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Il est toujours temps de revenir dans la Chine du juge Ti, toujours temps de revêtir la robe de l’austérité, histoire de garder du temps de rêve pour nos vieux jours. Malheureusement ne pas vouloir prendre part au monde, ne pas vouloir faire face à sa médiocrité ne permet pas vraiment d’y échapper, surtout désormais que la vidéoprotection veille sur nous, dès lors impossible de ne pas succomber. Le quatrième, et dernier, tome des enquêtes du juge Ti évoque sa dernière décennie comme magistrat.

Il évolue encore dans une province éloigné proche des barbares, à la frontière, reclus. Moyen de montrer qu’il ne cherche pas à être reconnu, que les valeurs qui sont les siennes ne sont pas celles de la « bonne société », technique narrative permettant à Van Gulik de ne pas avoir a gérer une cité administrative trop gigantesque ou, plus sûrement, un savant mélange de ces éléments pour donner à ces histoires une patine plus humaine, plus réaliste ? Autant de conjectures pour autant de délices. Nous voilà, après une introduction aussi mystérieuse qu’angoissante, plongés en plein mystère. Un cadeau d’anniversaire recèle un appel de détresse, un magot disparu semble refaire surface le tout sur fond de meurtre dans un temple des plus lugubres.

On l’aura compris tous les ingrédients sont réunis pour faire de ce roman un « classique » de la série. Vient alors le temps des questions, sommes nous encore dans la littérature ? N’est-ce pas plutôt de la production, du divertissement, après tout, les mêmes ingrédients (ou presque) se retrouvent toujours plus ou moins à l’œuvre, l’époque de la présentation des personnages est révolue depuis fort longtemps déjà, la mécanique de résolution baigne dans l’huile, les références culturelles seront toujours choisies avec le plus grand soin, le peu de pages de l’ensemble lui donnera une allure précipitée, nous n’aurons de cesse de vouloir connaître le fin mot de l’histoire. Bien évidemment il s’agirait d’un divertissement de haute volée, de bonne facture mais est-ce encore de l’art ?

La question est fondée, tout le monde peut se la poser face à la répétition d’une formule, toutefois elle est sans fondement (ou alors il faut partir à rebours du temps et personnellement j’ai déjà donné, on va y aller en mode parnassien en considérant que l’art pour l’art ce n’est pas si mal). En revanche c’est l’occasion de s’apercevoir que ces éléments sont présents et maîtrisés parce qu’ils sont ceux du genre, l’auteur semble non pas en avoir fait le tour, mais en comprendre les rouages essentiels (il s’agit ici du 14ième roman de la série, rien de moins). Il ne récite pas une recette, il va à l’essentiel, il semble ne plus ressentir le besoin de se raccrocher à la mise en place des éléments de l’intrigue. Lire cette enquête c’est prendre un plaisir certain, mais c’est surtout se rendre compte d’une écriture qui tend à l’épure. Les considérations humaines, la finesse des portraits psychologiques s’attardent sur des détails que l’on pourrait croire insignifiant – ils le sont en ce qui concerne la progression de l’intrigue- mais qui révèlent la complexité des personnages (elle-même reflet, comme souvent, de celle de l’intrigue, comme quoi tout ce tient). Ainsi, le juge se voit retarder dans son enquête par l’obligation de traiter une difficile et délicate affaire de succession, obligation qu’il doit à ses propres décisions. Il ne s’agit pas d’un oubli, mais d’un rappelle du quotidien. Gravir une pente abrupte c’est maugréer en se demandant pourquoi on niche toujours les temples en haut des collines et des montagnes, mener une investigation c’est s’attarder chez un tatoueur par acquis de conscience – sans rien dévoiler de l’intrigue on peut dire que ce passage n’apporte aucun élément concret à l’affaire qui nous préoccupe. En éclairant ainsi le quotidien de chacun, j’entends plus qu’à l’ordinaire, l’auteur rend d’autant plus crédible leur affliction, décision morale, épanchement, faits et gestes.

