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Loin d’être décevant ce motif du Saule me laisse tout de même un goût d’amertume en bouche, un écume de chorizo liée à un parmesan vieux accompagné d’un risotto à peine cuit. De quoi surprendre, on en a l’habitude, mais pas véritablement, on ne s’habitude pas – jamais vraiment- mais la révélation finale est également signe d’une fin qui approche.

Délaissant les tumultes et les trombes d’eaux de son enquête précédente, le juge s’est installé dans la capitale de l’empire, pour faire face… à une terrible sécheresse, ami de la symbolique bien le bonjour.
Il va être question de meurtres, de vengeance, d’impunité, de classe sociale et, heureusement, d’amour.
Vers la fin de l’aventure, alors qu’une pluie salvatrice et curative tombe de nouveau sur la ville le juge Ti ne résiste pas à quelques considérations paternalistes, une manière pour lui de jauger la qualité de ce peuple si dur dans l’épreuve et si prompt à faire preuve d’inventivité et à profiter de la moindre occasion pour résister. On pourrait y percevoir de la condescendance, voire un côté assez réactionnaire, toutefois nous ne sommes pas dans journal télévisé, le propos ne se veut pas un élan omniscient du personnage, au contraire ce dernier ce place t’il au service du peuple qu’il voit renaître sous ses yeux. La justice qu’il incarne, cet élan parfois injustice ou trop aveugle, il le rappelle est à la service de tout à chacun, pour preuve ce gong public pour quiconque serait victime ou témoin d’une injustice. Ainsi si l’auteur renvoie dos à dos une communauté de pauvres dévoyés prêts à tout, à la révolte, au mensonge aux foules, au meurtre pour assouvir de bas instincts et une caste de riches privilégiés refusant de marquer le pas, de ne plus être capricieux ; il finit par dresser le portrait d’un peuple fort, pratique mais ayant besoin d’un guide intraitable.

Un peuple décimé par la peste.
Perception chinoise, forcément chinoise parce qu’en creux de l’ambivalence.

Les signes de la peste noire, défigurent, meurtrissent les chaires et finissent par obliger la crémation de masse si l’on ne veut pas que le fléau empire. Pourtant les pires maux sont invisibles, il s’agit des assassins qui sévissent dans l’ombre, les âmes tordues oeuvrant sous l’impulsion de bas instincts. De même le peuple déformé n’en est pas pour autant dénaturé, sous sa volonté de mutinerie couve le feu d’une vie saine (physique et morale). Ce jeu des apparences se retrouve dans le théâtre d’ombre chinoise que propose l’un des protagonistes, une saynète à priori innocente qui se révèlera avoir une issue plus tragique, ou encore dans ces corps de jeunes filles nues que l’on exhibe pour faire enrager un voisin tout aussi pervers que nous, ou ces histoires ancestrales aux racines bien contemporaines etc autant de mensonges et de faux semblants que le soleil écrasant démasque avec sévérité.
Le saule répond parfaitement à cette exposition. Il représente, de façon complexe, la vie enfouie, l’eau, l’immortalité, une élégance toute cyclique et féminine, une ombre rafraîchissante et propice à la méditation ; et les malfaisances, tricheries, affabulations ou démons qui se dissimulent dans son ombre. On comprend dès lors en quoi cet arbre impose son motif – et met la puce à l’oreille à notre juge – à cet épisode.
Encore une fois l’auteur construit ses intrigues autour d’un thème, cherchant à en explorer les ramures et les détours, fut-ce au dépend du suspens. On pensera alors à ce passage dans lequel le juge Ti confie à l’un de ses adjoints – et au lecteur donc – des considérations autour de la notion de « crime parfait », c’est souvent en voulant trop bien faire, en pensant à tout, en reconstruisant le réel dans ses plus infimes ramifications que le coupable se prend les pieds dans les trames du fictionnel, comme un enfant cachant sa bêtise dans un mensonge trop complexe, trop détaille pour être honnête. Il en va s’en doute de même pour l’écriture. Livrer un ouvrage « parfait » c’est en refuser la lecture, c’est en imposer le fond à l’autre en niant tout autre interprétation, tout autre deux ex machina. Un bon livre requiert, comme tout œuvre d’art des sacrifices et la conscience d’une imperfection ou d’un inachèvement, menant à la suite. Une succession d’impromptus en somme.
Une réflexion toutefois contredite à l’intérieur même de l’ouvrage, puisque la question de la vanité de telle entreprise est elle aussi questionné. Sans jamais tombé dans la mise en abîme sans fond Van Gulik se plie à ses propres exigences, et si la prétention d’un crime parfait ne lui échappe pas, la tentation vaniteuse de la résolution du crime ne lui est pas non plus étrangère. Ainsi voit on le juge Ti faire la moral à un homme au sujet de l’impossibilité pour un homme de se rendre justice lui-même, que quelque puisse être la tentation d’un tel acte, il mène droit à l’anarchie, ce qui va à l’encontre du bien commun, c’est refuser les rouages de la justice, c’est vouloir infléchir le monde, suite à quoi le juge avoue lui aussi succomber parfois à cette envie. Une « erreur de jugement », un aveu qui nous pousse à comprendre en quoi la réflexion sur les limites de l’écriture, sur la justice, la construction d’une énigme « parfaite » fut-elle littéraire est toujours un acte vaniteux, égoïste sans doute. Que la création réclame un prix à payer.
Cette lecture m’apparaît peu évidente, mais prend sens sous le signe du soleil, de la clarté, omniprésent dans le volume. Peut être une insolation ? Toujours est-il que les intrigues ne sont pas menées avec autant de charmes qu’à l’accoutumée, qu’il ne flotte que peu de mystère (si ce n’est pour Ma Jong maisnous n’en dirons pas plus), que tout paraît joué d’avance. Seul le thème du double, du faux semblant, du paravent qu’est l’écriture m’est apparu comme une évidence sous cette chaleur écrasante. Et puis lire ainsi l’ouvrage donne un certain sens au souci du détail qui le traverse –le vase final étant un trait de génie, sans compter les jumelles : rouge et bleue, un violet de tempérance.

Reste un roman de bonne facture, une écriture ciselée, une précision d’orfèvre… et aucune envie d’en finir.

 

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