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Je ne connaissais pas, ni le livre, ni l’auteur, ni le bandeau clamant le gain du prix « cafard cosmique ». Soyons plus juste, autant dire que je ne connaissais rien. En prime je me trimballais avec une liste de livres et d’auteurs que l’on m’avait conseillé et le quatrième de couverture, vantait par le librairie, ne m’emballait pas plus que ça. Soyons honnête, je n’avais pas envie de le lire ce livre. De la science fiction, j’en dévore trop, et de la bonne en prime, en ce moment, les péripéties d’un acteur dans l’espace, pour quoi faire ? Autant de bonnes raisons. Le problème c’est qu’elles sonnent définitivement creuses dès lors que je dois lâcher le dit ouvrage.

 

Valentine est un acteur à tout faire, puisqu’il sait tout faire, du jeune premier au roi Lear, du cabotin de ruelle au magicien avec bouquet de fleurs dans la manche, du dompteur de chiot sauvage à la cabriole pour amuser les enfants, Valentine est un acteur à tout faire, il sait tout faire. Tant et si bien que l’auteur a décidé, bien lui en a pris, de lui céder la parole pour une bonne partie du voyage. Nous avons donc droit à un « je », un récit à la première personne, pour une personnalité tout en avant. De temps à autre nous passerons à la troisième personne du singulier, choix volontaire du personnage principal, qui, piquant l’omniscience du narrateur à l’écrivain, décide que sans être objectif sur lui-même il a pour lui le recul des ans… et puis ça évite d’ouvrir trop grandes les vannes émotionnelles, d’en faire trop dans le plaintif, de s’épancher, ça dramatise en somme.

De là, le décor est planté et l’on s’attend à une quête aventureuse. Il est certain que nous allons en avoir pour notre argent en terme d’aventure, toutefois il sera plutôt question de fuite. Une fuite en avant qui dure depuis pas moins de 70 ans ! De quoi mettre de côté les épreuves de la vie, les découvertes, les déconvenues et autres rebuffades, pour  s’attarder, avec délectation, sur la roublardise, le charme, les mensonges, les travers, les astuces, les clins d’oeils, les omissions, les promesses, le charisme… bref, sur tous ces travers qui font le charisme d’un acteur, d’un vrai.  L’acteur incarne, l’acteur est, l’acteur tout ce que vous voulez, mais surtout l’acteur vole votre attention, à ce titre il s’agit de tour de passe passe (comme tous les arts en fait).

Pour parvenir à nous faire croire en lui, le personnage doit être d’une rare épaisseur, ne serait-ce que parce qu’il a une tragédie Elisabéthaine à nous servir. Cinq actes, une présentation, un nœud narratif, le destin implacable et cruel, une solution sans issue et , heureusement, peu d’unité de tons, de nombreuses césures et, puisque nous sommes dans un roman sans doute, beaucoup de digressions.

L’intrigue s’articule autour de la fuite, mouvement dont les perturbations vont induire de nocives (pour le personnage mais aidantes en ce qui concerne le lecteur) plongées dans ses souvenirs. Tout pourrait aller très vite, mais cela serait oublier que si Valentine nous parle c’est parce que nous sommes, avant tout, ses spectateurs et qu’il est en représentation. A partir de là, nous passons un accord tacite avec lui, si nous voulons savoir de quoi il retourne, il va nous falloir le suivre.

Il suffirait de notifier les références, nombreuses, au théâtre de Shakespeare (pas uniquement mais tout de même), les traits d’humour, cyniques et corrosifs à souhait, les situations, improbables et la truculence de la pensée du héros, pour nous satisfaire de ce roman jubilatoire, de cette épopée galactique.

Avec tous ces éléments nous aurions déjà de quoi nous régaler, de quoi satisfaire nos critiques les plus acerbes. Toutefois, c’est par le jeu, et l’abus, de ses digressions que Valentine emporte le morceau. Pas moins d’une cinquantaine de pages, autour de la télé-poubelle, une manière efficace de tirer en pleine tête d’une industrie de la télévision et du cinéma que l’auteur venait de côtoyer, pas uniquement pour régler ses comptes, aussi pour notre plus grand plaisir de voyeur  sans télévision. Un épisode sur Obéron 2 (pas vraiment une planète, disons que cela se rapproche beaucoup de la vision que Banks proposait d’un « orbital ») qui donne lieu à des réflexions autour d’un ascenseur, de la gravité, de la démesure. Sans oublier un bagage conçu sur mesure qui ne souffre de comparaison qu’avec celui de Rincevent. Un rapport chien-maître des plus émouvants, des considérations sur les acteurs, sur le temps, le sexe, les mœurs des autochtones, l’auto-hypnose ou l’art. Autant de détails, de périphrases, de décrochement de l’histoire qui ne sont jamais superflus puisqu’ils font l’histoire.

