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Au départ on doit sentir une courbature dans le cou, la nuque qui se raidit, les poils qui se dressent, on essaie de pencher la tête sur le côté, d’étirer l’inexorable raideur, de la faire partir, de faire comme si elle ne faisait pas déjà parti de nous ; mais l’on sait déjà combien sa présence est énonciatrice d’une migraine dévastatrice. Déjà les objets scintillent, s’émancipent du vocabulaire commun de la désignation, déjà la langue pétille d’orange et de brun marécageux, à moins d’avoir un synesthète parmi nos proches, il vaut mieux se taire car les autres ne sont plus que ça : les autres. La part de nous mêmes qu’on livre à la société se recroqueville jusqu’à disparaître dans un repli de notre conscience, ce que l’on veut, désire, le plus au monde c’est dormir pour l’éternité.

La fin du monde selon Simac est ce lent endormissement solitaire. Bon nombres de lecteurs semblent tenir ce classique comme la marque d’une science fiction disparue, pas encore gangrénée par le pessimisme contemporaine, pourquoi pas, toutefois cela serait aller vite en besogne. Comme beaucoup de ses collègues l’auteur cherche davantage à écrire une histoire plutôt qu’à défendre un point de vu.  Cette histoire étant proche d’une hiérophanie, ou disons d’une cosmogonie, elle revêt un caractère sacré, une assise spirituelle forte, c’est sans doute cette spiritualité, latente ou avérée, qui incite le lecteur à vouloir « prendre position ».

Cette vraie-fausse suite de nouvelles, amène toutefois des considérations plus complexe qu’une simple lecture manichéenne.

Se transformer en diseuse de bonne aventure c’est prendre le risque de regarder un passé que n’assumerait pas le reste de nos comparses ou de sonder un avenir, des potentialités dont nul ne voudrait, on voit combien le besoin d’un « roman national » hante encore nos manuels scolaires et combien toute prédication fut-elle éclairée relève du mysticisme ou de l’incrédulité.  Le « tout » communication parait avoir phagocyté le monde, ou du moins l’avoir réduit à l’état de pixel.  Ce qu’il y a d’intéressant dans cet ouvrage -et plusieurs de cette génération- c’est que la temporalité n’est pas -encore- esclave de cette communication. L’auteur ne ressent pas le besoin de gloser des pages et des pages sur les progrès techniques (alors même que la notion à de l’importance, ce qui pourrait être paradoxal mais ne l’est finalement pas, après tout ce n’est qu’un mythe), et encore moins le besoin de « nous tenir au courant ». Les nouvelles sont liées par la figure récurrente d’une famille, plutôt par les générations de cette famille, par un nom, par l’idée de transmission, ce qui permet des sauts temporels gigantesques et la mise en relief d’ellipses non moins gigantesques. C’est bien au lecteur de faire le lien, de chercher et de comprendre de quoi il retourne.

Le lecteur est d’ailleurs invité à se faire un avis sur chaque histoire avant d’en prendre connaissance, Simak à pris soin de poser des bases gnoséologiques à cet ensemble (plus qu’épistémologique d’ailleurs, le propos étant certes d’ordre théologique, conceptuel, au départ mais peu à peu l’éclairage de la lecture rend plus actuel, plus palpable, les introductions des récits). Entre la cohérence temporelle du récit et ses interprétations assumées, on a affaire ici à une fresque ambitieuse, à une peinture de l’histoire de l’humanité dans ses derniers siècles.  C’est cette ambition qui retient notre attention, notamment par une gradation.

Double gradations inversées d’ailleurs, car si on assiste à la déchéance de l’Homme en tant qu’espèce (telle que nous nous connaissons du moins), Simak propose au fil du récit de plus en plus d’exigence conceptuel, on s’éloigne de nos repères pour entrer dans le domaine du mystique. Par ailleurs on remarquera que nous sommes loin d’une science fiction de divertissement, d’un aspect « roman de gare » pour passer le temps entre deux émissions de télé réalité, un axe d’écriture qui permet à l’auteur d’utiliser l’imaginaire comme base de travail sans avoir besoin d’en justifier la présence par une foultitude de moments dramatiques. Le noeud de chaque histoire est à chaque fois du domaine de l’intime, de la morale, c’est en cela qu’elles touchent à l’universel, à ce titre le décor peut être aussi extravagant que possible. C’est pourquoi les robots, les chiens parlant, l’énergie nucléaire à la portée de tous, le retour à l’âge de pierre, les mutants, les voyages spatiaux, les extraterrestres s’inscrivent non pas dans un folklore bas de gamme (contre lequel il ne faut avoir aucun préjugé, un film de gorille géant en carton pâte vaut toujours mieux qu’un quelqu’un jeu télévisé en plus ça inspire Zappa) mais dans une symbolique complexe (et contre intuitive pourrait-on dire).

