Mots-clefs

,

ivanhoe-walter-scott-9782253088998

Ça doit être une question de timing, une question de « bon moment ». Je repense à ce regretté historien qui disait être tombé dans le médiéval aussi –et pas uniquement- en lisant Ivanhoé à 13 ans. Ce roman de Scott doit être lu très jeune ou bien plus tard, du moins c’est l’impression que j’en ai. La question tourne bien autour du « quand le lire » et non du « faut-il le lire », il est des « classiques » indigestes pesant sur l’âme comme un mauvais porridge, comme une caramel au beurre salé rance, on a pas beau faire, ils ne passent pas. Il en est d’autres qui sont au-delà de toutes considérations de plaisir ou d’appétence. Ivanhoé est de ceux-là.

Il se dit que l’Ecosse ne serait pas, ne serait plus, vraiment l’Ecosse sans l’intervention des écrits de Walter Scott, sans aucun doute. Mais, ca talent ne se limite pas à cette contrée – le mot contrée ici est très pratique il permet d’éviter l’écueil de l’indépendance -. Ivanhoé son premier roman historique anglais, va œuvrer de la même manière.
Bien évidemment il est idiot, historiquement et humainement de comparer ce qui ne peut l’être, toutefois j’ai beau me dire que les lettrés de l’époque de Scott étaient moins nombreux que de nos jours, que l’idée que l’on se fait d’un « succès populaire » n’était pas du tout le même, savoir que les œuvres de cet auteur étaient traduites rapidement dans de nombreuses langues me laisse béat d’admiration , surtout si je compare la qualité intrinsèque de cet ouvrage à la qualité de la grande majorité des écrits « populaires » qui envahissent les présentoirs. Non pas qu’il faille regretter l’époque, non pas qu’il faille brûler les livres, non pas que… mais tout de même des questions de posent. Scott ce n’est pas seulement une histoire de romance et de chevalerie moderne –si l’on compare à notre pote Chrétien de Troyes et à ses comparses- ce n’est pas uniquement des tournois et des belles en détresse (mais avec un caractère trempé dans le plomb en fusion, rien de moins). Scott c’est un écrivain.
Il serait, là encore, stupide de vouloir rendre compte de toutes les qualités littéraires de l’ouvrage et de son auteur. Son style fut analysé de bien des façons avec érudition et savoir faire au fil des ans, de plus l’édition récente en poche propose une traduction de haute volée, une introduction sublime, des notes de bas de pages admirables et une sélection d’ouvrages indispensables en fin de volume, pour un prix somme toute modique, nul besoin de s’attarder sur ce travail, même si j’en avais les capacités. Toutefois, il me parait utile de rappeler que si l’on parle d’un classique, de ses adaptations, de son importance historique, de sa place inaliénable dans l’imaginaire collectif, on néglige quelquefois les talents de conteur de l’auteur.
Ivanhoé est moderne, il continue de l’être, par les interventions de son auteur. Ce dernier nous présente le contexte, la trame, les personnages par le biais des serfs, des petites gens (il s’agirait de nous présenter un charmeur d’oiseau entrain de siffloter que nous ne serions pas plus surpris, je ne sais si érudit c’est déjà penché sur le rythme et la musicalité des œuvres de Scott mais si ce n’est pas encore fait cela me parait être une bonne idée), et s’il s’éclipse devant l’action une fois son rôle effectué, il reviendra ponctuellement nous expliquer de quoi il retourne derrière telle ou telle situation – quand il n’intervient pas directement dans le texte il le fait par le biais de notes fort à propos. Il est intéressant de noter combien de nombreux auteurs contemporains s’intéressent à un sujet avant d’écrire – ce qui est bien normal et donne de la crédibilité à leur ouvrage- et combien l’intégration de pans culturels à leur récit parait souvent maladroits et mal aisé, comme autant de pièces rapportées, rapiécées – le patchwork peut être sublime encore faut-il qu’il soit voulu par l’artisan- . Alors qu’ici l’auteur s’octroie ce rôle professoral, car si nombres de ses interventions sont là pour « guider » le lecteur dans les pratiques d’une époque révolue, elles lui permettent également d’oser des comparaisons entre les mœurs de l’époque et celle de l’écriture. Si le roman est bien connu pour donner une idée de comment étaient traités les juifs au moyen âge, la leçon de morale porte encore ses fruits des siècles plus tard, il en va de même en ce qui concerne les libations, la liberté de culte et tant d’autres. Scott ne se pose pas uniquement en conteur, mais aussi en professeur. Une position pour le moins risquée qui pourrait donner à l’ensemble un rythme bancal, heureusement pour nous il n’en est rien car il reste avant tout un écrivain de talent. En ce sens il a toujours a cœur le souci de l’intrigue.
Les interventions sont là pour prémunir le lecteur de tout « décrochage » intempestif, pour lui conférer un confort de lecture pour lui permettre de ne rien perdre du spectacle, mais elles sont également un piège habile. En prenant de l’avance sur l’histoire, en nous dépouillant de nos prérogative, Scott agit un peu comme cette monstruosité qu’est le nature advertising, il glisse du contenu faussement rédactionnel dans le publicitaire, en termes moins grossiers, il distille des pans futur de l’histoire dans de l’informatif. Ce faisant il dévoile une partie de l’intrigue ce qui retient immanquablement notre attention et nous incite à vouloir en savoir plus, technique éprouvée depuis par de nombreux scénaristes en herbe, qui croient trop souvent ne rien devoir aux auteurs de comics ou de roman feuilleton. La morale et l’histoire s’en trouvent liées par un pacte invisible mais ô combien pervers et efficace. D’autant que l’auteur prend un malin plaisir à nous laisser en plan en plein milieu d’une action afin de nous mener dans un autre lieu ou en arrière, pour une manière compréhension de l’ensemble, bien évidemment.

