Mots-clefs

, ,

41IHlLFyFWL._

Si l’on peut se poser la question de l’intérêt de tel ouvrage, du moins de leur valeur (bien évidemment nous passerons outre les procédés médiatico-cons consistant à mettre des étoiles et des notes partout) comme nous l’avons fait récemment à propos de tel ou tel volume, il suffit de lire ce roman pour cesser immédiatement ces idioties.

L’énigme du clou chinois est un roman de fin de carrière. Envisagé dans un premier temps par l’auteur comme devant être celui qui mettrait un terme à la série, il s’en dégage un parfum suave et mélancolique, la tristesse qui en émane rappelle la beauté éphémère des fleurs de cerisiers. On pensera –entre autres- à cette scène où par réflexe et pour se donner de la contenance le Juge porte sa tasse de thé à la bouche, geste on ne peut plus machinal chez lui, pour la trouver vide, le voici donc étonné et démuni face au monde.

Comme d’ordinaire les énigmes sont complexes et comme d’ordinaire elles explorent les tréfonds de personnages torturés et retords – d’ailleurs la postface nous apprendra qu’il ne s’agit pas là d’invention récente, l’homme n’a pas attendu une période moderne pour se montrer aussi pervers. Un moyen pour l’auteur d’interroger les émotions humaines. Rien de nouveau sous le soleil ? Rien n’est moins sûr. La province de Pei-Tcheou dans laquelle vient d’arriver le juge – encore une fois esseulé puisque ses femmes et ses enfants sont de nouveaux en voyage – est une lande semi-désertique battue par un vent glacial, on y sent la présence pressente des militaires, la frontière avec les Tartares si frustres et énigmatiques. Cette lande désolée donne à l’ensemble un climat austère et rigoureux, à l’image de la justice que le juge Ti incarne.

Or la justice ici est également affaire de chaleur, de cette chaleur moite, crasse, piquante et irraisonnée que dégagent les hommes lorsqu’ils se rassemblent. Au fil des enquêtes, on voit des badauds, puis une foule, puis un début de révolte se rassembler puis se mettre en place autour des enquêtes et énigmes. La justice c’est aussi cela, une passion dévorante, le besoin de savoir, le besoin de trouver victime et coupable, le besoin de châtier le coupable idéal (un homme qui paraît s’être enfuit), le coupable désigné ou le juge lui-même si ce dernier va jusqu’à profaner des tombes impunément.
Ces deux ambiances se mêlent et s’entrechoquent tout au long de l’ouvrage faisant jouer leurs rouages pour toujours plus de tension et de pression. Il n’est ici que très peu question de ces épisodes de « détente », de bagarre, de boisson, de repas, de connivence, de mission secrète, d’infiltration des bas-fonds… bien au contraire, l’une des seules missions de confiances du récit mènera à un drame. Le temps de la routine et des plaisirs est révolu, désormais les cheveux et les barbes se teintent en gris, les forces diminues, l’urgence est de mise, c’est le temps de l’adieu aux idéaux, le temps de la perte des amitiés et des rêves.

Comme il est question de montagnes abruptes où se nichent les herbes médicinales et les remords, de neige, de vent et de brume, on songe à un univers mystique propre à la contemplation, à raconter de contes (de lune vague après la pluie) au coin d’un feu improvisé ou à rencontrer un fantôme. Toutefois nous sommes plus proche d’une vision chinoise du désert des Tartares (ou de son pendant chez les Syrtes) car tout est une question d’attente, on attend le retour des envoyés dans le village d’à côté, on attend le retour de l’épouse, on attend de retrouver un corps, on attend le retour des femmes aimées, on attend des confessions, on attend que justice soit faîte et, pour la première fois, on attend un signe … divin.

La brume envahie tout, les formes futures ne se distinguent pas encore alors que celles du passé et du présent s’y estompent déjà. L’air de la communauté devient vicié, le spectacle remplace la justice, il n’est plus question de valeur morale mais de culpabilité, l’eau cristallisé de la neige forme une gangue sous laquelle brûle le feu des passions et des convoitises, se mélange donne naissance à un brouillard, au chaos originel, celui d’avant la justice.
Le trouble qui s’en suit brouille la narration, les transitions temporelles se font plus difficilement, le juge d’ordinaire si posé et tempéré se laisse emporté par sa volonté de bien faire, il se hâte, ne prend plus garde à ce qui l’entoure. D’ordinaire, dans les contes ou les romans, c’est le lieu du fantastique ou du merveilleux, mais ici l’auteur nous montre que le crime ne s’arrête pas pour autant, qu’il devient même plus sordide, plus horrible encore.

