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Devenir vieux ce n’est pas seulement perdre ses cheveux et voir ceux qui restent blanchir à vu d’œil, ce n’est pas seulement attendre que Bifrost reprennent ses razzies histoire de rigoler un peu, c’est aussi et surtout l’opportunité de découvrir des classiques que l’on ne connaissait pas encore et de pouvoir se dire, se mentir en fait mais ne gâchons pas l’illusion, que plus jeune beaucoup de subtilités de l’ouvrage nous auraient échappées (les bougresses).

Si vous avez la chance de posséder l’édition « j’ai lu SF » avec le guerrier tout de violet vêtu et de vous rendre sur le lieu de votre choix en transport en commun, vous aurez la joie d’être à contre courant. Alors même que vous passerez pour un amateur de littérature de « mauvais genre » – oui cela peut surprendre mais encore nombreux sont les compatriotes et gentils camarades à se fonder sur des préjugés et des raccourcis pour se forger des opinions et des avis- vous serez bel et bien entrain de vous délecter d’un merveilleux ouvrage.

Prix Hugo à sa sortie, souvent dans la liste des « classiques » du genre, ce roman ne présage pourtant rien d’exceptionnel – sauf bien évidemment si vous avez la bonne idée de lire la quatrième de couverture qui a, encore une fois, la bonne idée de vous raconter l’histoire, jusqu’à la fin. Il faudrait un jour que l’on m’explique l’intérêt d’un tel procédé, déjà que la mention de phrases « accrocheuses » issues de tel auteur, article, journal me parait être l’idiotie incarnée mais proposer un résumé plus ou moins exhaustif de l’histoire dans les genres « paralittéraires » me semble être le comble de la stupidité. J’aimerais ne rien avoir contre les éditeurs ou les directeurs de collection, mais entre Klein qui dévoile les intrigues au début des livres (la postface c’est pas fait pour les chiens) et les quatrièmes de couvertures qui produisent leur quota de résumés niveau brevet des collèges – sans parler des coquilles ou traductions hasardeuses- il semble que c’est bien le mot « produit » qui prime dans l’expression « produit culturel ». Car, si l’on se met à lire du Robbe-Grillet, c’est pour le style, l’approche, les césures, la surprises, le panache ; s’il s’agit des Mémoires d’Hadrien ou des Nouvelles Orientales c’est, là aussi, pour la beauté, dévoiler la fin du dormeur du val n’en gâche pas le plaisir livresque, n’entache pas la pâleur morbide des sentiments. Tandis que révéler le nom de l’assassin ou la dernière page d’une intrigue, même un enfant de 8 ans comprend la sombre crétinerie de l’action- et pourtant, exceptionnel, il l’est.

Outre – c’est moins bien que nonobstant mais on fait avec ce que l’on a- les différents genres, sous-genres, auteurs que l’on préfère, la science fiction aime bien traîner ses guêtres dans les ornières jonchées de théories sociales étranges, de questionnements sur l’individu, sur les avancées scientifiques, sur la politiques, le tout en manoeuvrant entre les carcasses fumantes des vaisseaux intergalactiques. Parvenir à réunir tous ces aspects en proposant une histoire qui tienne la route, c’est-à-dire qui n’aille ni du côté de l’introspection, ni du cycle interminable, ni… bref, on imagine le tableau, c’est que Haldeman parvient à faire.

Ce récit fut inspiré par son retour de la guerre du Vietnam, un moment traumatisant pour nombre de soldats (et de victimes bien évidemment) on peut facilement en juger avec les écrits de Doug Peacock et quelques autres, ou en jetant un œil sur les études énonçant ce que deviennent les gentils soldats une fois qu’ils reviennent au pays (celui là même qu’ils ont gentiment défendus, après ça va de la défense par le biais du je regarder un écran qui fait « bip bip », à je défend en perdant un membre ou eux, en passant par la folie des massacres et des ordres idiots et bien évidemment certains en profitent parfois pour organiser une ou deux séances de tortures en passant, mais ne boudons pas notre plaisir). Bref, rien de nouveau sous le soleil, la guerre est une chose horrible car c’est une affaire d’Homme. Si ce n’est qu’ici les traumatismes ne sont pas vraiment à l’ordre du jour, du moins ils ne viennent pas rompre l’équilibre psychologiquement du personnage principal. Ce personnage n’as pas envie d’être soldat, il est parfaitement lucide sur la situation, il l’a subit exactement comme on subit un chefaillon dans un bureau, il se sait corvéable à merci. Cette conscience, cet individualisme n’en fait pas un surhomme, au contraire tous ses camarades sont comme lui : de la chaire à canon, sans doute là pour la paye mirobolante qui les attend et pour l’action. Une fois passée l’étape de la formation, arrivera la première bataille avec un ennemi qui, con de plus, croira que c’est nous l’ennemi – comme disait le poète qui avait oublié d’être bête- et avec elle la prise de contact avec le lavage de cerveau, l’horreur d’une tuerie, la contemplation éternelle de nos souvenirs. Rien de bien réjouissant. Suivront les étapes de la carrière de ce soldat chanceux.