Si le roman en entier est découpé en saynète dont chacune à suffisamment de matière en elle pour donner lieu à un conte à elle seule – l’épisode du tournoi, de l’hébergement dans l’ermitage, le siège etc – c’est bien le tissu diégétique, les interventions de l’auteur, sa constante manipulation de la linéarité narrative qui malaxe notre lecture, qui nous tient en alerte. Soufflant l’informatif, le professoral, la morale, l’humour et la perversion avec un brio rarement égalé. Il est des récits – le seigneur des anneaux selon un de mes amis à qui je ne peux donner tord- qui se lisent à haute voix au coin du feu, or – on pense aussi à Dickens- c’est ce que Scott se propose de faire, il nous lit son histoire au coin de feu au grès de ses envies du jour, du temps qu’il fait –certains chapitres étant plus ou moins long- accentuant sur une description ou sur un personnage jusqu’alors au second plan. Si le jeu de changement de personnage, de disparité des actions, de découpage de l’action, si toutes ces techniques existent encore de nos jours – et existaient bien avant Scott- elles prennent bien souvent place dans une certaine littérature jeunesse et dans une certaine littéraire d’héroïc fantasy, comme autant de procédés au service d’une lecture rapide et d’un suspens de bas étage, ce qui est bien dommage car plus assumé et plus investi, une telle pratique donne lieu à de grands romans. On abordera à peine la question de la « littérature blanche » pour qui de telles techniques semblent hors de propos ou sans doute trop archaïques pour avoir encore lieu d’exister. Pourtant, encore une fois, le sens du mot « populaire » ici est loin d’être galvaudé, manier la plume comme le fait Scott requiert un savoir faire intense, une implication de tous les instants – bien évidemment de nombreuses « trames de fon » se ressemblent dans les romans de cet auteur, mais à bien y regarder c’est le cas de nombreux récits historiques ou mythiques, le sens de l’honneur des chevaliers, leurs exploits surhumains, leur bravoure, leur beuverie, leur camaraderie non d’égale que ceux des chevaliers des vertes forêts que l’on trouve dans « au bord de l’eau » en Chine quelques siècles auparavant, ce sens de l’histoire comme tapisserie de l’imaginaire se trouve dès Arthur ou dans les vies des saints.

