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Bon il a beau commencé à ne pas tout à fait l’être Steven Jezo-Vannier (SJV ça fait plus acronyme pour jam band cryptique) est toujours jeune. Jeune de nos jours ça vous englobe d’un voile de suspicion quand vous voulez parler de la contre culture des années 60-70, ce qui est pourtant le domaine de prédilection de l’auteur, mais jeune c’est aussi la période rêvée pour en parler de cette période pour en être imprégné des pieds à la tête.

Premier constat, il est difficile de parler d’un livre à propos de cette biographie du Grateful Dead tant ce dernier ressemble plus à un long article journalistique qu’à un roman. Rien de plus normal, sans doute, si ce n’est que ce traitement donne un aspect garde fou/rail de sécurité à l’ouvrage ce qui, au vu, du sujet peut paraître étonnant. Deuxième constat, au vu de la pauvreté des ouvrages de références sur le sujet celui-ci est nécessairement, obligatoirement, vitalement le bienvenue.

Le projet de l’auteur est tellement cadré, précis, délimité que l’on se demande dans quelle mesure il colle à une demande de l’éditeur. Le chapitrage est court et régulier, se référant toujours à la chronologie des faits, si un groupe parallèle émerge il est aussitôt pris dans la nasse. Nous avons affaire ici à un bon travail, la problématique est posée dès le départ : parvenir à dresser un portrait fidèle du jam band le plus populaire du XXième siècle, d’un groupe qui est devenu une institution, une famille. Dès lors la progression linéaire pour banale qu’elle puisse paraître semble aussi être la plus approprié, après tout quoi de mieux qu’une boîte pour contenir un serpent, enfin ici un squelette ? A ce calibrage structurel répond une écriture ciselée, précise, sans débordement, ni accroche stylistique pas de niagara d’adjectif, de passage pamphlétaire, de référence psychanalytique, rien ne vient perturber la démarche de l’auteur, le livre se déroule sans heurt, sans peine, d’une traite, sans jamais déroger à sa ligne de conduite. Clairement, vous l’aurez compris, nous ne sommes pas dans une « certaine posture critique » qui propose des jugements à l’importe pièce ou des interprétations plus ou moins vaseuses sur le ça et le surmoi de l’artiste. De ce point de vu le livre appartient à une école plus factuelle, il ressemble, et c’est un compliment, à une biographie de Monk (pas celle de De wilde, l’autre) et à une autre de Ferré (les deux sont chez acte sud il me semble). L’amateur trouvera confirmation de ce qu’il sait déjà mais de façon propre et ordonné, il pourra, si c’est un zélateur pointilleux, corriger les quelques imperfections qui pourrait peut être avoir échappé à l’œil rigoureux de l’auteur, il trouvera également de nombreuses références à tel ou tel document disponible sur internet afin d’aller écouter par lui-même le témoignage audio ou visuel du moment en question – vraie bonne idée que ces petits ajouts, permettant au lecteur de se créer une bande son idéale à la lecture du livre sans l’un des ces artifices contemporains à bases de flash – . Celui qui souhaite découvrir le groupe plongera dans une véritable familiale, une saga, avec ces moments de joie, de peine, les trahisons, les amitiés qui se nouent et se dénouent, les naissances, les utopies, les concessions. Que l’on aime ou pas le groupe, le livre permet de découvrir un pan entier de la musique américaine du vingtième siècle, ce qui est loin d’être négligeable, mais qui est trop souvent négligé. De plus cet aspect historique permet d’éviter les courbettes hagiographiques, il est question de drogue et d’abus ainsi que d’erreur de jugement, l’icône Jerry Garcia n’est pas traité en pater familias indétrônable ou en messie bienveillant, il est bien explicité en quoi des mises au point et des choix furent nécessaires, moments douloureux pour tout le collectif. L’attitude de l’auteur colle donc à son projet, c’est un livre agréable et instructif. Ce qui est le défaut de ses qualités. On parle ici du Grateful Dead, c’est-à-dire des illusions des années 60 et du choc que furent la fin de ces utopies, d’une idéologie d’après guerre qui n’a pas su supporter le choc du capitalisme (et encore moins celui du libéralisme), on parle de comment un groupe de semi-déliquant- artiste-drogué-rêveur à su se construire et résister à bien des tempêtes, de fait on s’attendrait – du moins moi – à un peu moins d’académisme et à un peu plus de Lester Bang. Les approches de François Bon ou Delbrouck semblent proposer un peu plus de vie dans leur ouvrage. Ici le travail reste en grande partie universitaire, non pas qu’il soit mauvais ou ennuyeux, mais celui qui connait le « summer 67 » trouvera que le traitement reste un peu sommaire ou du moins qu’il ne donne pas la dimension de résistance du groupe, parce que prôner la paix à l’époque c’est être « dans le moule » continuer à le faire au fil des ans c’est se définir d’une autre manière. Il en va de même pour les changements musicaux au sein du groupe qui apparaissent ou disparaissent ou réapparaissent en fonction de la présence de tel ou tel membre, ce qui parait logique mais ne donne pas lieu à plus d’analyse que ça. Il apparaît ainsi des analyses de pochettes pouvant s’étendre sur une vingtaine de lignes – ce qui est une bonne chose, on y apprend un tas de choses- lors même que l’aspect musicologique passe un peu à la trappe. Que l’écriture soit celle d’un, bon, universitaire – rien de négatif dans ce constat- et qu’elle aide à prendre à bras le corps un groupe dense et aussi complexe que celui-ci est une choix logique d’autant qu’il confère à l’ensemble une grande lisibilité. Toutefois, il y a à la fois trop peu de page pour donner à l’ensemble un goût d’exhaustivité, un certain manque de densité, d’incarnation – la posture de musicien de De wilde sur Monk lui procurait cette densité, peut être nécessaire en si peu de pages- là encore c’est un choix, mais mêlé à celui de ne pas « socialiser » le propos, cela donne un goût d’inachevé ou plutôt de frustration à la lecture – sur l’aspect « social » on peut, parmi un tas d’autres questions, se questionner sur l’aspect messianique ou du moins sur le besoin religieux, spirituel auquel le groupe répond, tout au long de l’ouvrage l’auteur met en avant les interrogations mystiques de certains membres sans faire le rapprochement à l’aspect « messe » ou « culte » que propose le groupe, morceau long, langage propre, mise en place d’une communauté rattachée entre elle et au groupe, élargissement de la notion de famille, construction de village éphémère dans l’attente de concert, reprises de titres connus et attendus et surprise de l’inattendu… autant de rapprochement qui interroge et qui peuvent être mis en parallèle avec le refus que fait un homme comme Zappa de ce type de posture, et des plus ou moins succès et reconnaissance qui en découle –

