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9782742793112_1_75L’impression d’avoir déjà tout dit, d’avoir fait le tour. C’est étrange, à lire une majorité d’avis et de critiques, ce livre sur la pauvreté est une immonde bouse auto-satisfaite ou la preuve supplémentaire du génie de son auteur, personnellement je ne parviens pas à émettre de « jugement », encore moins d’avis sur le dit ouvrage.

Entendons nous bien, « pourquoi êtes-vous pauvre ? » est une enquête à lire, mais pour vous, parce que Vollman parvient à y distiller la dose de nécessaire identification qui fait du lecteur son vassal et son maître, cette dose romanesque qui rend impalpable toute idée de transmission. S’il est possible de disséquer à loisir et avec brio (des gens comme M Zinc, au hasard mais pas tant que ça, le font à merveille) des pans entiers de littératures pour nos plus grand plaisir, on peut parler des heures de notre roman fétiche sans jamais que notre interlocuteur ne semble nous comprendre, être curieux, sans compter les nombreuses fois où notre propres arguments, notre propre discours sonne faux à nos oreilles. Quelle horrible sensation que cette bataille – sans est une – que l’on se sent perdre, en ce cas l’interlocuteur peut bien brûler en enfer s’il le souhaite (d’ailleurs on lui souhaite après tout c’est entièrement de sa faute si tout cela advient, l’idiot) on s’en moque comme de notre première entorse, il est trop tard, on parle on parle on parle, mais il est trop tard, on le sait, on le sent, nous voilà incapable de trouver les bons mots, notre langue est si fourbe, si espiègle aussi parfois qu’elle nous interdit de la maîtriser suffisamment pour énoncer clairement notre pensée.

Il est sublime l’aplomb du zigoto de service, de celui dont les applications et la téléréalité ont appris à être fier de sa bêtise, à la revendiquer même – il me souvient d’une émission de divertissement avec une bande (une de plus une de moins, la citer ne serait que lui rendre un hommage bien trop glorieux vu les caniveaux qu’elle racle pour obtenir sa substance ) qui après avoir glosé des heures avec sérieux sur un quelconque extrait télévisuel consternant, juge avec le plus grand sérieux la navrante lenteur d’un reportage animalier, c’est l’aplomb de cette bêtise là qui me navre, celui qui confond amusement , divertissement , camaraderie, partage, démocratie et avis du public dans un flot diarrhéique constant – l’aplomb du zygoto de service est sublime lorsqu’il « aime » ou « n’aime pas », sans autre possibilité, sans autre nuance, pire : sans autre recours. Ce moment est sublime car il est à l’opposé de ce réflexe tout aussi primaire –quoiqu’en dise le plus chtonien des rousseauistes fondamentalistes- qui est de savoir ce que l’on ressent, ce que l’on pense. Sans entrer dans la passionnante question du « est-ce que tout se vaut ? » – question que le zigoto en question et ses écrans parasites ne saurait se poser de toutes les façons- il est remarquable de se rendre compte que c’est non pas l’illettrisme potentiel, la bêtise, le manque d’éducation, la crânerie mais bien l’aplomb de l’énonciation qui lui confère sa beauté, son inénarrable aura de mystère.
Donc « j’aime » ce livre, on pourra s’arrêter là, et ça serait du temps de gagner pour tout le monde. Seulement ce qui me pose problème c’est qu’en parler revient à lister tous les éléments pour lesquels je ne l’aime pas.

Vollman ni fait preuve d’aucune méthodologie viable, on pourrait s’interroger sur l’aspect éminemment subjectif de sa démarche, de l’impossibilité pour les sciences sociales ou pour le journalisme de parvenir à autre chose qu’à des vérités partielles ou périssables, ou encore que justement l’implication de Vollman dans ses enquêtes c’est bien ça qui en fait le sel et en annihile toute possibilité méthodologique viable. Vollman n’est qu’un passeur d’histoires, des histoires d’autrui, qu’il reprend allégrement à son compte, il écrit comme un pigiste surbooké en retard brode pour remplir les journaux télévisuels, il ne relate pas il invente des situations, la preuve en sont ses échecs d’enquêtes qui prennent parfois plus de place que les « réussites » . Il passe d’ailleurs beaucoup plus de temps à digresser, à emboîter artificiellement les histoires les unes dans les autres dans un tissu romanesque, pour ne pas dire mensonger. Vollman attire le lecteur, le prenant par la main et les tripes de son sentiment de culpabilité – comme s’il suffisait d’admettre son statut de riche coupable de ne pas être pauvre pour être dédouané immédiatement de tout sentiment de trahison ou de jugement de la vie d’autrui – pour mieux lui faire avaler la soupe indigeste de son nombrilisme. Il prend en photo des pauvres du monde entier dans un patchwork fumeux, un brouet pour lecteur de télérama en mal de sensations fortes lors de son prochain dîner mondain. Finalement à y regarder de plus prêt Vollman à tout de l’artistique contemporain : une pseudo idée révolutionnaire ou novatrice qui nécessite des lignes et des lignes non pas d’explications mais de justifications. A croire qu’il cherche à blanchir de l’argent.

