Mots-clefs

,

ob_262070_trouver-victime

A force de lire les livres d’une série on risque de tomber dans la redite, ça doit être encore le cas ici ma foi mais le pire c’est la frustration, le mieux c’est Jacques Mailhos. D’ordinaire je ne réfléchis pas ou très peu avant de prendre le clavier, je vais au fil des touches et de la non relecture, mais il faut rendre hommage au sublime travail de Jacques Mailhos, traducteur, entre autres, des romans de Ross McDonald chez Gallmeister.

Les enquêtes, mésaventures, de Lew Archer s’incrustent en vous par leur rythme, par la nécessaire nuit d’insomnie qu’elles réclament. A l’aube, repus, ravis, vous vous maudissez déjà de ne pas vous souvenir de tous les détails, de toute la finesse psychologique que dégage cet auteur.

Ross Mc Donald n’est pas un autre de ces auteurs bronzé pour estivaliés en plein mal être littéraire -combien de livres achetés par envie et lâchés par dépit traîne encore leur grain de sable entre leurs pages ? – Au moment où le polar à tendance à s’embourber dans une sonorité lancinante et répétitive de réussite à la petite semaine « il était bien ce livre ? oui, je l’ai lu vite », lire McDonald fait un bien fou. Ce n’est pas un scénariste en mal de reconnaissance, ce n’est pas un écrivaillon extériorisant ses noirceurs interne, un gentil copieur de pages wikipédia en guise de contexte, non c’est un écrivain. Il y a des centaines de sorties mensuels, le plus dur n’est pas de choisir – tu parles d’un trouble de bourgeois : le choix, y’a de quoi remplir des cabinets entier de psychanalystes fumistes – le plus dur c’est de s’en tamponner, de passer outre – avant de remercier le traducteur, il faudrait remercier les vrais libraires, un vrai libraire c’est celui qui vous donne envie de le demander en mariage. Les sorties littéraires sont devenues une purge médiatique, la coupe du monde qui reviendrait tous les ans, tous les mois, toutes les semaines. Quand il s’agit des oeuvres de Ross McDonald (comme d’autres) c’est encore pire de savoir cela, quand on voit à quel point les différentes rééditions conservèrent les coupes préalables. Dans le pays de LA culture par excellence ça donne des envies de meurtre, ni plus ni moins.

Pas de lourdeur moralisante évocatrice de ces troubles qui « touchent tout le monde » dans ces pages. Pas d’univers gominés et grotesques d’espionnage informatique aussi vieux qu’obsolète. A peine est-il question d’enquête ici, et jamais de sauver le monde d’un complot complexe. Dès les premières pages, les premiers mots familiers, se forme la brume fantomatique de la tristesse noctambule de ce privé aussi collant qu’acharné. Sec, dur, intraitable avec lui-même, siphon implacable de la narration impériale du « je », aucun moyen d’échapper à soi-même. C’est ce qui me plait sans doute, c’est gratification malsaine de voir une haine de soi, du monde, des hommes partagé sans apitoiement, sans hypocrisie, en tout sincérité. Bien évidemment, c’est aussi parce que Archer est un homme un vrai, pas une image d’Epinal – pourtant il fut Paul Newman au cinéma c’est vous dire d’où on part dans l’identification – il a peur, il est démuni, se lance bêtement dans des discussions bille en tête, suit un instinct parfois défaillant, se cabre. Bon, vous me direz que ce qu’il y a de plus gratifiant c’est sa capacité à refuser – doucement mais fermement- de céder à toutes les femmes -sublimes forcément sublimes- qui se jettent à ses pieds – avec des seins comme deux animaux sauvages pris dans des filets.

En plus de ce personnage mythique – n’ayons pas peur des mots, ils sont déjà trop nombreux à en faire de la charpie pour pages littéraires d’hebdomadaire allume feu – c’est toujours l’intrigue captivante et capiteuse. Le polar noir chez McDonald c’est votre vie, votre quotidien sans l’éclairage flatteur de vos mensonges, de vos faux semblant, de vos rationalisations bidons pour vos discours sociaux, c’est la vie sans la peau uniquement sur les nerfs, c’est la douleur lancée à plein régime, constante pulsation des idées noires qui vous servent de lucidité. Des pères violeurs, des femmes légères, des tombes au fond des bois, des secrets de famille à la pelle – pour creuser la tombe – , des meurtres… l’auteur ronge la chaire sociale et se repaître de l’os de nos faiblesses. Un sinistre bouge nous est présenté en quelques lignes de façon admirable et définitive, il en va de même pour les états d’âmes des uns et des autres et Archer ne fait pas exception. A lire trop fort, trop vite, c’est déroutant tant ça fait virevolter les sens. Ça chatouille les synapses, le labyrinthe jubilatoire de nos émotions – on veut connaître la fin – en même temps que ça frappe, ça cogne, ça charcute juste. Chaque nouveau chapitre dévoile un mécanisme humain, l’intrigue avance au fur et à mesure que les pelures protectrices, que les alibis illusoires s’étiolent. Là où d’autres passent des heures à essayer de camoufler leur ignorance et leur manque de savoir faire dans des pseudos intrigues complexes – je charge ici non pas les romans à énigme, mais le nombre croissant de romans hyper instruit qui confondent confusion et complexité, laissant le lecteur sur la touche, des romans relevant plus du narcissisme (de l’auteur et du lecteur pressé) que de la littérature – Mc Donald demande – exige- notre implication affective, une mélodie funeste et fugace ouvrant les portes piégeuses -et aqueuses- de nos questionnements internes.

Lire ces romans noirs c’est prendre de plein fouet le constat d’une vérité psychologique et comportementale dont on ne veut pas toujours, c’est accepter un malaxage émotionnel. C’est aussi prendre le risque, constant, de la maladresse et de l’imperfection que d’écrire de la sorte, peu en sont capables alors qu’ils sont nombreux à prendre le risque. On retrouve cette franchise, cette dureté dans les écrits de Manchette, qui en refusant la psychologie « directe » échoue sur la même plage de papier de verre qu’est le constat amer du vrai.

Cocktail de mélasse et de marécage, les romans de Ross McDonald se déguste rapidement, ils sont courts, efficaces, subtiles, détaillés, précis, incisif… toujours pareils, jamais similaires ils continuent d’explorer, d’opérer les consciences – la notre y compris-. Spécifiquement cet ouvrage vous parlera des frontières illusoires que les hommes dessinent sur les cartes, entre les pays, les moeurs, entre la loi et l’illégalité, entre eux. Impossible d’en parler sans trop en dire.

 

Publicités