Mots-clefs

, ,

9782915378993

Que lit-on ? Je veux dire, plus exactement, que veut-on lire lorsque l’on achète ce livre, lorsque l’on se décide à le lire ? Une somme d’anecdotes – déjà toutes plus ou moins connues, rabâchées et régurgitées depuis belles lurettes – sur le plus grand groupe du monde ou la vie et le destin d’un jeune londonien plein d’énergie et de savoir faire ? N’étant pas suffisant fan des Beatles pour déjà connaître « toute l’histoire » – j’en reste le plus souvent à la musique – j’avais commandé une part de curiosité pour le petit londonien et une tranche d’excuse pour réécouter l’ensemble de leur discographie.

Howard Massey est un ingénieur et un producteur de talent, il a beaucoup écrit pour décrire son travail, pour expliquer sa posture, il opte pour une approche didactique, on sent chez lui la volonté d’écrire une sorte de manuel, de mêler le vécu à ton très scolaire et informatif. Le but étant de divertir dans un premier temps, d’attacher le lecteur à l’aspect anecdotique de ce qu’il lit pour mieux faire diversion, afin qu’il ne se rende pas compte qu’il est en train d’apprendre des choses. Le rêve de tout professeur un tant soit peut dynamique, dans les premières années d’apprentissage, un bon moyen pour faire découvrir les choses.
Afin que ce système fonctionne…

…. A ce stade de la lecture on pourrait se demander ce que viennent faire des considérations sur Howard Massey alors que le livre raconte la vie et les sessions d’enregistrements de Geoff Emerick. Que c’est bien ce dernier à qui tout cela est arrivé, ce dernier que l’histoire gardera en mémoire, qu’il fut l’un des « gardiens du temple » en même temps qu’un témoin privilégié, une parole sans langue de bois, un œil neuf, un professionnel hors pair, un homme de conviction, de fait autant parler de lui. S’il convient de valider chacune des assertions précédentes, il convient également de se demander ce que vient faire le nom d’Howard Massey sur la couverture de l’ouvrage. Si ce dernier n’a pas vécu tout cela, on peut se dire qu’il est venu donner un coup de patte à la mise en forme de l’ouvrage, à son arrangement, à sa construction. Or, mon point de vu sur la question – et je peux peut être entièrement me tromper – après avoir lu l’ouvrage c’est qu’il fut écrit après de nombreuses séances d’enregistrements.

… il faut parvenir à donner au style un aspect « parlé ». Ce n’est pas un exercice si facile que cela, à trop vouloir faire « vivant » on peut vite tomber dans la vulgarité, le roman à l’eau de rose, le succès de librairie « qui vous ordonne de tourner les pages le plus vite possible » ou le dialogue pour télé-scriptée. Si les souvenirs sont précis, les dialogues sont donc quasi absents, le discours indirect désagrège la contrainte de fiabilité et donne du poids à la description, il nous place en attente et non plus dans le rôle de voyeur. Dans le même temps ce choix nous porte plus facilement à croire, il nous enfonce hors de la temporalité critique, or de la glose, pour nous plonger dans l’immédiateté du conteur. Le manque de crédibilité doit être assumé. Par manque de crédibilité j’entends la capacité à se souvenir d’autant de détails des années après. Bien évidemment « ce fut historique » , « comment ne pas se souvenir », alors que dans le même temps nous, lecteurs, sommes faces aux mêmes impasses mémorielles.
Il ne s’agit pas de remettre en cause les souvenirs, mais de comprendre – et d’admettre- que leur agencement une issue d’une volonté, d’une programmation.
Si d’un côté l’écriture fait la part belle à la vie du narrateur, c’est pour mieux nous accrocher à son point de vu, mieux nous identifier à lui. Si on lit se livre il y a de grande chance que notre rêve d’être un Beatles soit derrière nous, mais il entre-ouvre la porte des rêves, nous laisse voir par le mince filet de lumière ce que c’était que d’être à côté d’eux.
Les souvenirs sont donc collectés puis agencés de manière quasi romanesque, selon une procédure rôdée – sans doute parce que très américaine-. Un démarrage à un temps « présent » – la session d’ouverture de l’album Revolver – qui induit un stress, une tension ou un soulagement, enfin un sentiment fort, pour mieux nous appâter, nous promettre de participer à des moments historiques – mais à l’échelle humaine puisqu’ici ce qui est mis en avant c’est le sentiment du narrateur tout autant que son savoir faire ; avant de revenir en arrière sur le pourquoi et le comment d’un tel moment. Ce procédé s’accompagne de nombreux détails et il est entrecoupé de mini-intermèdes, de mention aux Beatles (dire que j’écoutais tel morceau étant petit et qu’il inspirerait Paul des années plus tard pour Penny Lane, petit j’ai vu un vaisseau spatial, comme mon voisin, comme Paul, comme John etc etc) pour qu’on ne perde pas le fil d’une part et pour continuer de nous plonger dans l’importance du moment. Ensuite viendra le moment où le flashback rejoint « le présent » et où, recharger en affect, nous pourrons poursuivre et terminer notre chemin.

