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9782351785355FS

 

Le problème, car il y a problème, vient sûrement de la victimologie. De la victimologie et de l’agrandissement de la culture de l’Amérique du Nord. Le système juridique est tellement repris dans les séries, films, livres, comics et autres que l’on fini par le croire « normal » et par le confondre avec le notre. Vous me direz qu’étant donné le peu de cas que font les journalistes de la notion « d’explication » – à lire Camus, ce souci ne date d’ailleurs pas d’hier- peut être que si nous étions informés –je ne fais pas ici allusion aux heures supplémentaires de tortures pour prof et élèves nommaient « éducation civique »- nous pourrions réfléchir, prendre du recul, au lieu de réagir.

 

J’aime qu’un livre m’énerve, les bonnes intrigues amoureuses, les complications, les rebondissements, les pistes qui n’aboutissent à rien d’autres que de la frustration, tout cela m’énerve positivement, stimule la lecture. Bien raconter une histoire c’est tenir son auditeur sur la défensive, le tenir éveillé, aux aguets, donnait lui ce qu’il demande vous allez lui faire plaisir, l’assoupir, le rendre mou, mais jamais vous ne marquerez son esprit au fer rouge. Or une bonne histoire doit marquer soit auditoire de la sorte, sinon à quoi bon ?

A ce jeu là, j’ai étais servi. Notre héros amnésique reste ce qu’il est, à part quelques scènes de rappelles assez grossières – mais bon tout cela n’est que peccadille et passage obligé- Tapply a eu la bonne idée de ne pas trop en faire, de ne pas doter son principal protagoniste de plus de « passé, d’un surplus de souvenir ou d’un complot quelconque pour motiver son intrigue. Nous suivons donc les aventures erratiques d’un fin limier qui préférerait oublier de l’être. Entraîner, fort, malin, intuitif, touche à tout, cet homme est une perle, mais c’est surtout un pêcheur amoureux qui aimerait pouvoir courir les bois et les lacs avec son chien et sa petite amie, plutôt que de voir les cadavres s’amonceler sur sa terrasse.  Si ses réactions sont dignes d’un espion ou d’un militaire surentraîné, c’est son calme intérieur qui fait que l’on s’attache à lui.

Heureux, goûtant à un bonheur simple, notre héros ne veut pas en bouger. Contrairement à bon nombre de « faux misanthrope » que l’on croise dans les séries télévisées ces dernières années, Stoney vit une vie retirée, paisible, proche d’une philosophie de vie zen. Il observe le monde, s’émeut de chaque instant, fait les choses dans l’ordre, comme elles doivent être faîtes, sans se soucier plus que ça de l’ordonnancement ou du mécanisme du monde. Ce détachement bourru, lui offre un luxe inouï :  la franchise. Il dit ce qu’il ressent au moment où il le ressent, prend des décisions et si tient, suit son sens moral, s’affranchit de nombreuses conventions sociales, n’hésites pas à faire preuve de sympathie, à ne pas parler, à être violent. Bref il vit l’instant, plus que cela : il est l’instant.

Tout ceci lui attire, admiration, amour, sympathie et toutes les responsabilités qui vont avec. C’est malgré-lui que l’on fait appel à ses services, il doit donc – on en revient au sens moral- répondre à ces demandes et aux sollicitations étranges de l’amour de sa vie.

Nous voici donc avec un héros taciturne et sombre, sans être –dieu merci- poseur un seul instant. Il est une énigme parce qu’il ne possède pas de faux semblant, qu’il va son chemin. Borne kilométrique du bien être en quelque sorte. Cela Tapply l’a bien compris, il fait reposer sur cette « apathie sociale » un grand nombre de quiproquos ou de tension. Vivre ainsi, c’est vivre une vit d’ermite, le « non-agir » à la Tchouang-Tseu n’est pas, et ne peut être, une norme sociale, dès lors il est bien obligé d’agir, de faire des choix et d’en subir les conséquences. De la même manière il est obligé de subir les émotions et les décisions des autres, et parfois il n’y comprends rien du tout, il répond à côté, quand il répond. Si dans d’autres romans, les « blancs » et « non dit » semblent souvent uniquement des artifices pour faire vivre l’intrigue ou créer une tension « nécessaire » au bon fonctionnement stratégique de l’ouvrage –faire gagner quelques pages sur « il ne répondit pas et claque la porte dans la foulée » c’est toujours pratique- ce n’est pas le cas ici. Stoney est un héros crispant, au caractère savamment dosé par un auteur au mieux de sa forme. Ainsi le chien Ralph – dont la disparition symbolise ici la nécessité qu’à le héros de s’impliquer dans l’affaire du fait que des sentiments moraux et profonds sont en jeux – paraît plus vif et conscient des choses que lui, que la nature réagit aux tumultes internes de l’âme et du cœur, tumultes que Stoney ne semblent pas bien comprendre. Le choix de ce parallèle, d’une approche « nature writing » prend vraiment son sens avec cet être quasi mutique, à l’esprit serein et tourmenté.

