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Il est des livres, si on y prête pas attention, que l’on pourrait prendre pour du Amélie Nothomb, pour l’une de ces grandes nouvelles, à peine novelas, qui se fait passer pour un roman, fait pour se dévorer avec déraison en quelques minutes entre deux wagons les jours où l’office des chemins de fer a décidé de faire plus de profits, en général durant les vacances scolaires.  Du fait de ses courts chapitres, de son nombre de pages, de son succès ce livre pourrait donc passer pour ce qu’il n’est pas.

 

En fait, c’est le genre de livre qui nécessiterait presque un mode d’emploi. Parce que si vous connaissez et, donc, que vous écoutez Jacques A.Bertrand vous êtes en terrain connu, vous saurez comment vous y prendre et vous n’avez aucun intérêt à lire ces quelques lignes. En revanche, si vous ne connaissez absolument pas de quoi il retourne, que le titre vous botte, qu’un ami vous… bref vous voyez le tableau.

Amateur de la langue français, esprit trublion et fantaisiste l’auteur propose souvent des chroniques sous forme d’avis ciblés et acide. Une façon de rehausser la mayonnaise littéraire d’autre chose que de la bête huile plate pour amateur de gras double et de vinaigre véritablement goûteux. Parce que le gros problème de l’humour aujourd’hui (enfin pas uniquement aujourd’hui c’est une problématique cyclique ça dépend des années et des générations) c’est qu’il cherche à être drôle. A force de confondre la saillie verbale, le sens de la répartie et humour, on porte au panthéon, au pinacle ou à l’abattoir – allez trouver la différence – des amuseurs de plateaux télé, des spectacles semi-improvisé, des jugements hâtifs. Le tout faisant, systématiquement, le jeu de l’actu, beurrant le cerveau d’une jolie couche de rire satisfait. L’humour ne rechigne pas à être calfeutré dans un repli générationnel, cela lui permet bien souvent des facilités d’usage, toutefois il ne pousse pas l’arrogance jusqu’à se gargariser dans la suffisance. Si vous lisez (pas que) du Desproges ou du Sheckley, vous rigolez mais vous ne lisez pas que de l’humour.

Non pas qu’il faille déterminer ou définir ce qu’est l’humour, comment il promène son corps adipeux ou longiligne dans les œuvres ou les dîners, même Bergson c’est cassé les dents à ce jeu là – pourtant, quel bout en train – mais il faut convenir que l’humour n’est pas uniquement un chatouillement rapide et efficace des  neurones à zygomatiques, qu’il peut être plus, porté plus ou être porter plus. La notion d’ajout ici ne portant pas nécessairement sur une vue qualitative, ce n’est pas parce qu’un trait d’humour va vous donner à réfléchir qu’il sera plus drôle ou plus fin. L’humour, pour être durable, est une question de dosage, on entre ici dans l’alchimie de la littérature. Ainsi l’irone platonicienne peut porter aux nuées, alors que celle d’un Voltaire va viser en rase motte la tête des ennemis (et des imbéciles de tout poil).

Si, donc, on lit se livre pour passer le temps sans se prendre le tête, on en aura pour son argent grâce à un excellent moment divertissant et chouettement bien rédigé. C’est d’ailleurs ce réflexe qui m’amuse toujours avec l’aspect « prise de tête », le refus de la prise de tête, de l’intelligence, de la culture transformée en une caricature. Le mélange des genres entre connaissances types jeux télévisé et intelligence de bon aloi ayant lieu d’être pour la majorité des gens, si l’intelligence n’est pas rentable à quoi sert-elle ?

Personnellement, face à ce type d’ouvrage, je me dis surtout qu’il serait malvenu de se comporter comme un ogre dans son fast-food favori. Le gras chaud surchargeant les papilles c’est bon de temps à autres, ça dégouline d’une mélasse rassurante, c’est connu, prémâché, sans effort. Mais toujours préférer ce sentiment à un bon restaurant me parait faire preuve du même type de snobisme que celui qui consiste à ne jurer que par les trois étoiles au fameux guide.

Dévorer d’une traite, d’une énorme bouchée, cette centaine de page c’est se priver d’autant de saveurs.

Le jeu, proche de l’Oulipo, des contraintes amène l’auteur à opter pour une trame toujours répétée. D’abord une courte phrase de présentation, incluant un chien la plupart du temps, ensuite les origines grecques ou latines du dit mot, suivi d’un portrait « en nature » du sale type en question avec plus ou moins de digression. La répétition perd en subtilité si l’on ingère le tout d’un coup, le subtilité du procédé passe aux oubliettes, on en garde que la couche supérieure, que l’artifice stylistique. Je repense à ces recueils comme celui des veufs noirs d’Asimov, lire une soixantaine de fois la même trame et ne pas sentir un poids sur l’estomac et prendre autant de plaisir, ça me parait surhumain comme effort, ou alors on joue de malchance dans les paris stupides.

Jacques A. Bertrand s’impose, dans la bonne humeur, cette forme récurrente, par souci d’égalité, pour être certain que chacun des sales types dont il est question en prendra pour son grade avec la même virulence. Cette tonalité apporte aussi (et ceux qui l’écoutent le savent bien) la possibilité de lire ses textes à haute voix, pour essayer de retrouver cette diction lente, grave, astucieuse et perfide à la fois, pour prendre le temps de goûter les mots, le rythme, les césures, pour se délecter des comparaisons et des dérives, pour saisir l’incongruité de notre quotidien et à quel point nous sommes –aussi- un peu de ce sale type là.  Comprendre la répétition et le rythme interne, c’est accepter de prendre son temps, de prendre du plaisir dans chaque bouchée, à chaque phrase, c’est affronter le piquant de l’auteur, ne pas botter en touche.

Comme nous sommes un peu chez Pérec, dans ce domaine étrange du jardin intemporel, du quotidien précis qui ne se démode pas, les choix de Bertrand pour banals qu’ils paraissent au premier abord – pensez donc, dire du mal d’un médecin, des touristes ou des cons c’est d’une facilité, d’un conventionnel- se révèlent emplis de pertinence et de méchanceté. Un fiel bienvenu car il combat les consensus de tout bords ( aussi bien ceux qui militent pour une société bien pensante que ceux qui luttent contre ceux qui militent). Les sales types sont au-dessus des considérations du moment, ils sont de toutes éternités. De fait revenir à la description du misanthrope comme du véritable humaniste, c’est revenir au rasoir d’Occam, c’est se faire plaisir dans le vice et la vertu.

Bref, des textes ciselés, brillants de pertinence et d’ingéniosité et non pas à cause d’un oubli de la maquilleuse (elles ont toujours bon dos les maquilleuses, les pauvres), caustiques plus que méchants. A déguster avec douceur et préciosité pour ne pas les perdre, pour les faires siens.

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