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Une promesse de vie et de mort, on garde, en tous cas moi, cette idée en tête. La pertinence des mots simples, des images simples, de choses simples et vraies car évocatrices d’intemporalité. Des ouvrages connus, des ouvrages de vérité jusqu’à l’indécence Soljenitsyne en a écrit, il en fut emprisonné, il en fut récompensée, il en fut honnit ou voué au culte. Laissons cela de côté.


Ce court recueil de textes, dont le plus long n’excède pas les trois pages, ne se lit pas ou alors c’est que vous n’avez rien compris à la littérature et à la poésie. Si vous cherchez à vous enrichir à passer des heures dans les musées à vous ébaubir de chaque œuvres, à lire chaque petits textes, à vous étourdir de vos propres exclamations d’âmes gavées à grande lampées téléramaesque, il serait de bon ton de passer votre chemin, ce livre ne contient rien. Ni histoire, ni anecdote, ni conte, ni morale, ni saynète, ni philosophie, ni sagesse, ni rien à mordre pour les crocs de l’information.

Etre libre c’est, entre autres choses, être dans le temps présent, dans l’instant, c’est la pleine conscience du satori. Pourtant être libre c’est tout autant sentir la peur de perdre, d’oublier s’insinuer en vous, c’est risquer de succomber au besoin de posséder, de compiler, de classer, de classifier, d’empiler, de se noyer sous des tonnes de gravas consuméristes, c’est refuser le vide, le temps. De nos jours, face à l’interrogation il suffit de trois clics, de deux mots, d’un moteur de recherche et, enfin, on peut combler le vide, le remplir de savoir, de connaissance, on peut laisser libre cours aux envies, aux pulsions, c’est refuser l’instant en se projetant sans cesse d’envie en frustration. Aujourd’hui on tape du pied, on maugrée, on juge, on pérore, on effraie, on hurle… aujourd’hui, comme hier, rien n’est meilleur. Déjà la pensée se perd dans des considérations historiographiques et comparatistes, comme si une guerre n’en valait pas une autre, comme si les « avoir faim » et les « avoir froid » se télescopaient sur nos écrans plat, comme si la conscience était ce maelstrom fou d’informations, déjà on cherche à rendre compte, à rationnaliser la lecture, à la faire chronique pour se l’approprier.
L’auteur ne fait rien ici, il n’écrit presque pas à peine est-il présent, tout ce qu’il fait c’est noter. Prendre des notes, le rêve de tout pédagogue, de tout poète, de l’artiste créateur que nous promettent l’éducation nationale et les publicités. Il note comme nous aimerions le faire, comme nous devrions le faire, comme nous le faisons trop souvent lorsqu’il s’agit de copie ou de liste de course.
Ces deux séries de notes, furent écrites à trente ans d’intervalles. Si la première donne à lire un homme libre et croyant, heureux de respirer, exaltant une nature simple et bénéfique contre un progrès poussiéreux et déshumanisé à l’aune d’une foi transcendante, la deuxième propose une perception détachée, décomplexée, comme absente du monde.
Il y a dans les premières notes un souffle de vie, que l’on ne peut s’empêcher de juger passéiste alors même qu’il s’agit d’instants.
Contrairement au mouvement Parnasse, nous ne sommes pas ici dans la rigueur, dans la construction d’une forme-écrin à la hauteur d’une beauté forcément symbolique et multiple, de même que le réalisme et le naturalisme ne semblent pas des préoccupations de l’auteur. Ce serait également tomber dans un piège que d’attacher ces récits à « l’âme russe » justement parce qu’ils lui sont attachés, mais par nature et non par volonté. Comment dès lors ne pas songer à cette phrase définitive de « l’idiot » : la beauté sauvera le monde ? Comment ne pas comprendre que le prisonnier libéré respirant la rosée sous un pommier touche à l’irréel intemporalité de l’instant, de l’universel ?
Soljenitsyne ne cherche pas à gagner le monde, mais à ne pas perdre son âme, c’est pour cela qu’il prend des notes, sur le banal, l’éphémère, sur ce qui disparait, ce qui apparait, sur le désarroi qui brouille la contemplation, sur le désarroi qui la provoque aussi. Il n’est pas un artisan oeuvrant dans la nature ou sur le monde, encore moins le prédicateur d’un quelconque temple, il cherche à attraper le bonheur autant qu’il jouit de sa liberté. Dès lors la foi se confond au mysticisme, il n’est plus question d’obédience mais de miracle, de renouer avec la croyance et l’espoir. L’auteur a compris que dès lors que l’on cherche à lui donner du sens ou à la caparaçonner pour en faire une monture docile l’évidence perd de son authenticité pour se mettre à la merci des autres. La pureté de l’évidence est une chose à préserver.
Or, il apparait, surtout à la lecture de la deuxième série de textes que le modèle d’évidence dont il est question, que ce rêve éveillé, doit se détacher du réel, car il semble être mort d’une suite d’une pénible et longue maladie : l’homme. Et pourtant, pourtant, on pense aux crêpes à la confiture de Jansson, on se dit que l’on respire aussi sous un pommier, que l’on a pris un caneton dans les mains, que nous avons observé des consciences déchirées en deux par l’évidence – encore- de leur existence. Nous aussi avons cru que la liberté c’était de perdre l’espoir.
Sinon il reste Chalamov.

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