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9782351785348FS

 

Je me souviens d’une lecture de jeunesse dans laquelle Morisson célébrait plus l’état de Nature (enfin une forme de sauvagerie) et pas une bataille décisive de la guerre de sécession. Et du personnage de Twin Peaks devenant de plus en plus fou en revivant les épisodes de cette même guerre. Peut être la –formidable – série documentaire de Ken Burns « The Civil War » a-t-elle permis à mon cerveau embrumé de relier ces deux points comme un dessinateur balbutiant parvient par hasard et à force d’exercice d’une ligne droite parfaite ?

Le roman de Lancer Weller s’éloigne de tout ce fatras historico-naturaliste pour mieux en saisir l’humanité.

Si vous vous promenez sur internet à la recherche d’avis sur l’ouvrage vous trouverez un consensus de bon aloi : ce récit est somptueux. On le compare quelques fois à ce bon vieux Cormac, je suis moins à l’aise avec cette comparaison tant il me semble que les récits de McCarthy appartiennent à une catégorie hors norme, tant la comparaison ne peut être qu’au désavantage du « prétendant », que c’est entrer à la fois dans la facilité « tu verras ça ressemble à du… » et dans un esprit de compétition qui tait son nom – je ne crois déjà pas à l’esprit de « saine compétition » dans les activités sportives alors en littérature- En revanche, outre cette réticence, il faut admettre la puissance qui s’échappe de ces pages.

Contrairement à pas mal d’auteurs qui  compilent les données pour en tirer la crédibilité de leur récit et pour en masquer les défauts  – encore une fois comme des dessinateurs remplaçant leur erreurs d’ombrages (ombre naturelle et portée quand tu nous tiens) par des aplats noirs facilitateur « j’ai voulu créer du mystère » – Weller semble avoir digérer une masse importante de documents pour s’imprégner d’une atmosphère, d’une odeur de poudre particulière et non pas pour essayer de construire un récit mais pour le nourrir.

Abel n’incarne pas la nation, ni un quelconque « devoir de mémoire » (il faudrait en finir, du moins que j’en finisse, avec ça un jour), il n’est pas la somme, la collection type carte postale de souvenirs éparses, il n’est pas le fantôme expiateur de l’âme des confédérés morts aux combats pour de mauvaises raisons. En cela la fin du récit est éclairante, d’une noirceur éclairante. Les hommes ne font pas la guerre pour de mauvaises raisons, les guerres humaines sont mauvaises car perdues d’avances, si encore il y avait la conscience du fait qu’une bataille perdue d’avance est bien plus belle qu’une victoire, comme en amour, s’il y avait un élan esthétique savoureux, une dévotion idiote, stupide, confinant à l’éclat vermeil et naturel d’un sang ni impur, ni souillant, reflet de l’acte, bref, inutile. Mais non, on y mêle toujours de la gloire, des honneurs, des principes, des valeurs et ces foutues frontières. Ce roman parle, on s’en doute, de l’après, de ce qu’il reste en-dessous des coutures, des rafistolages, des cicatrices et de la douleur. Ce roman parle des restes physiques, des nerfs à vifs ou de ceux coupés, pas de regrets ou de larmes.

A ce stade on devrait se tourner vers la nature, pour voir ce qu’elle a à nous dire, mais, et c’est là une des forces de Weller, la nature ne fait rien d’autre qu’être là. Si l’on se souvient du premier « Longmire » du début où l’oiseau observe le héros en proie aux doutes et à la gueule de bois, le parallèle et si fort, que la série télé a du se sentir obligé de le reprendre, ici rien n’est aussi évident. Le symbolique n’existe pas, on court après des cerfs fantomatiques, on entend des loups invisibles – les vrais font demi-tour, ils ne sont pas fous-  pour le reste, les arbres ne cachent rien, la mer va et vient en un ressac des plus réguliers, on ne peut pas manger tout le gibier. Ainsi on fait parti de la nature, c’est une question de bon sens et de survie, pour le reste – les choses humaines – il vaut mieux s’en méfier.

La documentation a donc nourri le texte, mais non sa structure. On part d’un point donné, connu, concret, pour repartir à sa source et de là on remonte encore un peu par à-coups successifs aux origines d’un personnage. L’alternance des chapitres servant à donner un souffle épique à l’ensemble, nous laissant, comme souvent, sur une non-fin, dans un moment crucial. Bien évidemment tout prendra sens à la fin. Bien évidemment, lire le premier chapitre permet de deviner, de comprendre l’histoire, de savoir où l’on va. Ce refus de l’originalité, cette absence du faux-semblant, de l’intrigue, apporte un plus indéniable à l’ensemble, en donnant du poids au passé et non à l’avenir, cela instaure une pesanteur, donne du poids à la fatalité. La guerre, impossible d’y échapper, elle attend là, tapis dans le cœur des hommes, aussi noble et évidente que la vengeance.

Les horreurs des combats, l’âpreté des décisions, les carnages sont à la fois proches et éloignés. Proches parce que l’auteur a suffisamment de talent pour nous faire vivre ces combats de l’intérieur, sans trop en faire, par petites touches, distillant le venin de l’empathie et de l’imaginaire à faible dose. Eloignés parce qu’ils n’ont plus de valeurs, ne veulent plus rien dire, Abel est muré dans un silence dont il ne veut pas, qu’il ne souhaite pas, mais, sans écho, il ne peut dialoguer alors à quoi bon ?

On pourrait dire que le roman « force » le dialogue, de façon moins direct plus temporelle, qu’il creuse le sillon fataliste.

Chose surprenante, ce roman repose sur une vision optimiste du monde. Du moins, aux ordures pures et dures, répondent des actes de gentillesse et de compassion. Or, et c’est le point à souligner, celui du moins qui m’aura le plus marqué durant ma lecture. La méchanceté n’a pas de raison, elle est là parce qu’elle est humaine, elle ne se justifie pas, ne s’explique pas, elle est là, brutale, forte. Lui répond une charité, un don, tout aussi gratuit. Abel se fait aider par des gens de passages, il ne donne rien en retour, ne propose rien, on ne lui demande rien, on ne s’attarde pas, on ne pérore pas sur la morale ou l’éthique, on ne forme pas une équipe de « gentils » pour sauver le monde ou pour lutter, on ne profite pas de l’occasion pour glaner de la chaleur humaine, on n’attend pas de récompense.

A ces deux pôles égoïstes, répond une guerre grossière, boursoufflure grotesque de tels agissements. Une vision plus subtile que la mention d’un « parcours initiatique » ne pourrait laisser croire.

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