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Il est des auteurs, des livres, des rayons, des bibliothèques que l’on garde, que l’on conserve dans une cave mentale. Un endroit connu et chéri de nous seuls, on y soigne précieusement le souvenir des livres à venir, de ceux que l’on garde pour la suite, pour quand on aura mûrit. Au milieu de ces piles dignes d’une nouvelle de Borgès trainent des relectures pour cause de plaisir à revivre ou de compréhension à peaufiner à retardement. Bref on espère toujours mûrir, être un autre à l’aune de nos fantasmes, un Néron osant partager la chambre de la Junie, comme si être mieux c’était casser l’dole. Heureusement au détour d’un chemin de cocagne, la lecture réserve toujours son lot de nid de poule.

Kurt Vonnegut est un auteur, voilà ça c’est fait je devrais sans doute m’arrêter là parce que j’en ai déjà trop dit. Pour une fois si vous vous égarez à lire la quatrième de couverture – mécréants- vous ne gâcherez pas votre plaisir, puisque l’auteur lui-même se plait à vous raconter la fin de l’ouvrage. Enfin quand je dis fin, vous supposez, à juste titre, que c’est parce que l’ouvrage possède un début, un milieu et une fin, que même s’il s’enroule des spirales abyssales, négligeant la règle des trois unités, il en reviendra toujours à ce qu’il doit être : un livre. Alors que le livre ne possède pas de fin, ni de début, afin si mais on s’en moque, ce n’est pas important, d’ailleurs il n’y a pas vraiment grand-chose d’important. Rien n’est moins important que d’avoir des histoires à raconter, la preuve l’auteur ne cesse d’en écrire tout au long de l’ouvrage.

Quand je dis l’auteur je veux dire le personnage Trout qui est un auteur de science fiction au rabais et qui écrit des tonnes d’histoires achetées par des magasines cochons afin de remplir les blancs entre les images, mais comme cet auteur est aussi la création de Kurt, on peut dire l’auteur pour les deux, je suppose.
A lire les éloges qui fleurent, à raison, ci et là sur internet et ailleurs, on est en droit de se dire que cet ouvrage est loufoque, foutraque et une charge acide contre une certaine Amérique. Nous sommes traités comme des extraterrestres à qui l’auteur narrerait une anecdote éclairante, ainsi, même si l’écrivain semble ne pas apprécier les romans réalistes, le voilà obligé de nous expliquer tout un tas de détail, souvent à l’aide de dessin – peut être à fin d’éviter les lignes d’explications que cela nécessiterait- sur la vie des personnages, le monde dans lequel ils évoluent, la société de consommation, l’art et autres sujets comme un KFC. On passe donc du coq à l’âne au gré des explications, des envies de l’auteur et des personnages. Alors bien évidemment, quand on connait l’auteur et son parcours, on cerne ce que ce propos a de corrosif et de jouissif, de comment son ironie liquéfie les rêves et utopies sur nos comportements. Annoncer le bouleversement d’une farce (mais ! Figaro vous alliez épouser…votre mère !) c’est refuser la narration, c’est refuser de prendre en otage, c’est mettre l’imaginaire de côté.D’ailleurs il est signifiant que Trout perçoive les vitres comme des vides, des passages vers une autre dimension, comme si l’acide des propos constituait la porosité entre le réel et la fiction. Si l’on accepte d’être lecteur, c’est qu’une part de l’œuvre nous appartient à ce compte pourquoi faire semblant ?
Une fois retirer l’ambiguïté, il reste la nécessité d’écrire, le plaisir partagé, les instants sans tension, puisqu’on nous dévoile la fin est –il toujours besoin de croire aux bienfaits des tensions dramatiques ?
Vonnegut parsème le début de son ouvrage d’une multitude de considérations virulentes sur notre monde, démontrant la stupidité, la vanité et la vacuité des hommes, nous réduisant à l’état de jouet mécanique mal réglés, une seule pièce nous fait défaut et nous voilà prêts à sombrer dans la folie. Peu à peu ces précisions prennent la forme d’histoires issues des ouvrages de Trout, des idées farfelus mais tombant toujours à point et montrant combien la caricature – car Trout en est une – véhicule une forme d’inspiration, un décalage constant d’avec le réel. C’est lorsque la fin de l’ouvrage voit la présence de Kurt lui-même s’imposer comme un rouage nécessaire à sa continuité, que l’on comprend que si nous ne sommes définitivement pas dans un roman, dans une narration au sens habituelle du terme, nous nous rapprochons du fabliau. Afin de conjurer le diable et nos peurs, quoi de mieux que de l’inviter à partager notre quotidien, de nous en moquer, de nous jouer de lui pour éviter d’avoir à le combattre.

En s’insérant dans son histoire l’auteur place des lunettes de soleil à foyer réflecteurs, il incarne littéralement le fantasme de l’écrivain, de l’auteur, du personnage, du critique. On pourrait croire que perdant la farce, le projet se mue en un subterfuge pour lecteur intellectuel, qu’il est question de complexité et de théorie, il n’en est rien, tout confine ici à l’absurde, presqu’au délire. Comme on sait où l’on va et de quoi il est question, autant prendre le temps d’y aller. Si le périple de Dwayne est figé dans une petite ville américaine typique avec son histoire de lynchage, ses prometteurs, ses pauvres, des concessions, ses histoires de culs pathétiques, ses espérances sur un tapis de crasse moisie camouflant une déconfiture navrante, le road-trip de Trout recèle lui –aussi son lot de clichés carcasses et de lieux communs. Autant d’occasion à la digression improbable, au calembour cosmique, au piment caché dans le bonbon, on se plait à sourire parce que le ton est détaché, la tonalité pathétique et ce n’estpas parce que l’auteur plaide coupable qu’il ne faut pas l’écouter jusqu’au bout.
La force de ce type d’ouvrage, c’est qu’on en vient pas à bout. Si je parle de mise en abîme je vais me perdre dans des considérations complexes qui ne rendront pas compte de l’ironie de l’ouvrage, si je parle ironie et critique sociale ça clouerait Kurt dans une posture socialisante qu’il n’a pas, si je parle d’humour on croira à Woody Allen (ou à un autre) alors que nous sommes plus du côté des Marx Brothers et qu’ils ne s’expliquent pas ( allons donc expliquer le muet sonore vous ), si je parle des histoires dans l’histoire qui servent une non histoire construire autour d’histoires connues à l’avance qui ne finissent pas ça peut paraître un jeu de quille, un casse-tête, barbant…

Finalement, dîtes vous, ou ne vous dîtes rien, que c’est effectivement un petit déjeuner pour champion, un ouvrage galvanisant comme un bol de céréale dans une campagne d’été, le soleil se reflète sur les gouttes de rosées des toiles d’araignées, les piafs piaillent, le faucon crécerelle dort encore, la taupe silencieuse vous tend un piège souterrain à retardement, tandis que le sucre vous torpille les dents à la pelleteuse mécanique… mais ce n’est pas grave on ne contemple rien, on profite, plus tard on ira chez le traiteur et …

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