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Varley-John-Persistance-De-La-Vision-Livre-894186726_MLOn essaie toujours de sortir du sillon, de ne pas tomber dans l’ornière de la facilité. De ne pas toujours lire le même genre, les mêmes auteurs, pour ne pas devenir ce que paradigme, un archétype à deux ronds. Et puis, que voulez-vous, la lecture ça vous colle à la peau et retirer le patch ça fait mal, on a toujours envie de le laisser un peu plus que de raison.Et puis, que voulez-vous, la lecture fait ce qu’elle veut, sinon on en serait à suivre un parcours raisonnable. Alors qu’il est bien plus ridicule d’avoir à justifier qu’on lit beaucoup de science fiction en ce moment. C’est parti pour un bref avis autour de ce recueil classique du … genre.

Le fantôme du Kansas.

Il y l’évidence de l’idée, ou plutôt du constat, selon laquelle le plus difficile dans la science fiction ce n’est pas de voir ses intuitions confrontées au réel et se prendre un mur de parpaing dans la tronche – après tout, il n’y a certes pas de voitures volantes mais la crédibilité d’un imaginaire ne doit pas entièrement tenir dans une datation papier, sinon c’est que votre imaginaire ne vaut déjà pas tripettes- mais de voir votre langue découper votre univers à la moulinette.

Ce genre d’évidence on le garde en tête, comme un bruit de fond, reste pourtant que le choc de l’expérience sait se faire puissant. Ainsi une nouvelle parsemée de « avoir des biscuits » ou de « coup de jarnac » alors même qu’il est question de clonage ça vous bouleverse le continuum. Une fois passé la surprise en question, il peut être difficile de recoller au wagon, y parvenir c’est se rendre compte de la qualité d’écriture de Varley.  Une patine classique indéniable nous attire dès les premières phrases, nous voici plongés dans une histoire complexe de vol et de clonage, sans compter les assassinats à répétition d’une même personne. Mystère qui servira de prétexte à une approche originale de l’art, de l’intelligence artificielle et, donc, du clonage. Laissons de côté le clonage, en parler ce serait risquer de trop en dire. Le personnage principal est une artiste, d’un genre novateur puisqu’il s’agit d’une création environnementaliste. Intéressant de songer que l’art dont on continue de se demander s’il doit ou non copier la nature, puisse prendre la place de nos infrastructures. Intéressant également que cette folie des grandeurs, cette prestation pour la frime et la mégalomanie ne soit, après tout, qu’un art de plus, avec sa grandiloquence et sa fragilité. Quoi de plus radical pour faire un parallèle avec les émotions humaines ?

Un traitement marquant de ce point de vu, mais qui ne parvient pas totalement à faire oublier la structure conventionnel de l’ensemble. L’histoire repose sur une interrogation pour peu à peu s’en écarter, ou du moins elle nous livre très rapidement les moyens de deviner la fin, de là elle a du mal à proposer quelque chose de nouveau semblant tourner à vide. Une nouvelle un peu longue en somme.

 Raid Aérien

Parfois la science fiction déborde, goutte de mercure solide lancée à la vitesse de la lumière sur notre liquide rachidien qui n’avait rien demandé à personne. Les idées se bousculent au portillon de l’auteur, qui n’a d’autres choix que de les réunir dans une histoire au goût digne des menus d’un Gaston Lagaffe. Le genre d’histoire que l’on lit comme on joue à la roulette russe avec un automatique. Même si l’on apprécie, on n’en sortira pas vraiment indemne. C’est tant mieux, car sans explorer les limites de la forme – à la manière d’un Damasio dans ses nouvelles qui parfois ressemblent à la « maison des feuilles » en un peu trop condensé et un peu trop incompréhensible- sans limiter les idées les plus farfelues – sans exagérer les coutures au risque de se prendre pour une baudruche tarantinesque et non plus un Sergio Leone -. De fait, si vous aimez les zombies lépreux, ou l’inverse, les portails spatio-temporels, le déterminisme à côté du quel Karl Popper passe pour un joueur de casino, foncez tête baissée et attention à la dépressurisation.

