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Je me souviens d’une réflexion entendue à la radio, un animateur disant à un autre « tu arriverais presque à nous faire croire que tu as lu La montagne magique en entier, je ne connais personne qui est parvenu à cet exploit ». Réflexion humoristique mais également pleine de bon sens. La montagne magique ne se lit pas, moi-même je ne pense pas en avoir terminé avec elle, peut être d’ailleurs est-ce que je ne l’ai jamais commencée.

Il existe des classiques qui valent le détour, si l’on prend roméo et juliette par exemple, tout le monde en connait la trame et le dénouement, sans compter les profiteurs qui se font plaisir – c’est-à-dire de l’argent- en nous rejouant le coup de l’adaptation sur différents supports. Mais ils continuent de valoir le détour, car ils sont classiques pour une bonne raison : ils vous retournent l’âme et les tripes comme personne. Bien évidemment, il serait tentant d’essayer de définir ce qu’est un classique d’un livre connu, ou d’essayer de cerner les limites de l’exercice, mais ce serait une perte de temps. Le classicisme de Shakespeare n’ayant rien à voir avec celui de Hugo, leur seul point commun étant de donner lieu à de pitoyables comédies musicales (entre autres). La littérature comparée est avant tout un outil pour lecteur, un fil d’Ariane à l’usage des visiteurs et non à celui des bâtisseurs, construire une œuvre à l’identique, reproduire les recettes revient à vouloir faire un plan à l’échelle 1 : 1.
Bref, cet ouvrage de Thomas Mann peut (ou doit) se trouver au rayon classique de votre libraire le plus proche, et si vous êtes Allemand vous avez dû l’étudier en cours (et la plupart du temps vous en gardez des séquelles d’après ce que j’ai pu constater). Il s’agit d’un opus assez imposant, un bon millier de pages, qui évoque la fin d’un monde, celui d’avant la guerre.
Vous aurez ici et là, sur internet ou dans un ouvrage de référence, les ingrédients de son succès. L’écrivain c’est inspiré de « faits réels » pour conter son histoire, il s’agit d’un anti-récit initiatique, si le héros gravit la montagne, il ne gagne rien, c’est un récit de l’attente qui n’a pas conscience d’elle-même, un récit de la stagnation, un récit de la contemplation qui ne contemple rien, un récit qui n’aborde pas la solitude mais, et c’est bien pire encore, les solitudes qui se croisent, un récit de la maladie que l’on voit partout mais que l’on ne veut surtout pas guérir, un récit sur les peurs qui nous paralysent, un récit sur les circonvolutions sans fin de l’esprit morbide de l’homme, un récit sur l’amour qui rêve d’être un rêve amoureux, un récit sur l’autosuggestion de l’âme, un récit sur des valeurs qui se réfugient pour ne pas s’effondrer, un récit de survivance fantasmagorique et délétère d’une époque révolue, un récit de ruine que l’on perche le plus haut possible par angoisse de la noyade tel des tantales de l’absurde, un récit où l’auteur intervient de temps à autre pour ironiser sur ses personnages pour en pointer du doigt les faiblesses, pour nous montrer la futilité de leurs actes, pour nous en expliquer les rouages avant de passer des pages à mettre en branle les dits rouages, c’est un récit d’apprentissage où l’on apprend rien, un récit sans histoire, un récit historique, un récit aux personnages complexes tous engoncés dans les méandres des raisons qui justifient leur acceptation et leur docilité, un récit de l’est et du froid mais non pas de la désolation puisque cela réclame richesse et goût de la volupté, un récit de la quiétude.
Un récit sur l’errance statique de l’esprit.
A partir de là vous pouvez être sûr de retrouver tous ces éléments (et d’autres) dans ces pages, en y ajoutant, selon vos envies, des considérations libertines italiennes et la chaleur d’un amour bien maigrelet.
Le classicisme du roman vient sans doute du fait qu’il marque une époque au fer rouge, il est le reflet parfait d’un monde vieillissant qui conscient de sa ruine fait tout pour camoufler sa maladie en ne parlant que d’elle et en cherchant à fuir ses responsabilités, à parler de destin là où il serait judicieux de parler d’action. Ce portrait est d’autant plus juste qu’il est pour ainsi dire écrit de l’intérieur, l’auteur n’échappant pas au monde qu’il décrit, il intervient de façon mordante, presque satirique. En même temps il comprend la beauté tragique de ce qu’il dépeint, s’il ne peut s’empêcher d’esquisser un sourire ou de rejeter la futilité de tout cela d’un geste de dédain, il n’en reste pas moins fasciné part ce qu’il décrit. On touche l’ambivalence de l’écriture, le fauteuil à oreille de Thomas Bernhard, mais pas les rivages de pure élégance stylistique d’un Flaubert ou d’un Gracq, ou les considérations humaines d’un Balzac ou d’un Stendhal, ou les tréfonds passionnés et vains de l’âme russe ou les marécages suaves et enivrants du nouveau roman, le livre possède sa propre magie, son propre univers, il distille un plaisir qui lui est propre.
La déliquescence n’est pas pourriture, il n’y a rien de morbide ici, pas de charogne puante cachée sous la neige, et quand bien même qu’importe… elle ne font jamais cette neige, la pureté, la patience, le calme, l’éternel repos sont toujours de mise.