Ces techniques faussent quelque peu le réel, plus ou moins il est difficile de s’en rendre compte, mais pas tant de façon romanesque – les seuls moments romanesques sont clairement des débuts de chapitres très « écrits » (comportant des considérations sur le temps qu’il fait [il pleut] en parallèle avec l’humeur de Geoff) qui permettent des entrées en matière presque symbolique, tant elles sont fléchées- mais plutôt de façon scénaristique. On lit moins un livre que le scénario d’une vie, qu’un projet de film. Structurer le récit de cette manière c’est réécrire la vie de Geoff en fonction des Beatles, c’est la soumettre entièrement à une lecture « beatlesienne », c’est donner du sens à rebours. Dès lors, effectivement ça donne du poids aux anecdotes, ça met en avant le plaisir et le divertissement. Le lecteur croit à ce qu’il lit, puisque tout est fait pour ça.
Parce qu’à part quelques amateurs ou fans hardcore, la perspective de lire des techniques d’enregistrements, des procédés complexes, des politiques éditoriales, même pour le plus grand groupe du monde… ça pourrait être rébarbatif au possible. Alors que là il n’est pas question de ça, il est question de l’intimité d’une vie et d’anecdote, ainsi on se délecte avec plaisir et on collecte avec gourmandise, le temps est au plaisir immédiat. Qui retiendra les groupies qui envahissent le studio et font de « she loves you » un monument de testostérone, qui d’autre les sessions venimeuses de l’album blanc, le remplacement de Ringo…

Or, de la même manière que le livre tout entier, tout cela n’a d’importance qu’à rebours. Des batteurs de remplacement sur des disques d’artistes il en existe des tonnes, mais que là ce soit Ringo des Beatles cela donne un sens, un poids particulier au récit. On quitte le domaine biographique ou autobiographique pour aller vers la légende, vers ce qui mérite d’être dit, ce qui vaut la peine se s’en souvenir.

Le succès du livre ne tient pourtant pas uniquement dans cette scénarisation, ni même dans les qualités musicales du groupe, celui qui n’apprécie pas leur musique trouvera le livre inintéressant et voudrait la même chose sur les Stones ou les Kinks ou Nolwenn Leroy, celui qui apprécie est de facto subjectif. Le succès du livre tient surtout dans son souci pédagogique, car on apprend des choses, entre les anecdotes, entre les moments historiques, on a accès aux hommes que furent les Beatles, avec leur humeur, leur mauvais choix de vie ou musicaux, leur remarque acerbe. Ainsi on dépasse le stade du culte bêta, on cesse de portait un T-shirt John Lennon « Imagine » pour cerner les contradictions et les obsessions du chanteur et de l’auteur qu’il fut. On ramène le son « révolutionnaire » de tel ou tel titre à un bricolage talentueux qui ne cherche pas à révolutionner mais à sonner comme le titre, comme le veut le groupe, on démythifie l’idole pour l’incarner dans un processus créatif. De même que les techniques d’enregistrement, les utilisations d’amplis, les montages, coupures etc éduquent notre oreille, on n’écoute plus tel ou tel titre en dodelinant ou en souriant ou en balançant au voisin une anecdote, mais on se prend à écouter pour guetter les points de coupures, la présence du piano etc.

Ce livre permet d’avoir accès aux personnes Beatles, plus que cela aux musiciens et à une partie de leur vision de la musique, tout autant qu’il nous offre la possibilité de mieux nous cerner comme amateur de leurs albums.

Publicités