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Drôle, subversif, satirique, en avance sur son temps… pas même besoin d’entrouvrir une oreille pour capter le flot d’adjectifs, de sempiternelles sirènes hurlant les mêmes choses, sans jamais les vivre. Le problème de cet auteur c’est qu’il est si haut dans les sphères galactiques qu’en parler c’est s’en éloigner d’autant. Comment voulez-vous « rendre compte » des chocs que sont ses romans ?

Enfiler des adjectifs comme on enfile des perles ça fait bien, il suffit d’en caser un rare : ce livre est tout sauf quérulent. Vous voilà projeter vers la haute criticature de celle qui juge, de celle qui horripile – à juste titre- Larcenet dans son petit mais très drôle et trop juste « critixman ». Dans le même ordre d’idée il suffit de les saupoudrer dans un faux désordre pour : alors que l’amphibien suçote le sein spongieux de mon crâne de néon voilà que la godiche arpette s’installe au bar pour un rhum … pour faire selon les époques dans le Gonzo ou dans le Beigbedder, en fonction de la dose de coke, d’alcool ou de pute que vous aurez réussie à ingurgiter avant de vomir sur les pompes du voisin. Le tout sans jamais atteindre Ecco ou Bukowski, bien que vous vous employez à tout faire pour obtenir des flatteries ou des commentaires.

Ecrire sur Robbins est tomber dans le copier coller des impressions prêt à portées, c’est faire dans l’insulte, non pas à l’auteur qui s’en contrefout surement, avec raison, mais à vous-mêmes. Lire ce type d’ouvrage et ne rien en tirer d’autres qu’une loufoquerie satirique, c’est n’avoir pour imaginaire qu’un écran 3D pour y diffuser en boucle des sitcoms bon marché. C’est être présomptueux que de croire pouvoir avoir les bons mots, les bonnes phrases, les bonnes images aussi aisément que cela. Bien évidemment qu’il est drôle, loufoque, satirique et imaginatif comme auteur, tout autant que culte et en dehors des clous d’acide de la bienséance.
Mais tout cela on le sait, tout cela c’est juste les pointillés numérotés d’un cahier de jeu pour petit enfant, enfin pour parent qui voit le génie dans leur enfant, tout cela c’est bon pour les cochons, c’est de la bouillie pour écran cathodique. Des comme ça, des « pas bien pensant » y’en a des tas, des pelletés, faudrait quoi dans cette ère post Breat Easton Ellis, pour être vraiment en dehors de la bienséance, pour ne pas être adapté en téléfilm, pour ne pas être bankable ou accroché au premier cadre venu ? Dépeindre avec complaisance et satisfaction d’un pédophile à la première personne en rajoutant dans les détails sordides de ses plans tortueux, ou quelque chose d’approchant, un écran publicitaire géant ?
Le refus du politiquement correct n’est rien d’autre qu’un colifichet de plus que notre culpabilité offre en gage de bonne foi à nos pulsions, une fois l’an à la saint valentin de l’absolution soudaine. Avoir l’audace de rechercher l’impopulaire, de cracher à la gueule du populaire pour tomber aussitôt dans le snobisme est une perte de temps, une ingratitude, un furoncle à nos compétences.
Parce qu’au milieu des envolées anti-capitaliste, que tout le monde semble remarqué, Robbins tire avec autant de délectation entre les yeux du socialisme –j’entends ici l’idée d’une entraide étatique visant à ce que les plus « riches » tendent socialement la main et le portefeuille aux plus « pauvres » – Alors quoi on doit retenir de ces pages uniquement le pamphlet anti- Wall street parce que le consumérisme c’est le mal et que la crise bancaire nous le prouve bien ? Si on va dans ce sens, celui d’un des personnages principaux, il faut finir le travail, et non l’emploi, cesser de se leurrer, cesser d’assister son prochain – ça ne veut pas dire cesser de l’éduquer ou de l’épauler mais bien de l’assister- pour le confronter à des choix réels.
Enoncer ce truisme c’est remarquer qu’entre wall street, le tarot et les grenouilles, se tient pavanant, inoubliable de clarté, brillant comme la couronne d’un roi, le symbole univoque de l’interpellation, la tape dans le dos littéraire, j’ai nommé : le tutoiement.
Le narrateur, omniscient pour le coup mais flemmard aussi, parle directement à l’héroïne. Or l’héroïne c’est vous !
Cette identification aux forceps, ce rudoiement de notre intimité, ne sert pas la charge anti consumériste, ni non plus l’aspect initiatique de l’ouvrage. En effet, à moins d’être un lecteur néophyte d’avoir cherché un livre sur la reproduction des amphibiens et d’être tombé sur cet ouvrage, difficile de ne pas voir les panneaux annonçant le ton global de l’ouvrage dès les premières lignes : le tarot, la naïveté idiote ou l’idiotie naïve du personnage principale, les allusions, les mystères, le drame à venir… autant – et j’en passe- de panneaux de signalisation pour vous dire que vous allez être initier, que vous allez vivre des situations nouvelles et tumultueuses… que vous aurez à prendre une décision. Robbins inverse notre karma, là où nous avons des vies mornes et plates que l’on essaie de camoufler derrière d’improbables et toujours renouvelés arbre décisionnels, il propose une trame à la limite de la caricature (ce week end qui va changer votre vie) se réduisant à une seule décision, mais une de poids, une qui vaille la peine, en camouflant cela dans un style… hum… dans son style.
Pourquoi aimons-nous lire (les classiques) ? Pourquoi appelons-nous, sans complexe ni fard aux joues, un tas informes de pages « la littérature classique » ? Quel est le point commun entre Kant et des fabliaux et Yourcenar ? Parce qu’il n’y a pas besoin d’être attentif pour se rendre compte que le chemin de la « grande œuvre » dont on ne peut se détourner, dont les bordures sont ensemencer du génie créatif de l’écrivain, cette illusion des temps modernes, on ne peut pas dire qu’elle brille par sa présence intemporelle. Pourtant il est des œuvres, diverses, dont la complétude, la forme parfaite, l’unité du tout, en font des classiques. Pourquoi l’aimons nous cette littérature là ? Pourquoi est-elle jaugée plus « haute », plus « grande », plus « valeureuse » que d’autres ? Pourquoi même le lecteur monomaniaque d’un genre, va se sentir obliger de dresser un panthéon d’ouvrages de référence ?
En musique – classique- c’est lorsque le thème et la mélodie s’entrechoquent, s’interpénètrent sans cesse, dans une mutation permanente, prenant vos nerfs, vos tripes, vos souvenirs, vos peurs, votre agonie, votre mort, vos orgasmes, vos fibres pour en faire à paquet vif et écartelés avant de le jeter en pâture à un grizzly affamé, c’est lorsque la question de savoir « si on aime » est dépassée. Car ne pas apprécier un « classique » c’est savoir que l’on passe à côté d’un choc, d’un vécu, sans honte, sans fard on ira en chercher un autre ailleurs. Cette littérature là, est mouvante, fluente, fuyante, métamorphose constance et informe, aussi inassouvie qu‘insoumise, on ne la rencontre qu’à rebours, dans la contemplation de l’exuvie de notre âme.