Pour ces éléments et leur maîtrise incontestable ce livre est un classique (que donc on ne cherche pas à définir, toutefois il convient de noter que tous les ingrédients et que leur réunion forment un écrin des plus alléchants et des plus réussis, de quoi se délecter et donner à lire aux étudiants).
Mais ces éléments ne sont pas à découvrir ou à analyser, ils vous sont donnés avant la lecture et vous les retrouverez en l’état à votre lecture. Tout est là, à portée de la main, sans tromperie, mensonge ou faux semblant.
Et c’est bien là le problème.
Vous ne lirez pas la montagne magique.
Il n’y a pas d’action, pas de considérations philosophiques ou morales qui ne soit durables ou de l’ordre de la transfiguration intellectuel, pas de style vain et inutile à relire pour la beauté fulgurante des sonorités (pas en français du moins), pas de labyrinthiques constructions.
Il y a tous ces éléments et rien d’autre. Pas de passage mystique, pas de symbolique de l’effort qui compterais plus que le sommet, pas de religiosité et de communautarisme exacerbé. La montagne magique ne donne rien à contempler que les orbites vides de l’être humain sans promesse de réincarnation, dans toutes les gesticulations éphémères de sa courte existence. Il est des classiques que l’on peut ne pas aimer mais dont il convient d’admirer la superbe, ainsi j’avoue que Hugo ne m’a jamais fasciné, j’en vois (en partie) et en conçoit le savoir faire, j’admire le génie du créateur, mais sa création va dans des directions qui ne sont pas les miennes, traces des lignes de force qui sans me laisser indifférent ne m’attirent pas comme d’autres le font. Cela arrive, rien de grave encore heureux. Ici c’est différent.

Ceux qui adorent ce livre en sortent hypnotisés, un lecteur lambda le finira du fait de sa volonté farouche ou, plus sûrement, l’abandonnera au coin de sa table de chevet. On « entre » pas dans ce livre, car on en sort pas non plus. Il ne vous accapare pas, il ne vous chamboule pas, il ne s’y passe rien. L’aimer, l’apprécier, c’est de l’ordre de la fascination cataleptique pour le vide, du magnétisme pour le lent et l’ennui, pour la perte des repères, pour le saut dans le vide, pour le ralenti.
Apprécier ce roman c’est apprécier la fin de vie. Non pas la brutalité de la mort, la douleur, la perte, l’oubli, le désamour, le renoncement ou le mutisme, mais la fin de vie, la fin des risques, de l’avant et de l’après, des risques et des regrets… c’est être statique.
Rare sont les livres qui imposent de la sorte aux lecteurs un tel fusionnement avec leur propos. Il s’agit ici, véritablement, d’une expérience de lecteur, d’un succession de moments sans sens autre que pour soi-même.
En montagne et ailleurs, mais surtout en montagne, les voyageurs ont pour habitude de signaler les chemins par la construction de monticule de pierres, des cairns. Il est possible de concevoir cette montagne magique comme un tel amoncellement, un amoncellement inutile et abscons aux yeux de tous, puisque seul celui qui aime se baigner dans ce flot lent et atemporel poserait à son rythme une pierre sur une autre pierre, traçant par ce geste un chemin stationnaire.

Un livre expérimental, pours les amateurs du vide, mon temps de suspension en plein vol fut d’un an.

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