L’énervement que cela implique chez le lecteur est un « bon » énervement, on se prend d’affection pour lui –alors qu’il est parfait, ce qui n’est pas facile- pour sa gaucherie, pour ce qui est évidemment pour nous et ardue pour lui. On aimerait aussi pouvoir se passer de la sorte des portables, nous poser sur une chaise en attendant que les braises prennent en gratouillant la tête du chien fidèle, méditant à la femme de notre vie, qui nous échappe et nous fait aimer la vie.

Reste que nous avons affaire à un polar. Qui dit polar, dit meurtre, enquête, mystère, énigme, sang, complot…bref, qui dit polar, dit une forme de noirceur humaine. Ici il s’agit d’une enquête pour meurtre(s).

Une mauvaise intrigue peut être énervante, parce qu’on la devine, parce qu’on en sait les circonvolutions bien à l’avance, parce qu’elle est mal menée, mal écrite, mal jouée, parce qu’elle n’est qu’un prétexte. Alors l’énervement n’est pas voulu par l’auteur, n’est pas rythmé, n’est pas en phase avec le récit, c’est un énervement négatif, car il nous sort de l’histoire, du conte, du contrat de lecture, un énervement parce qu’on a l’impression d’avoir été pigeonné. Il y a un peu de cela ici. L’intrigue, du moins l’enquête, n’est pas menée tambour battant, elle est linéaire, un modèle du genre, on suit les pistes les unes à la suite des autres, suivant une logique quasi procédurière, en faisant la nique aux autres flics que ceux de nos amis, en ayant de bon souvenir, en interrogeant les bonnes personnes au bon moment et comme le coupable idéal n’arrive qu’au deux tiers du livre on se dit que tout n’est pas résolu loin de là. Ce prétexte à poursuivre la psyché du héros est un peu gros pour qu’on s’y laisse prendre autrement que sur une plage l’été. Un peu plus de suspens, ou encore moins de rythme et de « rebondissements » aurait été des partis pris intéressant, ici on reste balloté entre deux eaux, à ne pas savoir où l’on va, à suivre un train poussif, une enquête dont le héros ne veut même, dont les conséquences externes – une histoire de femme encore- semblent éloignées de ses propres considérations.

Il n’y aurait que ça, j’aurais pu croire à un mal de tête lancinant, qui ne gâche ni la journée, ni la lecture. Après tout le héros et son univers sont vraiment atypique et prenant pour qu’on se laisse piéger par la nasse, que l’on oubli les remous en route.

Mais, lire pour la énième fois une histoire d’agression sexuelle sur mineure, de fichier des délinquants sexuels, sur fond de justice immanente que l’on rend soit même au nom d’une sacro-sainte morale (qui elle doit être transcendante pour le coup), ça me sape le moral. Vous avez un héros qui ne sait pas quand une femme l’aguiche ouvertement, qui ne comprend pas les rapports humains mais qui SAIT au fond de lui, dans ses tripes et son âme, qu’un attouchement sur mineur mérite trois fois la peine capitale, dix huit séance de torture, douze mort et au moins trois éternités de souffrances. Non pas que je veille justifier ou minimiser de tels actes, mais les semer de la sorte, sans recul, ni réflexion comme ailleurs, ça casse l’ambiance, ça la plonger dans l’ornière civilisée et bien pensante de la norme. La victimologie, c’est « tendance », qui consiste à donner à  la justice un rôle qu’elle n’a pas à avoir, à savoir couper court à la neutralité pour afficher la peine des victimes, médiatiser la monstruosité (jamais supposée mais toujours revendiquée) du coupable (supposé…enfin.. . on se comprend), permettre aux victimes de faire leur deuil etc etc ; œuvre pour chacun de nous se transforme en juge et bourreau. La justice a plusieurs missions, qui doivent séparées, il me semble que l’invoquer à tort et à travers, qu’en faire un archétype divin tenu par des hommes de bontés est une erreur trop souvent commises par les médias – ça fait vendre et causer devant la machine à café- et les productions médiocres, pour qu’on doive encore la subir dans des œuvres de qualité.

Faire d’un héros un homme de principe, dans un jusqu’auboutisme parfois drôle, parfois sain est une très bonne idée, enchaîné cette idée à des mécanismes d’intrigue rouillée et déjà lu, vu, revu, relu mille fois, me semble trop énervement pour que le positif reste en surface.

Bien entendu, on dira que le livre est bien écrit, qu’il tient en haleine, que le personnage est attachant, qu’il tient éveillé, qu’on le dévore d’une traite. On dira tout ça, on aura sans doute raison, personnellement j’en attendais un peu moins dans cette débauche de morale qui sert lieu d’intrigue.

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