Et si le brouillard est l’endroit des transformations, qu’il précède la révélation et la démystification, il est aussi un lieu de passage, de transition.
Ce qu’on y gagne, de la reconnaissance et des avancements pour chacun, c’est aussi la conscience de ce qu’on y laisse.
Pour la première fois, le juge Ti n’est plus le juge, il n’incarne plus, témoin ultime et irréfutable que celui qui incarne dans sa chaire et son âme les marques, stigmates, de son témoignage de celui qui par sa présence, sa vie, des principes, sa dévotion est l’objet dont il témoigne, la justice. Jusqu’alors la justice pouvait vivre à travers lui, elle pouvait s’exprimer, inflexible et harmonieuse dans des décisions aussi utile que nécessaire. Le juge Ti était l’arcane violette de la tempérance. Ces inflexions émotionnelles se pliaient toujours aux impératifs de la vertu, à sa charge et à Confucius, l’affaire principale (et finale du roman et du cycle à l’origine) qui l’occupe est une affaire l’obligeant à retirer le bandeau de la justice (image intéressante puisqu’il utilise une balance pour régler un conflit mineur), dès lors la justice devient comme un clou dans la tête, une obstruction aux passions, un aller simple vers la mort des sentiments, un autre aveuglement.

Comment ne pas saisir le poids immense que le personnage sent soudain sur ses épaules ? Ce poids c’est bien celui de l’injustice.
Il est question de force, que le juge possède, de sagesse que le juge possède, puis de la solitude de celui qui gravit la montagne. Or, ironie du sort, lorsque le juge prend conscience de cette solitude, lorsqu’il sort du flou de la brume, il échappe de facto à son emprise, il entrevoit la solution à cette tâche, il atteint dans la douleur – tel l’artiste martial dont il est question dans ce livre où, décidément, tout fait sens – et la privation le dernier stade de son élévation : le renoncement. Il cesse d’incarner, d’être la justice, il est désormais apte à transcender cet état, à dépasser le tourment des hommes, à accepter non plus sa fonction mais sa condition. La mélancolie, la nostalgie la tristesse et la honte sont derrière lui, pour les autres. C’est à cet instant que le destin lui joue un dernier tour, et quoi de pire que d’être reconnu pour ce que l’on est plus ?

En parallèle de cette métamorphose apparait le jeu des bouts de cartons, jeu permettant de créer de nouveaux motifs à partir de quelques figures géométriques, on retiendra combien est douloureuse la comparaison d’avec la situation du juge.

Un roman final, qui n’est pas le dernier récit de la série mais qui possède le parfum lourd et capiteux de ces vieux vins qui vieillissent vin. Vous faîtes confiance à celui qui conseille ou à votre instinct, vous laissez le précieux liquide se décanter une nuit durant, le lendemain la noirceur transparente du breuvage, ce vermillon de sang et de suie mêlés vous inquiète, les tanins semblent avoir disparu, le caractère est trouble, orageux, le boire c’est prendre un risque. La dégustation de fruits compotés, de vin cuit se révélera fabuleuse… mais déjà vous regrettez d’avoir sauté le pas.
A moins que l’on ne parle ici de ces productions de thé chinois printaniers, des récoltes ancestrales, sur des arbres qui ne le sont pas moins, l’infusion effectué avec l’eau de la cascade d’â côté. Plus rien de trouble ici, plus aucun risque, aucun vieillissement, le capiteux cède le pas au fleuri, à l’épanouissement des sens… et déjà tout s’évanouit… déjà les fleurs se fanent… déjà l’herbe épaisse se couche… la tasse est vide.

Il y a de ces deux mondes, de ces deux mélancolies dans ce roman, des notes de honte, de regret, de tristesse, de repentir… mais pas de quoi être triste, après tout : justice est faîte.

Publicités