Toutes ces idées et bien d’autres m’ont traversé l’esprit – ce qu’il en reste- une à plusieurs fois lors de la lecture de l’ouvrage. Retranscrire le flot, le reconstituer ne suffit pas, impossible de parvenir à endiguer ces critiques, comme il m’est impossible de ne pas comprendre à quoi elles sont formatées, presque consensuelles à force de m’appartenir. Il ne s’agit pas de réflexions, même pas d’impressions, seulement des pierres commodes posées là au milieu du fleuve en colère pour me faire croire que comme j’atterris de l’autre côté les pieds au sec alors le fleuve doit être à sec, c’est à peine s’il existe encore. Mais il est bien là ce fleuve, impossible d’être honnête et de pouvoir traverser à guet.
Juger le livre à rebours, dans une succession d’après coup immédiat, c’est relevé la tête, c’est refuser de voir le monde ou alors c’est se croire sans attache, parcourir le monde sans voir autre chose que son nombril (et en acceptant les honneurs, les récompenses, clamer bien haut les causes pour lesquels on se bat… suivez mon regard). Pendant la lecture, on oubli, un temps, la définition du mot pauvreté, on se met dans la balance du monde, une balance aussi saugrenue, inutile et rouillée que celle des monthy python, une balance à pleurer, une balance qui n’évite pas la peur, le danger. Vollman se pose et pose une question, il délivre l’enquête d’un échec permanent, pour nous qui croyons encore au discours – au point de faire des discours pour expliquer nos amours ou désamours des discours des autres- qui refusons le quotidien et la banalité, celle-ci sale, dévêtue, crasseuse… nous questionne sur le « comment faire ? ».
Le questionnement ne vient pas vraiment du fond, après tout il n’y a que ceux qui croient encore à la politique à grande échelle pour concevoir que l’on puisse cerner, définir, enrayer la pauvreté. Non le questionnement émerge de la lame de fond qu’est la forme, qu’est le style. Vollman digresse constamment dans une trajectoire chaotique et belle. Chaotique car nul projet clair et défini se dégage de l’ouvrage, un plan nous est proposé, présenté, un découpage, une volonté peut être perçue ci et là en pointillé mais rien de véritablement concret. Pour faire corps avec elle-même, pour faire glaise, la pensée de Vollman s’enterre dans la phrase et doit toujours pointer vers le passé, parfois, mais c’est plus rare, vers le futur, mais le plus souvent les notes renvoient à un passage antérieur, parfois l’auteur lui-même nous accoste d’un mouvement d’épaule pour nous dire « vous vous souvenez je vous ai parlé de ça et d’elle et de lui il y a quelques temps ». Le chaos tourne en boucle, ce qui fait écho aux pauvres de là bas sont biens les pauvres d’ici bas, non part leur similitudes ou leur différence mais par les ressemblances, les points communs que nous aimerions leur trouver. De fait Vollman récite toujours la même chose, le même mantra, la pauvreté existe partout elle n’est la même nulle part.
Au final il serait idiot de croire que l’auteur touche du doigt la pauvreté ou que son expérience sur le terrain ou que son appropriation de la vie des autres lui donne une quelconque légitimité ou en fait un dandy moribond, tout comme il serait trop facile de croire que la question du titre ne s’adresse pas à nous. La facilité du « concept » cache une déferlante horrible, l’urgence de mettre en place un moratoire à notre propre morale, l’urgence de prendre position ou de passer son chemin.
Vollman creuse l’ornière.

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