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Il y a des livres qui ne se lisent pas, des livres qui ne se découvrent même pas, qui ne posent rien sur le seuil béant de nos chimères. Non pas qu’ils soient neutres ou insipides, ça c’est plutôt une question de politique, d’économie et de prix littéraire au final, ils sont plutôt du jour « bon compagnon », des pages turner cinématographique à qui on ne demande pas grand-chose et qui ont la charge de nous divertir. Le pire provient de notre incapacité à arrêter la lecture de tel objet.

Tim Willocks doit être un bon écrivain, du moins dans sa branche. Si la question est de savoir s’il opère dans la branche « littéraire » ça c’est une autre paire de manche. Parce qu’il écrit de façon limpide, précise, tranchée, violente, il écrit pour narrer, pour que l’on ne puisse pas échapper à son univers, ses personnages, sa prison. Comme beaucoup d’anglo-saxon il trempe sa plume dans une connaissance du sujet préalable, ainsi cette « green river » et son directeur tient de la panoptique selon Foucault, tandis que le géant psychotique sort tout droit d’un roman de Stephen King (ce qui n’est pas une insulte) et que l’atmosphère générale provient elle de la magistrale série OZ. En fait commenter l’ouvrage serait plus facile si l’on en décortiquer les ingrédients.
La force de ce premier roman ne tient pas dans son originalité, quasi inexistante, le personnage principal est une « préquelle » des suivants, eux-mêmes reflets de l’écrivain et de ses obsessions, la trame, les personnages, les situations, tout le reste provenant de sources trop facilement identifiable pour que l’on puisse parler de plagiat. Cette force tient à l’énergie qui s’en dégage, comme si l’auteur en pleine conscience de son acte de pillage constant faisait passer sa rancœur et sa culpabilité dans ses pages. Rien ici n’est original, ni nouveau, mais c’est rance, cruel, bassement abject et cruel sans raison d’être, la torture est perpétuelle, dès les premières pages on plonge dans une géhenne cruelle. Une énergie du désespoir qui n’empêche pas les moments plus « calmes », les errements, les erreurs, les déjà-vu ,mais qui permet au lecteur de tourner les pages –puisque c’est ce qu’on lui demande – afin de pouvoir se défaire de l’étreinte poisseuse de l’ouvrage.

Tout est là pour nous tenir éveillés, pour nous transformer en Alex consentant sans même avoir recours à Beethoven, c’est dire. On lit comme on regarde, il est peut être là le problème ?
Comme tout est déjà vu, déjà pensé ailleurs, que la fin se devine, que le chemin n’est rien d’autres qu’un divertissement comme un autre, pourquoi ne pas directement fournir du popcorn avec le roman.
Entendons nous bien, le roman n’est pas « mauvais » en soit, c’est un bon blockbuster, il correspond à une demande, à un cahier des charges. En ce sens il rempli parfaitement son office et on ne saurait lui jeter la pierre. ce qui me gène aux entournures, c’est d’une part l’ambition qu’il recèle et d’autre part la complaisance des avis « professionnels » sur ce type d’ouvrages.

L’ambition trouve sa raison d’être dans les autres romans de l’auteur qui sera la dompter et la canaliser pour séparer son travail en travaillant à des scénarios et à des romans. Ainsi l’aspect « trame visible »de ce roman ne se retrouvera pas aussi clairement par la suite, de même les personnages seront beaucoup moins caricaturaux et porteur de plus de subtilité. Ce qui n’est pas un mal, parce qu’ici nous avons droit à des portes drapeaux psychologiques à des formes brutes sans épaisseur. Une approche faussement « bonne », ce n’est pas parce qu’un pénitencier omniscient et paranoïaque dirigé par un tyran est le lieu de votre histoire qu’il faut faire des prisonniers une somme de caractère digne des mauvais romans à l’eau de rose. Des tonnes de pages pour expliquer la rudesse, la dureté, l’horreur sans contrepoint et l’on tombe rapidement dans l’exercice de style un peu vain.
Cette ambition a comme écueil le lecteur lui-même, sans passif on peut se laisser, agréablement, prendre au jeu, malheureusement avec un peu de vécu, de bouteille, d’heures de vols derrière nous lire le quatrième de couverture nous fait reposer l’ouvrage ou la lecture des vingt premières pages. Comment croire à la crédibilité d’un personnage qui attend sa conditionnelle dès le départ, on sait que son espoir va être brisé soit de façon directe et injuste et alors nous aurons droit à un récit sur la vengeance et la justice, ou alors cet espoir sera brisé (quel intérêt d’écrire un roman sur une prison si c’est pour libérer votre héros en quelques dizaines de pages ? l’espoir doit donc être brisé) par un incident, le héros se lançant alors dans une quête rédemptrice, quête obligatoirement manichéenne avec les gentils d’un côté et les méchants de l’autre, le parcours sera semé d’embûches mais à la fin…
Avec un tel argument de départ, difficile de ne pas percevoir l’ambition de l’écrivain (visible dans la scène d’introduction, dans les passages « bibliques » ou les approches psychologiques plus détaillés..) comme un furoncle à un divertissement. Avec un peu moins de séances de musculation, de testostérone et un peu plus d’originalité ce premier roman aurait pu gagner en humilité, perdre en grandiloquence et finalement gagner un propos.
La recherche d’une écriture, d’un style marquant pour impressionner et scotcher le lecteur nous sort du divertissement pour essayer de nous plonger dans le réflexif, c’est dommage.
Dommage aussi, les avis des professionnels de la profession, des articles, des lignes pour louer les qualités de l’ouvrage et surtout son originalité. Il est surtout dommageable que nombre de journaux continuent de jouer les passe plats conciliant pour ce type d’ouvrage ou pour les rentrés littéraires, tout en boudant ostensiblement la littérature, j’allais dire « de genre » mais on peut dire la littérature tout court.
Un livre à conseiller si l’on a envie de pop corn pendant une insomnie ou si l’on ne connait rien à l’univers carcéral en littérature et si l’on a pas encore visionné Oz.

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