A ce stade on pourrait croire à un roman guerrier de plus ou à un pamphlet antimilitariste, ce serait sans compter sans l’ambition de l’auteur.

Les voyages spatiaux vont être l’occasion d’autant de bouleversement temporels, alors que William, le personnage principal, va rester et vivre dans un temps subjectif entrecoupé de quelques périodes en caissons d’immersions, le monde autour de lui va changer, bouger, évoluer. Cet aspect est rendu crédible par un sens aigu des données scientifiques,  sans nous noyer sous les notions complexes que ce type de situation provoque, Haldeman parvient à rendre la science vivante, du moins au cœur du périple. Doué en physique le soldat débutant se retrouve peu à peu totalement dépasser, mis au clou, par les avancées qu’il côtoie et qu’il doit prendre en compte. Avancées qui bouleversent la donne, mais qui, paradoxalement, n’empêche ni les révolutions sociales importantes sur terre, ni la stupidité politique –ou martial- ni la guerre de continuer à se faire selon les mêmes principes. D’ailleurs le parallèle entre le premier combat et le dernier est révélateur, le dernier est plus long, car plus complexe, plus difficile à gérer d’un point de vu humain, les derniers champs de batailles n’en restent pas moins : humain.

Il ne s’agit pas –uniquement- d’une réflexion autour de la guerre, mais bien d’une mise en perspective du destin de l’humanité tout entière. La sexualité prend une grande part dans le livre. Si une forme de libération des mœurs est normative en début de tome – on peut penser qu’il s’agit d’une notion réaliste vu la date d’écriture du livre- elle est peu à peu remplacer par une homosexualité tout aussi normative, avant que cette dernière ne soit… et ainsi de suite. Or, ce qui prend des dizaines, voire des centaines d’années à être accepté (toi aussi allume ta télévision et écoute les jolis discours politiques, sociaux, moralistes sur le sujet et souviens toi qu’être homosexuel était encore être atteint d’un trouble mental jusqu’au tout début des années 90, joie) non sans heurts au sein d’un peuple, doit être assimilé et pris en compte par un même individu au cours de quelques années de son existence, de quoi en déboussoler plus d’un, de quoi nous amener à réfléchir sur la relativité de nos certitudes.

Ce qui est d’autant plus intéressant, que si au départ l’individu évolue dans une sphère intimiste dans laquelle il peut encore faire des choix, prendre des décisions, être influencé, avoir des repères car des discussions, très vite ceci disparait sous le flot des ans, de même que les références, même le langage perd de son utilité, de son efficacité, pour ne plus devenir qu’une langue morte de plus.

Autre fait marquant c’est à quel point l’auteur saisit l’effroi de la guerre, il la vécu, combien il s’y engage (difficile de passer outre l’aspect autobiographique, que nous n’interrogeons pas ici, car cela prend du temps en analyse et que le dit temps est compté dans l’exercice de ce blog), comment il parvient à en percevoir toute la portée (la guerre est une affaire d’argent, de pouvoir, d’industrie, de soldat, de formation, d’esprit de corps, de plaisir, de pulsion, de média ou encore de censure). De fait, il dénonce combien ces mâchoires totalitaires se referment sur notre quotidien, combien elles conditionnent notre perception du monde, créant une distorsion. Distorsion qu’il personnalise, ce qui amène elle aussi à la relativiser, puisqu’on démarrer dans un état de savoir et de connaissance brouillé, capté, censuré, contraignant ; pour terminer dans une situation pas si éloignée et pourtant…

Ce qui nous fait nous interroger sur le « pourquoi », sur les raisons qui nous poussent à lire le livre, à le percevoir comme un roman et non comme une démonstration. Sans doute parce que William continue également de vivre et d’espérer, d’aller de l’avant pour pousser sa chance, pour continuer d’observer ce monde qui se délite. Peut être aussi parce que nous sommes voyeurs ? Nous détestons la guerre, du moins l’idée d’une guerre chez nous, la guerre des autres est toujours pratique pour émettre un jugement et pour faire de l’argent. On se révolte, on s’insurge, on milite… mais, au final, on aimerait bien savoir : qui est le vainqueur ? Cette pulsion de morbide, ces bas instincts, ces troubles de la conscience, nous préserve de l’aboulie comme de la plénitude, elle nous pousse à continuer de pousser les cadavres du coude pour sortir du bourbier afin de connaître la fin de l’histoire. Moteur paradoxal, puisqu’il motive aussi l’individualité dans ce qu’elle a de plus précieux à préserver : ses erreurs.

Pour finir, un grand merci à Julien Raymond dont la critique négative de ce volume m’a furieusement donné envie de le lire, son avis est assez juste lorsqu’il précise à quel point ce livre n’est ni un propos antimilitariste, ni une ode pacifique et encore moins une dénonciation subversive. Quant à savoir si l’auteur aurait dû se plier à la volonté du critique, rien n’est moins certain.

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