Mots-clés

priest

 

Ce qu’il y a de rassurant avec la formule de Rimbaud « je est un autre » c’est qu’elle résonne comme un partage de la folie. Elle éloigne le dogme cartésien d’un moi stable, elle fait écho à notre besoin de liberté dans une société oppressante. Priest semble comprendre que ce qui en fait le charme c’est l’utilisation d’un verbe être à la troisième personne, verbe d’incarnation actée, enfermant le sujet dans son monde interne, l’éloignant des autres autant que de lui-même. Vivre, être, ce paradoxe c’est l’affaire de chacun, l’écrire.

 

L’écrire c’est figer dans la roche de l’âme ce qui est le mouvement. Opter pour une autobiographie, pour la présence lancinante, entêtante, exaspérante d’un « je » replié et racorni sur ses états d’âme au point qu’il cherche à les écrire, c’est opter pour une réflexion sur l’acte même d’écrire. Là où Lynch ou le cinéma opte pour une perte des repères visuels, Priest pose dès le départ les bornes d’une psyché omnisciente et stable. La quête qui est la sienne ne transcende en rien l’état humain, elle s’inscrit, au contraire, dans l’actualité. Le narrateur est un londonien tout ce qu’il y a de plus paumé, produit du consumérisme ambiant, il n’est rien d’autres qu’un ersatz mâché et remâché par le temps qu’il passe à regarder son nombril et le plafond en guise de quête identitaire. La solitude qui émane de lui est séculaire autant que bêtement contemporaine, le pédantisme qui s’en dégage, nous éloigne des malheurs dont il est question. Tout juste à ton envie de tapoter la tête de cet adolescent mal dans sa peau, un sourire bienveillant et moqueur aux lèvres. Pourtant, le style sobre, toute en élégance de l’auteur, plus proche de l’esquisse d’un Maupassant que d’une plainte à la Tchékhov, apporte une harmonie malsaine. On pense aux pages du Horla, à ces contes où l’épouvante et la peur se glisse dans les descriptions, tordant le réel dans les yeux du personnage, faisant du lecteur le témoin privilégié d’une folie à venir.

Cette folie passe au premier plan lorsque notre personnage se décide à écrire. Nous ne sommes pas chez K Dick où l’on peut dire que lorsque la folie toque à la porte c’est en fait la réalité, ou chez Lovecraft, des horreurs sous le lit. La vie entière devient une page blanche. Il doit remettre en état une maison, pour se remettre en état, comme on noirci une page. Les travaux, le bricolage comme dirait Lévi, est une métaphore de qualité pour exprimer cette quête de soi, de renouveau. L’écriture, en revanche, éloigne du corps, des meubles, elle enferme l’esprit. Le jeune freluquet amorce une quête identitaire, basée sur ces souvenirs et sur l’insatisfaction du résultat.

S’écrire est impossible, s’approcher de ce que l’on fut c’est s’éloigner de ce que nous sommes, aucun mot n’est suffisant, tout  mot est un monde trop vaste. S’impose la fiction. Quelle autre voie que celle-ci ? Quelle autre possibilité que celle d’inventer un autre univers, d’autres personnages, d’autres lieux pour cerner au mieux la vérité de ce que nous sommes ?

Question rhétorique tant la réponse nous parait d’évidence, tant s’impose à nous le fait que chaque livre est une part de l’auteur. Puis viennent les thèses, les réflexions, les concepts littéraires, l’histoire, la tentation de la biographie, de l’exégèse ou, au contraire, le refus du contexte. Cela devient plus complexe lorsque le narrateur invente un monde qui est celui qu’utilise l’auteur. Les imaginaires se superposent, les questions s’entrecroisent, les problématiques se décalquent suivant les pointillés d’une mise en abime plus flou, terrifiante et malsaine.

Pourtant il est question de victoire, d’îles paradisiaques, de chaloupantes escales suaves et fruitées, de quoi croire en Baudelaire. Si ce n’est que lorsqu’on ouvre la fameuse porte (sans nécessiter de rentrer dans l’armoire) c’est la figure hirsute d’une Mallarmé aussi mystique et hagard que l’on trouve.

 

Dès lors, si la thématique reste, nous plongeons à corps et à cris dans l’authenticité et non plus dans le vrai.

Je n’ai pas lu un livre de science fiction au sens populaire du terme, c’est à dire une construction plus ou moins complexe autour de concept scientifiques ou futuristes (pour aller vite), il faudrait comme pour l’oreille interne donner à lire ce livre à d’autres lecteurs que ceux qui fréquentent le rayon SF. J’ai lu l’ouvrage d’un auteur qui apprécie la notion de double et de création. Si je ne connais pas encore ses ouvrages les plus connus, j’avais déjà apprécié le « prestige », je n’ai pas lu un ouvrage de construction esthétique, je n’ai pas lu une roublardise littéraire de plus, j’ai lu un trouble, un malaise, un fractionnement de la personnalité. Le marécage, le bourbier de l’écriture prend dans ses sables mouvants, un narrateur qui sans cesser d’être lui devient un autre.

 

A ce stade, il devient impossible de continuer à lire de la science fiction ou même de la fantasy, l’idée d’un traité sur la question du double (sans Antonin) disparait au fil des exigences narratives, des retournements de situation, poussant toujours plus le lecteur à s’écarter du narrateur. Car, et c’est là la force de ce roman, la puissance d’écriture de Priest, plus le narrateur s’enfonce dans sa folie, plus il s’isole socialement, plus il pense que les autres le comprennent alors que son comportement s’écarte de la « norme », plus ses sentiments s’émoussent et se figent (en ce sens si le choix du titre en français s’écarte du clin d’œil voulu par l’auteur, puisque « affirmation » répond à « negation » titre d’une nouvelle de son recueil « l’archipel du rêve » se déroulant dans le même univers, il cerne à merveille la transformation en pierre de l’esprit du narrateur, la manière dont le cercle morbide et hallucinatoire qui lui sert d’esprit ), plus il se contredit, plus il se complait dans son parcours, moins il devient fou. Plus exactement les indices de la perte de contact avec la réalité s’accumulent et jamais le narrateur ne remet en cause ce qu’il est, ce qu’il devient, où il va. Il y a dans cette avancée, vaine et triste, un angle obus rendant la compréhension de plus en plus difficile, on tient la main de l’histoire pour ne pas avoir à sombrer avec le héros, pour ne pas, dans un jeu de miroir pervers, être lui.

Le « je » c’est l’action d’être ici et maintenant c’est aussi la promesse d’être demain. Cette promesse temporelle, c’est la promesse du vivant tout autant que de la raison, la détourner de son objectif c’est prendre le risque artistique du beau, c’est tenter le diable. De la folie sociale à la folie médicale il y a parfois une frontière plus ténue qu’on ne le voudrait.

Il y a de la naïveté dans le mouvement du narrateur, il semble prendre à cœur d’incarner le « deviens ce que tu es » nietschéen (plus que celui de Pindare, la perspective ici étant plus contemporaine et résolument tournée vers l’individu ce qui aurait peu de sens au temps de pindare), alors que le monde est un rhizome deleuzien, un cercle freudien ou une multitude à la Borgès : « «je suppose déjà qu’il y a un deuxième être en moi qui s’accommode du premier ; si je suis conscient de ces deux êtres, cela veut dire qu’il y en a un troisième, capable d’envisager la présence distincte des deux premiers… et ainsi de suite jusqu’à l’infini. » 

Ici, on ne peut plus souhaiter une bonne lecture, tout juste peut on espérer en sortir vivant, indemne sûrement pas.

Publicités