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Voici venu le temps du troisième et dernier tome des hommages rendu par Akounine à certains maîtres du genre. De Conan Doyle au nom de la rose en passant par une miss Marple so british, le lecteur va être amené à découvrir un panel d’énigmes et de meurtres. Ces nouvelles se caractérisent par une extrême lisibilité, les oeuvres d’origines sont plus que visibles à travers leurs hommages. Un retour aux sources des plus réussi.

La guivre des Baskakov

En refusant le contrepied et le pastiche direct Akounine rend un faux plagiat en guise d’hommage à Conan Doyle. Cette guivre est le pendant aquatique du fameux chien des Baskerville, celui là même qui hanta et continue de hanter des générations de lecteurs, surtout les plus insomniaques d’entre nous. Akounine ne cherche pas à trop tirer sur la ficelle, à tomber dans le bas plagiat, s’il reprend les éléments marquant du récit matriciel c’est pour mieux les condenser, les synthétiser en une forme quasi télévisuelle, un téléfilm plutôt que lire le livre en quelque sorte. Toutefois, les talents de l’écrivain étant à mille années lumières de la plupart des brouillons corrigés par des nuées de producteurs tv, qu’il en résulte non pas un énième pensum plagiaire mais bien un récit récréatif au dynamisme réel.
Plutôt que de reprendre à son compte les passages d’ambiance du maître, notre ami Russe mise sur notre imaginaire et il fait bien. Cette « banlieue campagnarde » avec son marécage, ses bois sombres, ses légendes, ses prometteurs est bien dans l’esprit des landes et de la bruyères de Dartmoor. Non pas que les paysages se ressemblent, loin s’en faut, mais ils aguichent de la même manière notre besoin de féérie, « je crois j’en ai un peu honte, au folklore des contes » disait le poète (Thomas Fersen pour ne pas le citer) , à notre envie de croire au surnaturel. Ceci explique sans doute la place laissée au folkloriste local, en contrepoint d’un Anissi des plus parodiques. Cet assistant de Fandorine est un véritable tour de force de l’écrivain. Puisque c’est par son biais que l’on apprend les tenants et les aboutissants de l’intrigue, les actions et les personnages il se doit d’être crédible et sérieux. A l’instar d’un Watson, en plus soumis tout de même, il s’acquitte de sa tâche avec intérêt et passion. Il agit avec mesure, parcimonie, inquiétude et circonspection, reprenant les tics de son « maître » il marche dans ses traces avec humilité et savoir faire. Ces atouts sont nécessaires à la bonne lecture du récit. Toutefois, il n’y a pas grand-chose à nous apprendre, certes les personnages sont truculents, la situation angoissante (un serpent légendaire revient accomplir la tâche mythique qui lui est due) et l’identité de l’assassin nous est inconnue, reste pourtant un sentiment de déjà lu incontournable, raison pour laquelle Anissi est plus le valet du lecteur que celui de Fandorine, il est un pantin que nous manipulons avec une certaine paresse – si l’on connait déjà l’intrigue de Doyle – c’est pourquoi son sérieux seul ne pourrait suffire à le faire vivre. Anissi est donc aveuglée par sa volonté de bien faire, il est incapable d’être neutre quand il le faut et d’agir au moment opportun, heureux de ne pas tomber dans les pommes devant un mort il saute sur des conclusions hâtives – confondant comme bien des enquêteurs en herbe et des scénaristes simplistes la déduction, l’induction et l’abduction, tout un programme, heureusement à peine effleurer ici- tandis qu’il finira par trouver un verger à sa conscience quelques pages plus loin. Un lecteur en avance sur le narrateur principal est, souvent, un lecteur frustré, mais si le dit narrateur possède le charme mélancolique de la maladresse, de la bévue, du ridicule qui tue la frustration se mue bien vite en un sourire bienveillant. Pourvu, est c’est le cas ici, que la situation ne s’éternise pas.

On le comprend Akounine paie certes un tribu à Doyle, mais surtout il montre combien ce dernier à influer sur notre imaginaire, sur notre lecture des crimes, sur notre façon de lire et d’appréhender une enquête policière. Un bien beau récit, dosé avec raison et passion.

0.1 pour cent.

Là encore notre bon auteur Russe s’amuse à utiliser un papier carbone, un calque pour écrire son histoire. Plus encore que pour le récit précédent, il lui faut se rétracter, user de biens des stratagèmes pour garder éveiller la conscience du lecteur. Comment faire pour que le désormais connu puisse rivaliser avec l’inconnu ?
Après tout une fois que l’on connait le nom de l’assassin et le comment de la perfection de crime, relire l’histoire n’a que peu d’intérêt. Pourtant bien des adaptations existent, au cinéma surtout (du moins elles y sont volontaires et transparentes, ceci est moins vrai en littérature), bien des variantes. Comme si la « bonne idée » de départ, était surtout un prétexte à devoir se surpasser, un obstacle de taille à surmonter. Placer des femmes à la place des hommes, des prolétaires, de nouvelles raisons psychologiques, trouver un angle plus social pour écrire cette histoire, là lier aux pactes avec le diable… tant de possibles qu’Akounine choisit de ne pas emprunter.

