui serait assez téméraire ou suicidaire pour répéter inlassablement son nom à la mort ?
Le procédé – comique la majeure partie du temps- prend d’autres tournures au fur et à mesure du récit. Le traitement formel, de surface pourrait-on dire, n’est pas là que pour faire dans l’esbroufe, l’auteur n’est pas dupe de ses propres tours, on prendra pour preuve ses notes ou parenthèses dans lesquelles il admet utiliser telle ou telle technique. L’approche de Pratchett est une approche robuste de vieux baroudeur, il peut se permettre de se perdre en route, le chemin principal reste bien balisé, tout y reviendra en temps et en heure.
Ce qui pourrait passer de l’utilitarisme d’auteur de mauvais téléfilm ou de scénariste de téléréalité, sonne comme l’avant goût de ce qui seront les enquêtes du guet, pour le moment ce moyen sert plus la psychologie des personnages, comme un moteur ronronnant, le fait que tout soit lié, que tout serve l’histoire permet d’apporter un minimum de suspens à chaque scène et de profondeur à l’intrigue, de quoi alimenter la lecture. Mais aussi, cela met en avant la thématique principale du volume : la mort.

Si la mort lui-même ne peut être le personnage principal de l’histoire, puisqu’il est une représentation anthropomorphique (pour aller vite, c’est plus complexe que ça) et qu’il doit laisser ce travail à des humains, dont les actions imprudentes et imprévisibles donnent le sel de toute histoire, il n’en reste pas moins le motif central de ce qui se joue sous nos yeux.
La mort pour Pratchett, c’est un peu de lui par l’amour des chats, mais c’est surtout le moyen (ultime et sans retour) de se gausser de nos peurs, de notre morale, du chaos que l’on laisse envahir nos vies. La mort est plus qu’un concept, il est un cliché. Il ne juge pas, ne fait que son travail, très bien au demeurant. Ce réalisme brutal apporte un ton parfois glaçant à la série, on attend l’arrivé de la mort pour son cynisme à toute épreuve « there is no justice, there is just me » c’est un coup à voir nos illusions voler en éclat – encore que les âmes des uns et des autres finissent dans leur vision du paradis, de l’enfer et même de la réincarnation- . Cette brutalité n’est pourtant pas porteuse de peur ou d’angoisse, mais d’un élément bien pire : des questionnements.
Devant la navrante et pathétique utilisation que nous faisons de nos vies, la mort s’interroge, sans juger, sans hausser les sourcils ou les épaules, il ne comprend pas le temps que nous passons à faire des choses. Pourtant, il aimerait comprendre cette absurdité, il aimerait produire la vie, produire cette étincelle étrange, qu’il ne peut que reproduire et non créer. La mort revêt une capuche de finalité, l’impossibilité d’une ouverture. Si l’absurdité de nos comportements – et ce volume, comme le précédent, ne s’attaque pas encore aux travers de nos sociétés actuelles comme plusieurs autres le feront par la suite, mais se concentre plus sur des comparaisons imagées – parait fasciner la mort, c’est que nous sommes fascinés par lui, il y a là une équivalence, qui, sans être érigé en principe, fait de la mort un soutient plus qu’une peur.
La mort chez Pratchett – au-delà de bien autres de ses aspects et dans le cadre de ce premier volume – est une mort inflexible et curieuse (au sens intellectuel du terme, la curiosité instinctive ne pouvant faire partie de son être). La mort n’est donc pas le diable dont on se cache ou dont on se moque, le roman le présente plutôt comme un compagnon de route, comme une étape inéluctable. Si les portraits des morts que fait l’auteur à travers les missions confiées à l’apprenti, sont autant d’occasions de rire, c’est aussi un moyen de dépasser le cosmopolitique ou l’international, pour toucher à l’inéluctable universalité de cette fin –ou de cette renaissance, c’est selon vos croyances.
L’obsession de l’éros et du thanatos est un jeu trop facile pour être exploiter avec intérêt, c’est pourquoi l’auteur lui préfère un même élan de curiosité. Ce que l’on veut savoir ce n’est pas tant le comment, mais ce qu’il y a après la fin, de la même manière … mais vous avez compris.
Un roman fondateur, qui pastiche les histoires d’amour (autour des princesses, de la destiné, du chocolat et de la supériorité du choux sur les jonquilles) en forme de romance et impose avec brio et humour l’un des personnages mythiques des annales.

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