Un été rétrograde.

L’un des poncifs, disons cheval de bataille histoire de ne froisser personne, de la SF est de retourner nos habitudes et préjugés sociaux pour interroger ce que nous appelons : normalité.  Un couple qui se découvre, un secret de famille, un lac, des souvenirs d’enfance, une société idéale, un monde parfait… bon il y a quelques séismes de temps à autres, rien de bien inquiétant. D’autant que ces séismes sont l’écho des tempêtes émotionnelles qui sont en jeux chez nos amis les personnages. La force du récit, on l’aura compris, n’est pas de nous prendre par surprise, mais de nous bercer dans une atmosphère ouatée et standardisée. Le mystère, les tensions et frustrations qui en découlent portent le gage de notre attention. Comment ne pas se pâmer d’empathie pour une telle histoire, pour un tel chavirement des cœurs ?

Puis, comment ne pas se dire que la thématique abordée ici, à savoir la castration de l’individu par les bonnes mœurs de l’air du temps, n’a malheureusement pas besoin d’un coup de balai ? On aimerait que les esprits changes aussi vite que les technologies qui nous entourent, que les gentils historiens réactionnaires et.ou révisionnistes ne nous bassinent pas avec la théorie du cliqué et toutes sortes de choses.

Varley montre (sans démontrer) que ce qui fait l’universalité d’une  histoire, c’est la tragédie qu’elle contient. La tristesse et la mélancolie sont plus universelles que le rire.

Le passage du trou noir.

A partir de la deuxième histoire –sans doute à partir de la première si l’on est un véritable lecteur, ce qui ne doit pas être mon cas- déjà ce recueil faisait pour moi parti des classiques. Pas tant parce que  l’approche narrative ou thématique est originale ou d’actualité, mais parce que l’esprit qui anime ces histoires possède ce « petit plus » accessible à tous les styles et tous les genres : le plaisir de conter. Nous ne sommes pas si loin d’un Borgès dans cette histoire de « capteur d’informations », pilotes esseulés aux confins des galaxies, chargés de collecter des informations capitales sur un monde extraterrestre et mystérieux. Ce qu’il y a de passionnant, c’est qu’au-delà des corps, de la passion, de la folie, de l’acception, de la dévotion et de l’amour, se dressent des énigmes.

Là encore l’amour est interrogé, là encore les corps sont aux premières loge, mais contrairement à la nouvelle précédente (et à d’autres histoires) Varley livre ici bien plus que des éléments de décors permettant de situer son histoire dans un univers cohérent (on songera au clonage, au IA, à Luna et j’en passe), il livre des éléments tout à fait inutiles. Dieu que c’est bon ! Parvenir à  jouer avec les détails, à les faire rebondir, c’est écrire comme on jongle avec des tronçonneuses en marche les yeux bandés en équilibre sur un fil au dessus d’un volcan. En revanche, mettre un élément incongru au premier plan pour le rendre indispensable à la fin, voici un exercice de cachetonneur, enfin pour une équipe de scénaristes surpayés à Hollywood. De fait Varley, non content de livrer une histoire poignante à souhait, s’amuse à nous parler de laser géant, de chasseur de trou noir ( tu fais quoi dans la vie ? je chasse des trous noir. Voilà, un métier d’avenir), d’un collègue de travail mutique et mystérieux. De quoi propulser votre imagination à la vitesse de la lumière.

Un exemple du genre !

Dans le palais des rois martiens.

Vous êtes là tranquille, à ne vous dire que l’amour c’est beau, que dans l’espace ça serait sympa de pouvoir crier son orgasme en paix sans crainte qu’un alien vienne vous glisser un Ridley Scott vieillissant dans le rectum. Puis vous atterrissez sur Mars, pas le temps de finir de croire que Bob Morane ou Flash Gordon va débarquer pour vous faire vivre des aventures de survie extrême, qu’il est déjà question de corps qui s’entremêlent et de plantes en plastiques… ou presque.