Nous ne sommes pas dans une tragédie racinienne, sous le joug d’une destiné inflexible qui nous fait nous poser des questions existentielles, ni dans les méandres des considérations propres à certains romans russes (les dits tragédies et romans étant admirables), mais plutôt proches du rendez-vous secret des trois révolutionnaires dans un café parisien à la veille du régime de la terreur, ce passage sobre, simple et pourtant si prenant de quatre-vingt treize de Hugo.
L’artisanat de l’auteur, a su gagner en sobriété, en simplicité pour mieux s’attarder sur les motivations des criminelles. Nous sommes moins dans une peinture morale et dans une enquête efficace que dans une histoire intemporelle, il serait d’ailleurs intéressant de lire ce récit devant une cheminée, à condition d’avoir la dose de thé nécessaire bien entendu.
Cette approche, plus psychologique et comportementaliste – car ceux sont bien les comportements des uns et des autres qui éclairent le juge sur les motivations des protagonistes- encore qu’à l’accoutumée dresse des portraits alambiqués, presque contradictoires. Le juge ne doit pas résoudre un mystère mais comprendre les intérêts divergents de plusieurs événements que rien ne vient relier de prime abord. Entendons- nous bien il ne s’agit pas d’une de ces techniques modernes, surtout télévisuelle, où deux enquêtes voient leur pistes se rejoindre comme part miracle juste avant la fin pour permettre aux héros d’associer leur savoir faire au nom du succès. Il s’agit bel et bien d’une fresque humaine. A tel point qu’une fois l’enquête résolue, le juge décide de poursuivre son cheminement jusqu’à nous livre les plus infimes détails de ce que nous venons de vivre.
Lire cette enquête comme les autres, c’est ne pas bouder son plaisir, mais ce peut être aussi faire preuve d’une certaine paresse ou du moins s’empresser de plonger dans ce qui est trouble. Pourtant s’occuper des fantômes, des rites, des temples, des friches et des têtes coupées – autant d’éléments qui sont loin d’être folkloriques et qui viennent nimber l’histoire d’une atmosphère angoissante et fantastique des plus réussie- c’est succomber aux charmes de la mélodie au risque de se priver d’un tableau de mœurs plus subtile et complexe qu’il n’y parait. La simplicité du style évoque, si l’on ose le grand écart, certains principes de la comédie de mœurs. Bien que la légèreté de ton ne soit pas la principale caractéristique de ce récit – quelques scènes se détachent du lot, notamment lorsqu’il s’agit d’évoquer des considérations triviales, ce qui tranche avec la netteté et la dureté du juge toujours aussi droit et rigoriste- et qu’il convient de ne pas se méprendre sur le mélange des genres, ce roman n’est pas s’en rappeler des œuvres comme celles de Mirbeau, le propos n’est pas tant de passer à l’acide telle ou telle catégorie sociale, mais bien de montrer que pour séparer que soient leurs vies, leurs mœurs, leurs manières et leurs revenus, ces catégories ont le bon goût de s’attabler ensemble à la table des crapuleries ordinaires, des mensonges, du vol et du meurtre.

Le tissu narratif n’est donc pas constitué d’un patchwork d’éléments attendus, mis là pour assurer le « bon plaisir » du lecteur estival, on assiste à une création complexe, à la simplicité remarquable de finesse et d’économie de moyen.
Une intrigue moins originale (mais tout aussi complexe qu’à l’accoutumée) que ce que le titre et le contexte pourrait laisser penser mais un mélange doux amer des saveurs que l’on retrouvera dans « assassins et poètes ».
Je retiendrais des réflexions frappées au coin du bon sens, comme celle sur la hauteur des temples, sur l’harmonie d’un mariage (fut-il composé de plusieurs personnes) et le funeste destin de deux amants.

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