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C’est une question d’époque, comme tout pourrait-on dire, de là à sanctifier le relativisme il y a un pas qu’il faut savoir ne pas franchir. Parfois le contexte d’écriture, de réception d’un livre en dit long non pas sur lui mais sur notre capacité de lecteur à ne pas nous percevoir comme omniscient.

Certains dirons que c’est au livre de faire l’effort – pour ainsi dire – de nous porter hors de nous, de notre bulle temporelle, de créer un imaginaire suffisamment fort et puissant pour nous permettre d’appréhender son « être là ». Sans aucun doute, puisque le livre nous appartient nous sommes en droit de réclamer de lui ce genre chose, c’est tellement plus simple que de le demander à nous-mêmes.

Si l’on persiste à voir dans le western les plateaux télés fantasmés des années 40-50, pour ne pas parler d’autres époques, alors ce livre nous ravira. Il ne nous restera qu’à coincer un brin de paille dans notre sourire le plus carnassier à attraper notre colt dans son holster et nous pourrons partir vers les plaines de l’Ouest. Si l’on persiste à ramener l’ouvrage dans une besace hype à côté d’un quelconque appareil hightech, si on le lit à l’aune de nos références actuelles formatées à la consommation nerveuse et cynique, nous embarquerons pour un film mental des plus communs, presque pour la banalité cinématographique.

Le livre conte l’histoire d’une tribu indienne en proie à des aspirations aussi vitales que vaines, il faut qu’aller retrouver sa terre natale à plus de 1 600km de la réserve moribonde où l’on vous parque en transportant femmes et enfants, poursuivie par deux détachements de cavalerie c’est une forme de suicide quelque peu grandiloquente mais tout à fait à la hauteur des paysages et du climat. A moins que livre ne parle du désespoir glacé de certains poursuivants, de la peur qui se mue en haine, de la volonté d’anéantir la moindre trace d’espoir et de liberté pour ne plus avoir à en rêver, à y croire. A moins que le livre ne parle des dirigeants « historiques » d’un pays qui s’entredéchire, d’un pays qu’il faudrait gouverner à la baguette – comprendre ici au canon – dans la rectitude, sans la presse. A moins que le livre ne parle d’une nature intransigeante dont l’indifférence à ces conflits éphémères en souligne la vacuité.

Mais le livre n’est plus tout cela. Fast est un auteur populaire, un conteur de coin du feu, il livre des romans que l’on se doit de dévorer, d’une traite, sans possibilité de retour en arrière, de bain chaud avec petite bougie parfumée, de recul, de glose ou de n’importe quel élément pouvant nous distraire. Ce western – crépusculaire on s’en doute- ne nous laisse pas de répit, il se déroule, sans trêve suivant le rythme infernal d’un aller simple en enfer, sur poney indien. Dès lors difficile d’échapper au dictat de l’image. Difficile pour notre imagination de ne pas se souvenir de tous ces forts, de ces indiens peinturlurés, des chevauchées fantastiques à travers la plaine, des troupeaux de bisons que l’on abat depuis les trains, de Wayne, de Ford, de Lucky Luke et de tellement d’autres choses que même l’ironie noire des dernières productions en séries de l’industrie cinématographie ne nous est pas étrangère. Ce western là c’est le notre, où que nous soyons, d’où que nous venions, ce livre n’est déjà plus un livre il est le support idéal et prémâché de notre pellicule.
Sauf que voilà, l’ouvrage date de 1941, que les USA se remettent à peine de cet autre âge de poussière et de vent que fut la grande dépression, que le peuple du middle west ne pense pas encore à la participation à la seconde guerre mondiale, que la crispation autour des idées de communistes et de libertés a, elle, déjà commencée. L’auteur, lui, est déjà tenté par la lecture de Marx. On le comprend, cette dernière frontière – interne- représente alors des enjeux bien plus importants que ceux d’une lecture en gare ou d’un film divertissant à fort budget (et autant de contraintes de production).

Le livre nous parle des illusions américaines de comment et par qui fut bâtie cette nation et de ce qu’il reste de ces horreurs sous les décors de cartons pâtes bon marché. Il est plus question de noirceur d’âme, de cruauté, d’intransigeance que de n’importe quoi d’autre ici. Les personnages avancent par obligation, du fait de la charge qui leur incombe, même les indiens en obéissant à leur orgueil ne délivrent un « message » politique que du fait de la culpabilité qu’ils font naître chez le lecteur – après tout il est plus facile de s’identifier à un capitaine pleutre, à un dirigeant de réserve timoré ou à colonel adepte du carnage qu’à un indien chevauchant les plaines et ne bougeant pas lorsqu’on lui tire dessus- .
C’est la normalisation des idéaux, l’affadissement du divertissement qui donne à parcourir ce type d’ouvrage sans pouvoir se rendre compte de sa portée. Fast livre ici un traitement lapidaire, rêche et râpeux, qui fait qu’au-delà de l’histoire et de l’Histoire – le bouquin étant basé sur des faits réels – .
L’injustice qui règne ici est alors cruellement présente.

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