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Ça ne donne pas envie, ni d’écrire d’avis, ni de se dire que l’aventure est réellement terminée. Il faut dire qu’en plaçant son histoire à Canton, en proposant d’autres horizons, il semble que l’auteur non plus n’avait pas non plus envie « d’en finir », et puis, comme disait le poète, les choses passent les quartiers se vident.

Ma Jong s’occupe de ses femmes et de ses enfants, il a quitté l’univers du juge, s’il semble s’être ramolli, il parait surtout avoir trouvé une forme de paix, au détriment de ses camarades, il ne sera donc question de lui qu’en termes de regrets et de nostalgie amère. Le juge est mandaté pour une mission secrète de la plus haute importance, il en va de la survie de l’empire, rien de moins, mandaté dans la ville portuaire de Canton, métropole interlope où en sus des classes sociales usuelles, se rencontrent une peuplade de parias, des marchands arabes et des persans. De quoi étonner nos héros, de quoi également alimenter le début de l’histoire d’un racisme ordinaire. La force de Van Gulik est de traiter cet aspect de front, il ne cherche pas à expliquer le ressenti des chinois ou à excuser telle ou telle attitude, bien au contraire. Les uns se défient constamment des autres, chacun y allant de sa méconnaissance comme de son a priori dans une ambiance des plus tendus et des plus paranoïaques. Il est question d’enclaver une population, d’insultes, de jugements, un véritable panorama d’idées reçues que rien ne vient démentir, du moins pas directement.
L’histoire se déroule et au fil de l’intrigue on s’aperçoit que la vérité – toujours elle – est bien plus rustre et crue que ces considérations culturelles et ethniques. L’Autre dont il est question ici n’est jamais qu’un autre soi-même, c’est-à-dire un être humain qui derrière ses coutumes et croyances peut être faible moralement, menteur, roublard, prêt à toutes les bassesses et à toutes les fourberies. L’horreur dont nos héros sont témoins dans ce roman montre que les racines du racisme ordinaire se logent bien en chacun de nous, que c’est nous qui par facilité et par peur, cherchons à en faire des généralités. Charger les autres c’est se décharger soi-même.
La lumière de la vérité éclaire cela, non pas au nom du partage, de l’altruisme ou d’une valeur imposée pour faire bonne figure, mais parce qu’il doit en être ainsi, le mal doit être arrêté.
Cet aspect, choquant sur les premières pages, donne à l’ensemble une cohérence et une profondeur de vue de bon aloi. Cela change des discours moralisateurs et dénués de tout réalisme, un peu comme croire qu’il suffit d’une éolienne (qui d’ailleurs doit pouvoir être recyclée pour fabriquer une autre éolienne) pour alimenter tous les jolis écrans plats publicitaires qui fleurissent un peu partout. Là l’auteur montre comment le « choc des civilisations » impact la politique, l’économie, tourne les esprits vers la surprotection, alors qu’au fond le problème reste individuel.
On voit que pour « preuve » de ce crédo, une sensualité brûlante inonde (sisi j’ose) tout le récit, jamais les corps ne se sont autant dénudés et alanguis que dans ce dernier volume. Le métissage et la jeunesse font bons ménages, faisant tourner les têtes de tout à chacun…pour le meilleur mais aussi pour le pire. Il est d’ailleurs intéressant de pointer du doigt combien, encore une fois, Gulik imbrique ses considérations. Deux civilisations se rencontrent, chacune passe au-dessus de ses réticences au nom du commerce, mais cela n’empêche pas le racisme et la méfiance, aussi bien que les échanges, le métissage renouvelle l’imaginaire – comme la menthe dans le thé- de belle manière, autant que pour certains il appauvrit les lignées et galvanise les ambitions les plus folles. Chaque personnage est alors touché par cette thématique de l’Autre. Dès lors que l’amour vrai et non mortel naisse par celle qui ne peut voir ce monde ci, impose une touche romantique des plus harmonieuses à ce tableau somme toute bien sombre.
On le voit, l’ambiance d’aventure et de secret du départ sert à merveille et à la thématique générale du roman et le fait que cela soit la dernière enquête du personnage. Au fil des pages on comprend que le juge ne mène pas d’enquête, il est au contraire bien souvent devancé dans ses actes par différents groupes d’intérêts, sans paraître dépassé par les événements il n’en reste pas moins perplexe et dérouté. Tandis que ses fidèles acolytes rentrent bredouilles de leurs investigations ou tombent dans des filets voluptueux.
Le jeu des masques appelle celui de l’éros et de thanatos, le lecteur sent très vite que les charmes et les voiles cachent une lourde odeur d’encens cérémoniel, les passions vont prendre le dessus livrant leurs secrets les plus intimes et les plus mortels. L’amour, sortira vainqueur mais, encore une fois, bien des sacrifices auront été commis en son nom. Une leçon des plus dures, un glas lourd de sens qui fait écho aux dernières résolutions du juge.
Gulik, toujours sans catharsis, sans mise en abîme flamboyante, met un terme aux enquêtes de son personnage, avec logique et intelligence. Le juge n’a pas à construire de plaidoirie, n’a pas à convaincre, n’a pas à s’occuper de la vision public de sa sentence, il a à comprendre les faits – et les hommes- à la lumière de la vérité, pour rendre justice. Le poids du vrai étant trop lourd à supporter pour le coupable, il ne serait vivre dans le mensonge. Toutefois en n’étant qu’un homme le juge s’expose à voir sa « méthode » détournée par les esprits les plus tortueux, à voir la justice devenir une question de rhétorique, de point de vu moral sujet à caution… autant de considérations individuelles visant à dissimuler le vrai sous des gravats de honte.
Le juge fait ici face à l’avocat du diable, non pas à son doppleganger, mais à un être perfide qui a méticuleusement construit son plan et qui, conscient de ses faiblesses, ne se laisse pas éblouir par la clarté du vrai. Cela rompt avec l’équilibre idéal confucéen tel que défendu par le juge depuis ses débuts. Une rupture que le juge saura mettre à profit. On le sent d’ailleurs quelque peu soulager de ne plus avoir à porter cette charge. Un parallèle avec le grillon symbole de vie, de mort et de résurrection dans la pensée chinoise et très présent dans ce volume.
Au final, un roman de haute volée, à l’intrigue complexe et haletante, recelant son lot de drame et de joie. Il n’est pas question de nostalgie ou de mélancolie mais d’un monde, d’un empire, qui change et dans lequel le juge – parce qu’il est un héros de l’ancien monde – sait ne plus avoir sa place s’il veut s’acquitter de sa tâche à bien. Il est question de changement, d’acceptation et de résignation.
L’œuvre elle-même ne saurait être « résumée » par ce dernier chapitre, d’une part car elle continue par le biais d’autres auteurs – que nous prendrons le temps de découvrir sous peu – d’autre part parce que chaque volume peut se découvrir indépendamment. Contrairement à bon nombre d’ouvrages « historiques » qui ressemblent à une compilation de faits et de gestes pris dans telle ou telle université ou sur un site internet quelconque, les enquêtes du juge Ti dévoilent leur charme au fil des volumes. Le quotidien de cette Chine là n’est pas pris « d’un bloc » mais par petite touche, en fonction de thématique, de ville, de climat, d’habitude, de mœurs.
Une série incontournable à la conclusion palpitante.

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