Chez Robbins, cette littérature est nichée dans le style. Des mots violent et doux, qui s’effleurent pour préparer vos synapses à un accouplement de pendus. Un balancement morbide et lascif de tout ce que votre état de semi-consciente recèle d’image et de possible. Des phrases qui s’étirent comme des gueules de carnassiers, ouvertes et béantes à vous hantez jusque dans la tombe. Des mots qui dévorent le possible pour s’immiscer dans votre inconscient. Un travail d’orfèvre, le fruit d’un labeur de pointilliste fou, impitoyable et intransigeant, des choix de mots, de collisions aux portes du paradis et des cercles démoniaques. Des métaphores à vous traumatisez Lacan et Freud réunis – et à faire marrer Jung – .
Un style, un rythme ralenti (trois jours sur 500 pages) lourd et entêtant comme du mercure, foisonnant comme un rébellion et toujours, en creux, la rumeur linéaire et lancinante d’un après, d’une continuité au drame, d’un « pourquoi » à satisfaire. Un grondement narratif tout juste audible, un effroi latent, une épaisseur des mots, on s’en délecte autant qu’on aimerait ne pas avoir à en sortir. La littérature de Robbins est cynique, ironique tout autant que grimaçante et désespérée, c’est une psalmodie, une incantation majestueuse faîte à la langue et à ses mondes possibles.
Devoir parler de ce mystère, c’est parler de ce que l’on ne comprend pas, c’est aborder le rivages des nuances émotionnelles que l’on ne peut saisir. En évoquer la splendeur c’est parler pour soi, ce n’est jamais tirer la bonne arcane, le bon symbole, toucher à la connaissance universelle. Robbins incarne, toujours plus, l’indocile précision diabolique des magiciens, une virtuosité naturelle, un chaloupement de hanche à faire passer Betty Davis pour une dine frigide. Robbins, comme tous les grands, est au-delà des genres, dans l’œil du cyclone qu’est la pertinence incongrue. Tout l’apparence de ces livres tient dans l’instabilité, dans le fouillis, le trop plein de mots, d’images, de sensation et pourtant en découle un sentiment de plénitude et de permanence des plus émouvants. Ce putain de papillon faiseur de chaos que l’on nous refourgue à toutes les sauces, un foutu papillon rêvant qu’il est un typhon ou l’inverse. Lire l’ouvrage c’est errer dans le labyrinthe, savoir où l’on est n’empêche ni le minotaure ni la promesse du corps d’Ariane.
A dire un bien consensuel et naïf de tels ouvrages on en affadit la portée, en fait caprice ce qui est pacte avec le diable, on durcit la mélodie des mots, on s’émeut de notre reflet de lecteur repus et blasé. Alors qu’il est question de littérature, donc de vie !

 

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