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L’un des albums de Candy Kane se nomme « white trash girl » expression plus que cavalière – tout à fait vulgaire- qui désigne une partie des paumés et pauvres de l’amérique (surtout des états du sud), si Léonard, l’un des deux héros, n’avait pas été noir, je me serais servi de ce titre pour qualifier ce livre. En même temps c’est exactement ce que je viens de faire.

Bad Chili reprend les aventures de nos deux héros là où les avait laissé, enfin quelques mois plus tard, histoire de laisser passer de l’eau croupie sous les ponts sans doute. Ce qui est étonnant c’est qu’un écrivain comme Lansdale soit aussi peu connu en France, véritable touche à tout, il développe un style bien à lui, à fleur de peau, toujours dans l’urgence. Avec Hap et Leonard il parvient à couvrir un large champ littéraire, mine de rien.


Au vu de la série on pourrait se laisser des mésaventures de cet improbable duo, cela serait sans compter sur le savoir faire de l’écrivain. Déjà on notera son incapacité à se renouveler, en effet il n’y a rien de nouveau sous le soleil chaud et fou du Texas, les événements les plus anodins peuvent vite dégénérer en une situation tout à fait rocambolesque, imaginez plus tôt vous êtes là tranquillement entrain de tirer sur quelques canettes de bières – dûment vidées avant l’opération- et quelques instants plus tard vous voilà planquez sur le toit de votre voiture poursuivi par : un écureuil enragé. Voilà un point de tard des plus normal et coutumier pour nos deux compères. Là où le cinéma aime nous faire rire avec des histoires de héros sur le retour , parce qu’il perd en crédibilité à vouloir nous faire croire en leur éternelle jeunesse, Lansdale assume ses partis pris.

Hap et Leonard on dépassait la quarantaine, ils sont les vestiges d’un monde qui s’écroule, déjà en ruine à leur naissance, il ne continue de pourrir sur place. Sans nostalgie, mais avec tristesse et amertume, Hap contemple ce chaos lent et irréductible, alors que Leonard, plus impulsif, laisse sa haine exploser pour un rien. Les débris sont partout, l’auteur ne cesse d’user de références vieilles, décrépies, hors d’âge et hors d’usage. Le magasin ferment les uns après les autres, ceux qui restent ouvert sont des couvertures ou sont rackettés, les bons flics – c’est-à-dire intègres – sont dans le coma ou perdent leur femme en même temps que leurs illusions, les routes ne sont plus entretenus, les minis-golfs ont un bar qui sert du bio (c’est dire) il est même question de masturbation de poulet dans ce monde en déglingue. On le comprend ce n’est pas l’enquête qui importe dans ce genre d’ouvrage mais bien le ton et le décor.
La scène est clairement dépravée, usée, maltraitée, racornie à force d’avoir à trimballer sur ses planches autant de destins en perditions. Quand des dizaines d’auteurs de « page turne » pour tête de gondole en période estivale s’escrime à construire une pseudo intrigue et des pseudos « profil psychologique » à leur personnage tous plus caricaturaux les uns que les autres, Lansdale enfonce le clou. Des bouseux, des miséreux, des lutteurs fous, des motards dingues, des amateurs de gonzo hardcore, des fabricants de chili (la profession elle-même est surréaliste), des usines où l’on empêche pas de blancs parce qu’on ne peut pas les martyriser, tout un pan oublié et négligé des USA, tout un imaginaire à explorer – une lampe torche à la main – tout une monstruosité à portée de main. Nul besoin des descriptions lovecraftiennes pour ne pas vouloir éteindre la lumière le soir. La crasse qui s’accumule ici n’est plus du ressort des affaires sociales, mais d’un réalisme à fout filer la chaire de poule. On ne parle plus de maison mais de taudis, pas de travail mais d’exploitation et l’évocation d’assurance maladie fait rire les médecins, tout un programme. Tout irait pour le mieux, enfin presque, on pourrait se contenter de regarder cette misère par le prisme du narrateur (Hap) sans avoir à nous salir les mains, si les personnages principaux ne se mettaient pas, eux aussi, à entrer dans le jeu. En effet, le personnage de Brett apporte son pierre à l’édifice, son lourd, très lourd, passé est difficile à digérer, mais plus encore ses propos sur ses enfants. Ne serait-ce que pour ces quelques lignes, d’une froideur implacable sans cynisme, sans mouchoir, sans misérabilisme, ce livre vaut le détour.
La vie de l’auteur, une foultitude de petits boulots souvent mal payés, éclaire sur le « pourquoi » du choix d’une narration à la première personne par les yeux d’Hap, personnage le plus pacifiste du lot, il répugne à tuer ou à être brutal, il résonne toujours son avis, possède le plus de recul sur les situations, préfèrent ne pas se mêler des affaires des autres, surtout parce qu’il est rongé par la culpabilité. Toutefois, pour valable que soit cette hypothèse, elle atteint ses limites lorsque l’on comprend que ce n’est pas seulement le narrateur qui est pris dans la nasse d’un monde cruel, c’est la société en son entier.
De quoi tourner pessimiste au dernier degré, d’autant que la partie la plus saine réside dans les héros, ça vous laisse imaginer de quoi les méchants sont capables, les amateurs de torture et de perversité seront servis.
Pourtant, il ne faut pas se fier aux apparences, le cadre sociétal et réaliste qui est celui de cette série, n’est pas du ressort d’un nouveau Zola, Landale fait jouer son vécu et un constat impitoyable pour donner du corps à l’ouvrage, pour l’imprégner d’une atmosphère lugubre de fin du monde, de far west poussiéreux et sans pitié. Il ne s’embarrasse pas des colifichets et autres fanfreluches, mais son option n’est pas de faire vivre cet univers, de plonger au tréfonds de la bête pour en sortir les entrailles fumantes de l’injustice sociale. Le roman propose cette toile de fond pour mieux la dynamiter.

Car si l’intrigue est aussi maigre qu’une feuille de papier à cigarette et aussi linéaire qu’un tracé d’autoroute sans pot de vin, on pourrait s’embourber dans la description et l’ambition. Ce qui nous est donné à lire c’est toujours la même errance, deux personnages en mal d’action, refusant de se morfondre dans le constat navrant d’un monde qui part à la dérive, qui souhaite rester droit dans leur peau et tant pis si ça signifie les salir avec le sang d’un ou deux truands. Sorte de Bud Spencer et Terence Hill sous amphétamine notre duo comique revisite le western spaghetti à la sauce pimentée.
On ne traîne pas en route, une réplique cinglante, un sens de l’image rapide et efficace (pas de storytelling mais de la catch line en veux-tu en voilà), de l’action à ne plus savoir qu’en faire, des questions métaphysiques réglées à coup de santiags dans le cul. Bref de la rigolade en guide baume à l’âme, et dieu que ça fonctionne.
On le sent Lansdale prend un plaisir fou à raconter ses histoires, à nous faire partager cette joie de vivre foutraque et piquante comme du sel sur une plaie mal refermée, ça fait mal autant que ça évite les infections, ça fait rire comme une brique sur la tête… mais mieux vaut ça qu’allumer cette foutue télévision.
Un livre de plus dans la collection, loin d’être un livre en trop. Du savoir faire et de l’amour.
Une mention spéciale pour le héros qui après une journée bien remplie décide toujours de lire avant de s’endormir !

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