L’élément le plus contre intuitif est bien le chien ! Là où tout le monde (à l’époque et encore maintenant) regarde du côté des bibliothécaires (Ook !), Simak nous propose une psycopompe millénariste dans la peau de chien. S’il est notre « fidèle compagnon à quatre pattes » difficile d’imaginer en lui notre successeur. Pourtant, c’est vite oublier que c’est surtout notre créature, en effet le chien n’existe pas à l’état de Nature, les races ne sont que manipulations génétiques plus ou moins longues, plus ou moins faîtes sous abus de drogues hallucinogènes (franchement un chient qui tient dans la main!), nous avons fait le chien ! Quoi de plus naturel alors – puisque nous avons nous même définit ce qu’est la nature – que d’en faire notre suiveur, notre survivant ? A ce titre le chien est bien un animal tutélaire, voire totémique, le chien est sélénique, c’est notre part d’ombre, notre guide dans la mort.

La recherche du « sens » des légendes de ce recueil par des scientifiques canins n’est ni plus ni moins que la notre devant des légendes grecques ou romaines. Les avis divergent, certes, mais ils ont le mérite d’exister, d’exciter notre curiosité et notre imaginaire, de nous pousser à aller plus loin.

Envisager ces histoires séparément c’est, sans doute, refuser dans saisir le sens mythologique. Si les chiens les étudient c’est parce qu’elles sont bien vivantes, présentes dans la culture canine, qu’elles nourrissent encore l’imaginaire, les symboles, les croyances, les questionnements de nombreux individus. Or pour qu’il y ai un mythe, il faut qu’il raconte des origines, la naissance du peuple, la création du monde, ce pourquoi le chien est chien (l’homme est homme si l’on veut) et ce mythe a la nécessité, le besoin, de se revitaliser pour perdurer, un mythe existe si on le fait vivre. Cette puissance de la parole, du changement comme source de l’inépuisable retour, il n’a pas suffit d’un Platon pour la figer dans la roche de la certitude ou d’un Barthes pour l’accrocher à un temps (avec pertinence), elle incarne le besoin qu’à chacun de connaître la source de la culture dans laquelle il évolue.

En ce cela Simak est bien plus qu’un auteur de science fiction paradant sous une pluie d’astronefs ou de robots rutilants, il fait émerger des questions complexes et paradoxales. Il répond ainsi à un besoin scientifique, à cet élan proche de celui qu’espérait Bachelard, celui de refuser l’évidence, de la contredire, de nier même la vulgarisation et les certitudes pour continuer d’aller de l’avant. En situant ses réflexions et ses histoires sur une période de plus de dix mille ans, l’auteur creuse un sillon complexe et durable. Il soulève des problématiques aussi vivantes et présentes à notre esprit que celles auxquelles sont confrontées les chiens. « et si tout était faux » disait le poète.

Simak interroge le devenir de l’Homme alors qu’il n’y en a plus, se faisant il nous rappelle combien nous manquons de recul et d’humilité pour juger ou comprendre ce que nous étions et ce que nous sommes. Le regard qu’il porte est un regard complexe à bien des égards, complexe parce qu’intime. En ce sens le choix de Maupassant par le traducteur prend tout son sens. Plus les légendes passent moins l’Homme est présent et plus le vide qu’il laisse se fait sentir, plus il devient sacré.

En ce sens « demain les chiens » est plus un ouvrage moraliste qu’un oeuvre de science fiction. Si l’idée de destiné est importante, elle repose toujours sur des choix personnels, rappelant le poids de chacun dans la balance. Chaque récit propose une vision, une extrapolation, une création, une thématique particulière, on se retrouve face à un corpus identique à celui des mythes grecs ou hindous, pour au final un questionnement proche (et commun à de nombreux mythes « globaux ») : qu’est-ce que l’Homme ?

En quoi les cynocéphales que l’on imagine (avec des appendices robotiques) seraient-ils moins « humains » que les hommes eux-mêmes, en quoi Jenkins le robot millénaire en proie au doute, à l’oubli mais oeuvrant également pour une cause qu’il veut (croit) supérieure serait moins humaniste que ce Webster si refusant de livrer l’humanité au paradis ? Sans parler des fourmis  (bien loin de celles égarées dans les pages de Bernard) ou des mutants.  L’Homme parvient à « s’achever » en cessant d’être alors que ceux qui lui succèdent le parachèvent tout autant en étant plus lui.

Au final, car le temps imparti s’écoule et même si je me doute que j’ai parlé de tout sauf de l’ouvrage, de toute manière à quoi bon parler de cet ouvrage ? C’est un classique parce qu’ il sobre intemporel, accessible et complexe à la fois, astucieux et soucieux, il dégage ce qu’il faut de passion et de nostalgie pour nous donner envie d’en parler et de l’offrir et possède cette étincelle supplémentaire qui rend la lecture plus belle que la vie du dehors, à partir de là tout n’est que transfuge malhabile d’émotions et d’idées qui s’entrechoquent. Au final, donc, Simak raconte les gens rêvaient à l’humanisme illusoire, sa qualité est de nous faire croire à cette utopie, cet étrange apologue sans morale.

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