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Ou alors il faudrait ne pas s’occuper de l’enquête et encore moins de la série télévisée et des bandeaux promotionnels. Le problème pour parler de cette série, c’est qu’elle évoque l’intime sous le biais de l’échec et qu’elle parait vendue pour d’autres raisons. Craig (vous permettez que je vous appelle Craig ?) est un très bon romancier, un sacré romancier même, qui écrit des romans policiers aux intrigues prétextes. J’allais dire « comme tous les grands écrivains de polars » mais c’est un risque que jene suis pas prêt à courir, pas encore.

Le shériff Longmire sort d’une épreuve douloureuse, sa fille est encore dans un triste état, pas le temps de panser les plaisir, de penser tout court, que déjà  le voilà happer par un nouveau mystère. Il y sera question d’un cadavre, d’un FBI (et pas DU FBI) de quoi vous remuez les souvenirs, de quoi vous rappeler les traumatismes d’une guerre. On l’aura compris, après les affres de la ville dans le troisième tome, Craig décide ici de plonger plus profondément dans la psyché de son personnage en nous livrant une intrigue au présent et une autre en plein conflit vietnamien.

Ce traitement va lui permettre de nous tenir en haleine tout au long du roman et d’en apprendre un peu plus sur les motivations de son héros. Ce qu’il y a de frappant c’est que la dose de mystère à beau doubler, je m’en moque toujours autant. Réfléchir aux implications de l’intrigue passée permet de la comprendre et de la démêler en quelques minutes, et celle ayant lieue de nos jours ne présente guère plus de « challenge » (j’entends pour un esprit habitué à lire des polars) en terme de résolution. Il faut bien le dire, il n’y a que l’adaptation télévisuelle – contre laquelle je n’ai rien, qui est bien faîte, mais qui ne peut mécaniquement atteindre les sommets que touchent les romans- qui tourne autour de l’importance des enquêtes. Entendons nous bien, les enquêtes en question ne sont pas mauvaises, ou tirées par les cheveux, elles sont improbables comme la majorité de celles que l’on rencontre, elles tiennent même bien la route ; mais elles ne sont que la route du moment, que le portail nous menant à cet obscur comté du Wyoming.

L’intérêt de ces romans tient, à mon sens, dans l’accumulation de détails tout à fait abscons et inutiles. Un héros à l’humour douteux, que personne n’apprécie, des personnages secondaires provoquant des interactions aussi peu attrayantes que celle de verser le café, on se retrouve pris au piège de la banalité. Difficile de ne pas penser aux donuts de Twin Peaks, à ces feuilletons dans lesquels chaque serviteur, si humble fut-il, finit par prendre une folle importance, par développer un charme singulier. Craig ne prend pas le risque de faire vivre toute la ville, uniquement le poste du shériff, mais peu à peu les ramifications s’intensifie, d’autant que le Walt se souvient de qui est qui à chaque rencontre, nous rappelant à quel point cette communauté est petite.  Chaque personnage devient une entité, un caractère. Contrairement à nombre d’histoires dans lesquelles tout le monde est toujours à la bonne place au bon moment pour servir l’enquête ou la freiner, au fil des tomes chacun semble prendre ses aises, avoir ses obligations, ses urgences, ses désirs. Si Walt est en retard pour le repas, peut être s’inquiète t-on, mais le reproche lui sera fait eton ne l’attendra pas, il est le héros du lecteur mais le centre gravitationnel de toute une communauté.

Alors, oui ! Disons le bien haut, la thématique de fond du livre, à savoir l’interrogation autour du vietnam, des prostituées, de la responsabilité, du passé (au-delà du devoir de mémoire en bandoulière) est fort à-propos, fort bien traité et documenté. Autant l’intrigue peut passer au second plan, autant les sentiments qu’elle ramène à la surface sont emprunt d’une violence larvée, d’incompréhension et de préjugés. De fait ce qui importe ce n’est pas tant la collision entre les deux enquêtes, entre les souvenirs et le présent, mais des inquiétudes « suis-je raciste ? » demande Walt à plusieurs de ses amis, cherchant  à se rassurer.

 

L’échec des relations amoureuses, amicales ou filiales est un ressort commun à de nombreux scénaristes. Si l’auteur en joue avec maestria, il faut reconnaître que beaucoup de ses comparses se seraient déjà cassés la figure depuis belle lurette à ce petit jeu. Encore une fois, on peut mesurer la différence d’intensité entre la série tv qui se doit – c’est son travail – de créer des intrigues et des conflits complexes en permanence, de créer des situations tendues, là où Craig fait tenir tout entier une relation dans une séance de musculation ou dans le port d’un chapeau. Ceux sont ces moments qui rendent la lecture palpitante, palpitante car frustrante.  Si la question d’une possible paternité est éludée en trois lignes, ce n’est pas le cas des émois de notre héros. Nous voici, pour notre plus grand plaisir, aux prises avec nos passions pour les romances à l’eau de rose et le romantisme. Ceci est possible parce que si Walt est grand, fort, taiseux, il n’en reste pas moins très cultivé, autant de connaissance pour autant de pores ouverts au malheur.

Outre les deux enquêtes en parallèle, il y a cet indien énorme et mutique. Double erratique de Walt, puissant, en dehors de normes, porteur d’un passé injustice, d’une famille, de trouble, d’intelligence et d’honneur ; double sans chance, double au mauvais choix, double culpabilisateur. Prendre la mesure des échecs de Walt c’est également prendre la mesure de ses réussites, de son caractère renfrogné et maladroit – maladresses sociales souvent mises en avant par son ami Henry, dont les saillies verbales ne manquent jamais leur cible, enfonçant peu à peu notre bon shériff dans le ridicule, ou la contemplation, aux choix du temps du moment- de l’attachement qui est le notre à cet être frustre.

Pour parvenir à ce réalisme touchant l’auteur a sans doute abondamment puisé dans sa vie, son quotidien et ses connaissances (on pensera au fait qu’il habite non loin de réserves indiennes et dans le Montana Etat proche du Wyoming, entre autres choses). Mais faire cela, serait prendre le risque de l’éloignement d’avec le lecteur en lui proposant une fable de terroir, un produit sous vide, il lui fallait de l’action, du rythme. L’histoire est donc émaillée de rebondissements, de surprises et d’oublis en tous genre de quoi vous tenir éveillé une nuit entière ou vous obliger à faire la cuisine le livre dans une main, la cuillère en bois de l’autre. Au milieu de ces soubresauts narratifs superbement mis en scène, non serait-ce que parce qu’ils ne sont pas factices (à savoir tous présents pour faire avancer l’enquête et uniquement dans ce but), la nature reste omniprésente.

La présence des montagnes non loin calme le héros, le ciel change en fonction de l’humeur, les crotales sont à l’écoute, la poussière conserve les souvenirs, les falaises n’aident pas à la communication, les routes sont cabossées… autant de signes, de mouvement occultes, qui ancrent le récit dans une réalité plus vraie que nature.

Un quatrième tome sous l’égide d’une nostalgie complexe, d’autant qu’elle évoque la raison des traumatismes sans pour autant les aborder de front, laissant la place à notre imaginaire. A dévorer, après tout, vous n’avez rien de mieux à faire de vos nuits solitaires.

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