La notion de Timing intervient ici. Jeune lire Ivanhoé c’est le lire avec une certaine fraîcheur d’âme, l’imaginaire possède encore un peu de place, il ne s’est pas encore replié sur lui-même en autant de spirales répétitives – mais si vous savez à partir d’un certain âge on ne cesse de raconter les mêmes anecdotes à s’y raccrocher comme autant de points d’ancrages, le présent aussi remarquable fut-il ne peut rivaliser avec ce passé mythique qui était le notre est que l’on se doit de faire revivre à la moindre occasion. Jeune, sans être pollué par ses idioties de tablettes et d’applications sans sens autre que ce consumérisme qui nous fait confondre divertissement et perte de temps, on se régalera se cet ouvrage, il distillera son doux venin dans nos rêves. Nul film, adaptation d’aucune sorte ne viendra rivaliser avec sa puissance symbolique. Plus vieux en revanche, j’en déconseille la lecture, on se voudra critique, forcément critique, on en fera des tonnes pour dire à quel point « ça a vieillit » ce n’est plus ce que c’était, que c’est lent, que le classicisme a bien changé ou autre stupidités du genre, on voudra en découdre avec « les grands », confondant les velléités de notre ego avec le courage de David face à Goliath. Il faut avoir lu, avoir connu l’humilité, avoir cessé de lire Proust en quinze jours, avoir cessé de lire pour lire, avoir compris que l’idiotie ambiante ne doit pas répondre une érudition stérile, que l’art se niche en nous, donc aussi dans du hillbilly, que chez Mozart ou dans un raga du soir. Une fois débarrassé de cette couche de culture crasse que l’on se croit trop souvent obligée d’adjoindre à notre curiosité naturelle –entendons-nous bien, je parle ici, comme bien souvent, de l’idée de culture gouvernementale ou libérale, la culture ne peut et ne devrait pas être définie par l’une ou l’autre de ces instances, il faudrait pouvoir en donner une définition correcte mais ce n’est pas le projet ici, nous nous contenterons donc de cette définition par la négative qui consiste à faire confiance à nos envies et à ne pas chercher à les noyer sous une tonne de références si ces dernières sont un mascara à notre mal être social- ou une fois revenu de tout, il sera temps de lire et de profiter de cet ouvrage. Attention, il convient de ne pas essayer de redevenir un jeune lecteur, d’y chercher une sorte d’élan premier, on ne tombe amoureux de son premier amour qu’une seule fois, si vous avez laissé passer cette chance, tant pis, tant mieux, il ne faut pas essayer de lire ce livre comme vous auriez pu le faire, le réflexe réactionnaire se mène à mettre des caméras de surveillance partout et de préférence en plein désert et jamais à redevenir ce que nous croyons avoir été.
« bien lire », on va mettre des guillemets à l’expression sinon on pourrait croire à une forme de dogmatisme. « bien lire » ce roman c’est être dans le bon timing pour pouvoir en profiter au maximum, et en profiter c’est se rendre compte que vous l’avez déjà lu, vu. Même si vous êtes jeune, ce roman ne fera sans doute que confirmer votre connaissance médiévale. Vous aurez déjà vu des chevaliers, vous connaîtrez Robin et sa capuche, un frère et son bâton et j’en passe. Vous connaîtrez déjà tout ça, parce que Walter Scott n’a pas écrit un classique, il a définit, redessiner (il y en avait avant lui) un pan entier de l’inconscient collectif, de l’imaginaire de nos pays. Si vous êtes un peu vieux et que votre quotidien littéraire et de vous dire que vous n’avez aucune culture classique, lire Ivanhoé vous fera vous dire que vous avez encore moins de culture classique que ce que vous ne pensiez, il y a des références bibliques à chaque coin de pages – merci aux notes encore une fois- des allusions à des faits historiques, à des ouvrages, à des mythes, des locutions latines et même en plein malheur aux portes de la mort un personnage saura toujours se rappeler l’entièreté de son arbre généalogique – après tout on ne sait jamais un héritage de dernière minute ça ne se refuse pas. Le roman n’est pas indigeste pour autant, car ces références sont autant d’hypocrisies et de dérisions que d’espoirs naïfs, ce qui leur donne un caractère changeant et révélateur de l’action que du sentiment des personnages qui les emplois. On le voit Scott paie son tribut, s’il semble se citer parfois aux côtés de Shakespeare et d’autres, c’est sous couvert d’anonymat et l’on sait l’importance de l’anonymat chez cet auteur – par ailleurs il convient de ne pas passer outre les introductions de Scott à son ouvrage, qui valent leur détour en terme d’humour, de pastiche et de recul sur soi. Tout cela pour dire que Scott n’est pas issu d’une immaculée conception littéraire ou de la cuisse de Jupiter, sa position dans le symbolique moyen âgeux qui est le notre, il la doit à d’autres qu’à lui-même, toutefois il demeure sur le trône.
Nous avons déjà lu ce roman, car il n’est pas de représentation possible de l’imagerie médiévale anglaise –et européenne- sans Scott, sans Ivanhoé. Notre culture de « l’époque » provient en grande partie de cette œuvre fondatrice. Une culture historique en partie, du moins une histoire vivante, une histoire que l’on raconte plus que l’on apprend, une imagerie symbolique encore vivante de nos jours. La discussion sur « à qui appartient l’œuvre » me parait stérile car il est évident qu’elle n’appartient pas plus au lecteur qu’à l’auteur, c’est à peine si j’oserais dire qu’elle s’appartient à elle-même, cette notion d’appartenance en serait resté au problématique antique du bateau que l’on prête pendant un temps donné sans tomber dans le commerce et le droit fiduciaire, pourrait peut être avoir un sens de nos jours, il me semble que ce n’est pas le cas, de fait savoir si la symbolique moyenâgeuse est vraiment issue de la volonté de Scott ou si c’est un amas de clichés porté par ses lecteurs, ne me parait pas une énigme intéressante. En revanche percevoir l’importance de la littérature dans notre quotidien, dans notre vision du monde me parait capital. La littérature, comme l’art, ne sert à rien, elle n’a pas d’utilité, elle n’a surtout jamais besoin d’avoir à justifier son existence, après tout : elle change le monde.

Publicités