En optant délibérément pour l’approche frontale Akounine se doit de faire court, d’aller à l’essentiel, de brosser rapide, à la limite de la caricature. Se faisant il retrouve le magnétisme des premières enquête de Fandorine (non pas que celui-ci se soit affadi au fil des tomes, bien au contraire, mais une part de naïveté s’est naturellement érodée au fil de l’expérience), sans le perdre ou le mener en bateau, il montre que l’intuition (issue de l’expérience donc) et le savoir faire ne sont pas suffisant ici, qu’il doit continuer de jouer sur la chance, compter sur une bonne étoile fait partie du lot commun à partir du moment où les coupables jouent avec les mêmes cartes biseautées. En devant aller à l’essentiel, cet hommage fait fie des lectures possibles, il met en lumière la pertinence de Highsmith, il sublime la clairvoyance de cet auteur. Son idée n’est pas uniquement un tour de passe passe commun à beaucoup de roman à énigme, elle repose sur le mariage entre moralité et amoralité. Mariage de raison et de consentement que seul l’homme est à même de réussir et de comprendre.
Pas un grand récit, on s’en doute, mais qui à le mérite de pointer l’une des base solide et trop souvent négliger du roman policier.

Le five o’ clock à Bristol

Ce qu’il y a de subtile avec les « détectives en fauteuils » (comme on dit et qui n’ont pas grand-chose à voir avec les fauteuils à oreille de ce bon vieux Thomas donc on se demande pourquoi j’en parle si ce n’est pour établir un parallèle entre deux perceptions aiguisées la nature humaine) c’est qu’au-delà de leur prodigieuse imagination et de leur sens aigue des détails, il est un élément à ne pas négliger : la mémoire.

La vraie Miss Marple à ceci de commun avec son pastiche en forme d’anagramme que nous livre Akounine (miss Palmer donc) elle possède une expérience et une mémoire prodigieuse. Certains oiseaux, des corvidés ou des geais surtout, sont capables de mémoriser des dizaines de caches pour leur nourriture, de se souvenir de la date de péremption des aliments et ce en fonction de la météo, un bon détective en fauteuil doit pouvoir contact sur ses petites cellules grises de la même manière. Tel un chauffeur de taxi mémoriel, une telle personnalité doit posséder une carte virtuelle de son existence afin de s’y promener avec aisance, de trouver le chemin non pas le plus rapide mais le plus efficace, ce qui n’est pas la même chose (n’en déplaise aux dévots du gps).
Notre auteur russe a compris l’importance de cette cartographie, l’importance aussi du décalage qui doit avoir s’opérer entre un esprit aussi puissant (pour ne pas dire routinier) et le monde extérieur en proie à sa folie du changement. En ce sens quoi de plus résolument touchant qu’une vieille dame plonger dans ses habitudes, harcelée par une famille d’idiots patentés ?
Ce portrait ne cache donc pas une « battante » télévisuelle, une sorte de super mamie gâteau apte à assommer le premier voleur venu à coup de rouleau à pâtisserie. C’est une vieille fille pudibonde à cheval sur des principes moraux désuets. Si on ajoute à cela une causticité toute anglaise, qui ne tombe jamais ni dans la facilité ni dans l’humour noir, on comprendre qu’encore une fois Akounine se tient au plus prêt de l’essence des auteurs qu’il pastiche. Si ce ne fut pas toujours le cas dans les nouvelles précédentes, c’est trois là valent leur pesant de mots. On retrouve une « miss marple » en grand forme, deux esprits déductifs en pleine symbiose et élégance. Une manière toute en finesse et broderie de mettre le pied à l’étrier à un Fandorine en proie à des questionnements internes.

Avant la fin du monde.

Pasticher le pasticheur ?
S’attaquer à Umberto Eco, c’est bien évidemment remuer l’histoire et la religion. Comment ne pas songer au nom de cette rose médiévale ? Comment ne pas se souvenir des millions de lecteurs et de spectateurs se prenant d’engouement pour un genre nouveau le « policier historique ». La force d’Eco tient dans cela, dans cette capacité à faire venir le lecteur à lui, à lui imposer des règles strictes, pas question de flatter son égo d’adepte du divertissement à peu de frais, lire Eco c’est accepter de se faire dévorer tout cru par l’érudition.
Le cadre ici est idéal, un événement historique, une collision entre deux modes de vies, une problématique religieuse, des fanatiques et des morts.
Si on ajoute à cela les rigueurs hivernales, l’isolement des populations et les sombres paysages russes, nous aurons de quoi nous régaler d’un ersatz d’Eco. Toutefois l’érudit italien de se limite pas à ses magnifiques romans ou à ses considérations sur la langue, la logique et j’en passe, il s’amuse également à faire dans le pastiche.

Les aventures avec un saumon (entre autres) montrent combien Eco parvient à jouer sur les genres, sur les attentes du lecteur. Dès lors, pour comprendre et jouir au maximum de cette longue nouvelle (plus longue que certaines nouveautés littéraires et de bien meilleure qualité) il convient de s’attarder sur une scène. Lors d’une équipée en traineau tout le monde s’attend à rencontrer un froid polaire, alors que la température dépasse le zéro centigrade. Masa, le serviteur japonais de notre héros, sue à grosse goutte dans ces pelures en laines, de quoi lui inspirer un poème sur le fait de mourir de chaud en plein froid.
Ou comment comprendre que vous croyez lire un carbone du nom de la rose, alors même que c’est « le bal des vampires » qui défile sous vos yeux.
Un récit : à dévorer !

Pas seulement, puisque la course en traîneau se révèle bien vite un parcours de découverte initiatique, que les pages d’écritures perdues sont « remplacées » par des contes au coin du feu, par des poèmes, des textes sacrés, par la mémoire, par un jeu symbolique de faux semblants et d’aveuglement. Tout à son projet Akounine parvient à toucher du doigt l’imaginaire d’Eco on nous livrant une lecture mystique des forêts russes. Il serait intéressant autant qu’intriguant d’interroger les figures totémiques, mais, comme souvent ici… il faut bien vous laisser un peu de travail.

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