Toutefois Jezo-Vannier livre, on l’a dit, un ouvrage indispensable et nécessaire. Si on le prend pour LE livre de référence, pour LA bible incontournable, je pense que l’on se trompe d’ouvrage. S’il reste frustrant à bien des égards, il ne peut être parfait, c’est aussi parce qu’il ne répond à aucune demande. Il est souvent dit qu’en France le public est frileux que c’est un public de niche, or il y a des écoles de jazz et de très bons musiciens, de nombreux groupes locaux de bonne facture – en rock mais pas uniquement-, il y a des mélomanes un peu partout. Mais de cela on ne voit émerger que les festivals d’été sponsorisés par la région et les entrepreneurs locaux souvent à seule fin de tourisme, avant que l’entreprise ne se transforme en une sorte de pseudo rassemblement beatniko loufoque pour amateur de bière, d’urine et de tente à plusieurs. Or, au-delà de ces considérations sommes toutes personnelles et dont on se demande ce qu’elles viennent vers là (la vraie raison se trouve dans les émissions de divertissement française qui depuis plus de 20 ans reste engluées dans une vision « yéyés » de la chanson populaire, proposant des trop nombreuses, fades et stupides séquence larmoyante de c’était mieux avant, et de micro reportage sur ce qu’était la musique ailleurs – sans jamais dépasser les beatles ou les stones et leur pseudo guerre médiatique- tout en passant le relais empli de vaseline à une « nouvelle génération » toujours plus molle et consensuelle… beuark), il existe le phénomène Jam-band aux USA, c’est-à-dire des groupes qui à l’image du Grateful Dead, propose un mélange plus ou moins attendu, de musiques et d’influences, des caravanes de l’étrange, des cirques musicaux ambulant – un peu comme la tournée circus de Dylan en moins peinturluré – proposant à un public friand des reprises, des morceaux originaux, des improvisations, de l’humour et de la convivialité. C’est-à-dire une approche sérieuse et joyeuse de la musique, un moyen de mélanger tout les genres sur scène en live, dans la bonne humeur et le savoir faire – oui parce que dire « on va improviser ce titre en rumba » c’est facile, le faire : moins -.
Devant la vaste et vide pleine culturelle à ce niveau là en France, les éditions le mot et le reste proposent un vent d’air frais bienvenu, ce livre surf (après tout on est sur la côté ouest) avec bonheur et efficacité sur le sujet. On sera donc ravis d’être frustré de cette lecture, car elle nous apporte de la connaissance et surtout, surtout de l’envie.

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