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Ça doit être une question de référence, de référence et d’attente. En parcourant un Bifrost pas si vieux je suis tombé sur la mention de la réédition en poche du premier volume de la trilogie de Barry Hughart, écrivain à la triste destinée (pour les lecteurs j’entends). Je piaffais d’impatience tel l’oisillon coucou voyant revenir ses parents adoptif aux mentions du juge Ti et de Pratchett.

Donc, ça doit être une question de référence, parce que la mention de Bifrost reprend en partie la quatrième de couverture (en mode « tranquille Emile », il est intéressant de remarquer à quel point les meilleurs ont parfois eux aussi des baisses de forme, on ne leur en voudra pas, même si parfois cette publication cède à l’envie de nous raconter les histoires [le formidable dossier sur Poul Anderson par exemple m’en a presque trop appris pour continuer à me donner envie] elle possède – la publication, c’est-à-dire l’entièreté de l’équipe- un contenu largement à la hauteur des attentes de l’amateur. Comme je suis dans une parenthèse en guise d’aparté, autant continuer quelques instants en suspension. La dernière mouture en date propose, en sus d’un dossier sur Anderson, des nouvelles d’un assez bon niveau, comme souvent, j’attire votre attention sur celle signée Ligny. En effet, un autre auteur, dont le nom m’échappe et auquel le Bélial va sortir l’année prochaine un recueil, m’a quelque peu déçu par une bonne idée de départ rentrant rapidement dans le rang du déjà vu et du traitement parano-kafkaïen un peu rapide ; alors que le récit de Ligny propose au contraire un développement beaucoup plus attendu et prévisible, un simple détournement de ce qui est « maintenant » pour une critique du futur proche somme toute banale pour ne pas dire consensuelle, mais au détour des lignes l’originalité fait son nid jusqu’à laissé place à un final ambigüe de bon aloi, qui pose question et amène le lecteur à réfléchir. Un bien beau récit donc.).

La quatrième de couverture nous promet donc du juge Ti. Hum, il ne faut pas la croire. Parce que si l’un des personnages est un vieux sage lettré qui aime à résoudre des énigmes et fait preuve d’un sens certain de l’à propos, nous sommes, chine ancienne ou pas, à mille lieux de l’inflexible juge Ti. Ce n’est pas tant une question de caractère ou d’écriture, que de deux visions de la vie, du monde, de la justice qui s’opposent véritablement. Pousser le parallèle plus loin qu’une vague ressemblance contextuelle entre les deux univers narratifs reviendrait à faire de Marcel Proust un héros de steampunk, cela peut être attrayant comme idée mais ce ne peut être un constat de départ. Non pas que je fus déçu, outré ou décontenancé par ce collage à la glu, mais disons qu’il n’apporte pas grand-chose au lecteur ou aux œuvres. D’ailleurs, si ce n’était une sorte d’argument passe partout de plus, cela ne me choquerait pas outre mesure (et cela ne me choque en rien en fait) mais quand en prime on peut voir ici et là des rapprochements avec le classique chinois « au bord de l’eau » on se dit que derrière les graffs du partage culturel le monstre rampant du bon voisinage, du bien pensant et des raccourcis faciles et toujours bien agrippé à un grand nombre d’occiputs. Parce qu’autant il est des légendes et de contes chinois en fonction des provinces et de certains des dits classiques, autant « au bord de l’eau » ne donne pas vraiment dans la fantasy comme le fait cet ouvrage ci. Il y a une différence de taille (en terme de notion, de sujet, de thématique, d’écriture et j’en passe) entre les deux œuvres. L’idée n’est pas d’opérer un comparatif (qui encore une fois pourrait sous un angle ou un autre amener des pistes de réflexions intéressantes) mais de ne pas prendre à la légère ce type de raccourci facile, parce que à ce rythme là tout le cinéma français est intello-chiant-télérama et d’ailleurs tous les français se baladent en béret une baguette sous le bras.
En revanche, concernant le rapprochement avec l’auteur du disque monde, il y a là, sans conteste, beaucoup plus de logique. Le premier pont entre les deux œuvres se situe au niveau de l’humour, si Pratchett parvient à en faire une matière omniprésente et une source constante d’inspiration ce n’est pas le cas pour Hughart. Pourtant, si les touches d’humour sont moins présentes (on rit moins franchement à gorge déployée) elles le sont tout au long du récit. Si cela –au contraire de Pratchett- désamorce toute tentative de lecture critique ou contemporaine (dirons-nous pour aller vite) cela permet une distanciation de tout les instants, nous enfonçant dans le moelleux d’un rêve éveillé. Barry distille un humour léger, parfois un peu plus mordant – la critique des hommes politiques à la tête creuse au détour d’une phrase par exemple – mais surtout féérique et très bien équilibré. Equilibré cela se perçoit notamment lorsque l’un des héros énonce la stupidité des actions menées jusqu’alors, appuyant sur l’incongruité de leur aspect de conte de fée (justement), ce qui ne remet pas en cause les tensions dramatiques tout en évitant de tomber dans le tragique comme le font trop de récit de fantasy. Ainsi, pour une fois, il n’est pas question de sauver le monde ou d’un récit initiatique poussif mais d’une tapisserie faîte d’aventures et de contes. Féérique car, à l’instar de Pratchett, le matériau principal (le moteur entier du roman, et des histoires qui s’y enchâssent) provient des contes de fées, des croyances, des rituels, des dieux, des monstres, des objets magiques d’un monde magique (on comprend encore plus à cet instant, et le lecteur le sait au bout de deux pages, combien un tel univers ne peut s’acoquiner avec le réalisme d’un juge Ti).
On pourrait, entre la magie et le ton assez léger ( sans compter les répétitions d’actions propres aux contes, à l’invocation de figures tutélaires du genre, à la vue de l’aspect symbolique mais également bordélique de l’ensemble [on pensera par exemple au labyrinthe fortement présent dans l’ouvrage et dont la seule présence pourrait donner lieu à de multiples interprétations et digressions sans que cela ne touche vraiment l’ouvrage lui-même], comprendre l’insuccès de départ de l’ouvrage, on pourrait le ranger au rayon « divertissement », voire « passe temps » ou dans le tout nouveau tout beau tout médiatique et trop souvent médiocre rayon « jeunesse adolescent » ; toutefois cela serait passer outre l’élément de qualité (de talent, de génie) qui fonde l’ouvrage.

La maestria avec laquelle l’auteur un corpus aussi gigantesque et combien il parvient à lui donner une crédibilité. Non seulement il touche à une vision universelle (ou presque) de la Chine ancienne mythique, mais il touche également au cryptiques de certain symbole, de certains éléments qui nous échappent (en partie). Faire cela c’est se mettre à cheval entre le merveilleux et le fantastique, entre ce que nous sommes prêts à accepter et ce qui nous trembler sur le seuil. Faire cela c’est être un enfant, c’est jouer à jeu apparemment sans cohérence, sans sens, hermétique au monde des adultes, tout en étant capable de modifier les règles suite à un événement inconnu ou incongru. Or, cette perception ne fait pas que « border » la conscience de l’auteur, que lécher son écriture par quelques vaguelettes éparses, elle est au cœur de l’intrigue, au cœur de l’écriture. On comprend alors que la légèreté, l’humour, la succession d’actions, les improbabilités et les aventures font parti inhérente d’un véritable « projet littéraire populaire ».

Hughart propose un ouvrage féérique à plus d’un titre, passionnant, foisonnant, complexe en prenant à bras le corps le tapis de l’imaginaire. A découvrir, nécessairement.

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