A dévorer ces pages, j’ai repensé à « Spin », que j’avais apprécié – quoique les personnages ne m’ont pas vraiment émus- mais dont la qualité repose sur le savoir faire de l’auteur. Dans d’autres mains Spin serait banal, l’architecture du récit étant assez transparente aux travers des différents événements. Ce n’est pas le cas ici, on ressent moins l’auteur ou l’intrigue (qui n’est jamais un prétexte, mais qui sait prendre le temps de faire grimper la tension au fur et à mesure) qu’un personnage d’une puissance rarement égalé. Contrairement à un Tom Robbins constamment sur la brèche, Varley sait que le carcan narratif qu’il s’impose ne peut échapper à la fatalité, il peut ainsi donner la pleine mesure du personnage, le laisser aller dans ses plus absolus délires, la représentation suivra toujours son cours. Les digressions, les incises, didascalies et autres tours de cabotins font partis intégrantes du spectacle, il n’est pas possible d’y échapper, à ce compte là : pourquoi se priver ?

Ce qui choque également c’est le peu de cas que fait l’auteur de la fin du récit, ou du moins de l’explication, sans vous la dévoiler, on dira juste qu’elle permet un nouveau rebondissement, comme si finalement la trajectoire que nous suivions jusqu’alors attendait surtout le prochain ricochet pour repartir de plus belle. Il est  aussi intéressant de remarquer combien la liberté d’expression prend son sens ici. Souvent la connaissance, l’information et l’expression son rangées, bien en rang, sous la même bannière : liberté. Non pas qu’elles ne soient pas les piliers d’un système démocratique idéal –je précise idéal, car déjà Voltraire s’insurgeait sur la censure à son époque et que dire aujourd’hui des pratiques de censure de certains pays, pratiques rendues possibles grâce à l’aide technologique d’autres pays dits « démocratiques »… dans les deux cas la liberté et la démocratie doivent toujours être en fuite, passons- mais force est de constater que bien souvent on a tendance à accepter une certaine confusion des genres. La liberté d’expression devenant la liberté d’information et vice versa, transformant peu à peu le lecteur curieux et passionné en une forme d’outre avachie gavée d’informations, de connaissances, sans jamais les investir, engoncé dans sa posture puéril et falot de cynique blasé.

Valentine est un personnage captivant car si beaucoup de beaux parleurs existes, ils sont généralement jeunes et la dureté de la vie leur enseigne les bienfaits du silence ou de l’amour. Ce n’est pas, du tout, le cas ici, Valentine est un personnage, vieux et usé, il n’est pas blasé par pessimisme, mais par moquerie, par ironie. S’arrêter, aller en prison, c’est mourir. Son système de débrouille n’est pas un masque pour cacher des vérités trop blessantes, c’est un mode de vie, une jubilation permanente.

Certains voit dans cet ouvrage, entre autres, une réflexion sur la bioéthique, personnellement ce qui m’a surpris c’est à quel point la fuite de Valentine reflétait l’indécision de l’acteur. A l’heure où le statut d’intermittent du spectacle est, encore une fois, en discussion, à l’heure où être « acteur » c’est toujours être une « star », où un personnage existe parce qu’il est « bigger than life », l’auteur propose une vision presque moyen-âgeuse. Pour faciliter les choses Valentine se proclame acteur, il n’a besoin de rien d’autres que de son talent et de sa certitude pour l’affirmer et le savoir. La reconnaissance d’une foule et l’argent semblent accessoires, une scène et quelques spectateurs heureux de vous voir, suffisent à faire de vous un acteur. La fuite c’est aussi quitter une troupe, ne pas terminer un engagement. Or, s’il y eut (en occident pour aller vite et après la naissance de JC pour éviter une digression historique et culture que je ne saurais mener à son terme) des « acteurs fétiches », le statut n’était pas reconnu en soit, il a fallut l’émergence des troupes (chez les anglais et les français mais pas vraiment dans les mêmes mesures) pour définir et connaitre l’état (et le statut) d’acteur. Autant de questionnement sans réponse – pourtant avec beaucoup de jugements et d’aprioris- qui flottent, en apesanteur, en creux de ce roman.

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