De là à dire que l’auteur devait en avoir marre de l’anticipation, de se poser des questions sur les mœurs humaines, sur les sociétés et le sexe, parce qu’à chaque fois il devait avancer les pieds dans la mélasse boueuse de la morale. De là à dire que l’auteur devait en avoir marre de l’anticipation, et qu’il a décidé de passer à l’expérimentation pur jus en plaçant ses personnages dans un espace confiné à attendre, en bon scientifique – un peu fou, après tout il s’agit de science fiction- attendre que les émotions passent et se tassent, pour voir ce qui pourra en sortir –enfin déjà si quelqu’un pourrait en sortir-.

Varley s’interroge ici sur la souffrance comme chemin vers l’espoir. Thématique qu’il saura débarrasser des oripeaux du voyeurisme pour poser à plat les obsessions et les impasses qui sont les nôtres. Comme si la comédie devait naître – éclore- de la tragédie.

Trop ému, trop peur d’en faire trop.

Dans le chaudron.

Le corps et les cœurs. Fable étrange où le corps vieillissant rencontre la jeunesse, et où le premier incarne l’appétence, la volonté, la vigueur, la curiosité et où –on s’en doute- la pré-ado est blasée, cynique, retorse. Un schéma repris depuis dans beaucoup d’œuvres mais qui possède ici la fraîcheur nécessaire à une lecture saine et envoûtante.

Envoûtante parce que la quête des deux individus se cristallise – c’est le cas de le dire- autour d’une pierre. Pierre brute, symbole de l’androgynat premier, de cette perfection déjà évoquée dans le Banquet de notre ami Platon, autel des forces chtoniennes de nos esprits reptiliens, celles vers lesquelles on se tourne même lorsque la technologie nous permet de transformer nos corps, refuge brutal de nos peurs primaires, premières reliques de nos croyances oubliées, bijou aérolithe de nos espoirs cachées.

Pierres, rochers à faire sauter non pour libérer des principes moraux mais bien pour se rendre compte de nos idioties, pour subir –encore !- et pour accepter.

Dansez, chantez.

Hysope, rhizome cosmique, lotus évanescent, manifestation solaire de l’énergie… la plante. On retrouve ici les manifestations les plus évidentes des thématiques de Varley, enfin les thématiques… La thématique : le corps.

Corps que nous avons négligé.

La symbiose d’un humain avec une plante, permet de brasser l’eau stagnante et boueuse de nos satisfactions matérielles, de transcender la passivité végétative, pour accéder à la germination, à la création. Premier degré de la vie, de la conscience, primauté de l’immédiateté sans souci de l’avenir, souci du beau, esthétique du « dépérir ». Plante médicale de l’âme, non plus l’anima mais le pneuma stoïque, plante vénéneuse qui, une fois implantée, ne peut être retirée, dont on ne peut couper la conscience supérieure. La puissance purificatrice et lucide qu’incarne la plante dans cette nouvelle fait écho à une musicothérapie qui se serait affranchie des considérations scolaires que les carcans théoriques lui infligent.

Le rythme et le ton sont populaires car sautillants et accessibles, le bizarre côtoie le surprenant dans une ronde sexuelle. Une sexuelle nécessairement mélancolique, après tout, après l’amour, il parait que nous sommes tristes. Mais celui qui n’a pas aimé, n’a pas subit la caresse… comme disait le poète.

 

Trou de mémoire.

Et si K Dick avait envie de rigoler un peu ? Telle est l’impression qui vous saute à la gorge lorsque vous lisez ce texte. Maîtriser le corps, la conscience et les souvenirs au point d’en faire ce que l’on souhaite, ne signifie pas que l’on maîtrise la santé mentale ou la folie. Il est intéressant de constater que la problématique de Varley se révèle captivante car elle suppose que la résolution technique d’un problème n’évacue pas celui-ci pour autant, cela revient seulement à comprendre les règles du jeu. Or comprendre les règles du jeu n’est pas synonyme de gain.

