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Le juge a du mal à se remettre de la crise qu’il a vécue lors de l’énigme du clou chinois. Si l’homme reste vigoureux, son âme reste ébranlée par le chaque de la remise en question de son idéal de justice.

Une remise en question de plus intime, mise en avant par une chevauchée et une prise de risque solitaire au milieu d’une inondation, sans parler d’une passe d’arme des plus risquées. De quoi chambouler les lecteurs assidus que nous sommes, la fraîcheur du yamen s’est éloignée, ainsi que les tasses de thés, la lourdeur ostentatoire des robes de justice, tout cela cède la place à une ferme isolée par les eaux.
Un refuge salvateur au milieu des eaux ? Loin s’en faut, notre juge, à peine arrivé et pas encore sec, doit composer avec l’invasion imminente d’une horde de pillards, un vol conséquent, tandis qu’on lui propose de se reposer dans la chambre d’une jeune fille récemment décédée. Chasser le naturel, il revient au galop.
En voulant fuir ce qui le hante, le juge fait face aux éléments, un moyen de rappeler que les décisions de l’empereur sont divines certes mais aussi et surtout d’affirmer que quelles que soient les émotions de Ti, sa charge est encore celle d’un juge. Il peut douter, tempêter, maugréer, gesticuler, il se doit d’assumer cette charge, de la laisser couler en lui comme une sève maudite. Ce « retour à la terre et aux éléments », le lave de ses doutes, efface son trouble. Maudire son sort ne lui sera d’aucune utilité, la justice est en lui.

On n’assiste pas à une rédemption ou à un quelconque mécanisme aussi grandiloquent (dans un si petit récit) mais bien à un retour aux origines. Le juge est seul, démuni, sans aide, sans que son rang soit connu. Dès lors l’écriture ne précède plus le récit, il lui est concomitant dans le temps et l’aspect car le schéma narratif ne vient pas s’appliquer « en force » dans le projet littéraire. On en revient à la base, à l’essence de la série, la résolution d’une énigme afin de faire triompher la justice.
Alors, il ne faut pas nier la violence et l’écriture sont les deux facettes d’une même expérience de lecture, le désir mêlé d’annihilation et de régénérescence. L’échec que vient de subir le juge Ti, empêche sa maîtrise des flux, d’ordinaire il préside, il ne subit pas. De même pour l’écriture qui suite à une telle fin annoncée, ne peut pas simplement recommencer, refaire, redire les choses telles qu’elles furent. Oublier est impossible, il faut faire avec.
La mémoire en ce cas est obtus, elle refuse la négation de la douleur et de la peine, il faut dès lors lutter contre l’envie de fuir, aller toujours, obstinément, vers l’avant, arracher une plus-value, un instant de survie à cette garce qu’est la vie, à ce traitre apocalyptique qu’est le moi conscient. Il n’est plus question de justice mais de vérité, une vérité qui n’a rien d’une valeur, mais qui est névralgique.
Ce retour aux fondamentaux, à l’être qu’est le juge Ti est aussi l’occasion pour l’auteur de nous livrer plus de détails sur son fonctionnement intime, sur ce qui l’habite. Loin de l’apparat et de l’appareil de l’état, on retrouve, à nu, la solitude dont il était question, déjà, depuis plusieurs aventures. On s’aperçoit, que la composition, le masque n’était pas celui du juge inflexible, mais bien celui de l’homme social. Non pas qu’il soit exempt d’émotions ou de chaleur humaine, mais la perte d’un proche, la conscience de sa posture unique, font ressurgir ce qu’il est au fond : un être obsédé par la vérité.
Ainsi, la justice devient secondaire à ce besoin de vérité, l’acharnement du juge prend alors une autre couleur. Une couleur de boue et de glaise, il n’est plus question d’idéaux ou de morale (bien qu’il en soit toujours question en fond de compte sinon il n’y aurait pas de crime ou d’énigme), mais de caractère, de geste, de regard, de nature.

Cette nuit du Tigre est bien la nuit du juge, il y renaît à lui-même, pareil et différent à la fois. Pour preuve c’est la première fois qu’il évoque l’idée de destinée, de vie guidée par les astres ! Sans compter la considération musicale autour de la pleine lune.

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