Heureusement, si la nostalgie, la mélancolie et être joyeusetés sont au rendez-vous du recueil, l’auteur n’en perd pas pour autant son sens de l’humour. Explorer la folie, revient ici à explorer l’expérience, le pragmatisme. Il est à la fois rassurant de percevoir combien la normalité est vraiment : normative, au sens où elle conditionne et assure notre ancrage dans le réel – tout le monde n’est pas prêt d’accepter qu’une pomme plus une pomme n’est pas forcément égal à deux pommes- et tout à fait effarant de comprendre combien la folie, le désordre, les fantasmes, les pulsions désordonne cette même norme.

Concevoir cette dualité première, non plus sous le joug des théories exhaustives, des pulsions psychanalytiques trop totalitaires, mais bien comme une impasse et concevoir ainsi la conscience comme un jeu d’équilibre truqué, tel est l’admirable ressort de cette nouvelle réjouissante par bien des aspects. De plus l’amour, toujours, est encore présent.

Les yeux de la nuit.

La pièce maîtresse du recueil, sans conteste. On peut en apprécier une autre avec plus de vigueur, encore heureux, mais là on touche à la perfection. Tout est parfait, pensé, pesé dans ce texte d’une infinie ingéniosité.

Il est question d’interroger la possibilité de connaître une communion, un nouveau corps social, en des temps corrompus par les pulsions et l’argent – on comprend qu’à l’heure du « too big , too fail » et du « too big, too jail » ce genre de questionnement résonne d’un écho sinistre et réaliste en nous, comme si la décroissance ou le bio n’étaient que des lubies pour homme politique en campagne et pour groupe sectaire ayant du mal à dépasser leurs illusions hippies-

Varley parle de frustration, de patiente, d’abandon de soi,  de caresse, de corporalité, d’un langage universel. Il renoue avec le jardin d’Epicure et non avec la grotte républicaine de Platon, de fait il dépasse notre perception philosophique occidentale et l’importance démesurée de l’économie dans nos vies, pour proposer -et dépasser- le zen. Concevoir le zen par la voie du corps, incarner le présent et le détachement dans une pratique de l’instant et du sensible, c’est refuser les explications, les théories et poser l’acceptation telle qu’elle est : un choix.

Difficile d’évoquer plus avant cette histoire prenante et poignante, sans entrer dans des considérations mystiques ou littéraires d’un niveau supérieur à ce que le temps qui m’est imparti me permet. Reste la nécessité d’une brûlante relecture, la certitude qu’encore une fois le livre, le lu, l’écrit le partage, l’autre, la promiscuité doivent être à l’ordre moral du jour.

En guise de conclusion.

On l’aura compris Ce recueil mérite les éloges, les prix, les dithyrambes, s’y plonger c’est vouloir le relire.  Pourtant c’est bien le corps de Varley qui m’a le plus surpris. Si, on peut, par exemple trouver du Silverberg dans « dansez, chantez » ou d’autres échos et ricochets ci et là, c’est bien ce corps troublé qui continue de me hanter – de me combattre. La première nouvelle propose des clones et des changements de sexe (ce qui reviendra souvent dans l’œuvre de l’auteur), on croise des corps en décomposition, des corps jumeaux qui n’en sont peut être pas ou peut être trop, des corps virtuels trop charnels et à l’illusion suffisante –du moins suffisante pour leurrer les émotions-, des corps qui se mélangent sans retenus pour choquer et provoquer les pires et le meilleur en l’Homme, des corps qui se recomposent, des yeux qui perçoivent la morale écrasante du monde, des corps symbiotiques qui s’accouplent à trois pour composer une symphonie, des corps de félin ou encore des  organismes multiples pour individu.

A se demander où sont passer les vaisseaux spatiaux dans toutes ces chairs.

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