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On l’oubli trop souvent, le steampunk est, aussi, un genre qui sait rire. L’évocation de l’époque Victorienne nous ramène souvent aux côtés de Holmes, du spiritisme, des prostituées, de Jack l’éventreur, de la révolution industrielle… bref de Dickens et de la pauvreté ; pas vraiment de quoi rire. D’une part à cause de la frivolité dramatique semblant gagner une partie du public, d’autre part car l’époque contient déjà son lot de farce et de moquerie. L’humour le plus présent dans le steampunk repose plutôt sur l’exagération.

A la lecture de ce que l’on nous propose dans les « littératures de genres », j’avoue que j’avais un peu peur en attaquant l’ouvrage. D’un aspect Jules Vernes, c’est-à-dire une forme d’aventure sérieuse old school, projet louable mais, à mon sens, voué à l’échec, ou, pis encore, d’un aspect, plus contemporain celui-ci, « wikipédiesque ». J’avais peur, pour tout dire, d’un exercice de style à contrainte. Le genre de livre sympathique, bien fait, bien écrit, bien pensé mais structuré plutôt qu’écrit, véhiculé plutôt que raconter, le genre factice. Bien des éléments me contredirent dès le début du roman et j’avoue avoir été conquis au fil des délires et exagérations de l’auteur. Je ne pensais pas un jour lire, ailleurs que chez Mignola, des histoires de cerveaux humains greffés sur des corps de grands singes.

Le choix des personnages est risqué, Burton est une légende historique aussi bien que littéraire, à un point tel qu’il devient difficile de pouvoir séparer les deux, s’y attaquer c’est choisir la facilité du personnage « parfait » charismatique et brisé à la fois, le héros solitaire mais incompris, l’impossible jonction entre Corto et Raspoutine. Il porte à merveille le récit, le pousse en avant au risque de le faire chuter la tête la première. Le souci avec ce genre de personnage étant une adhésion immédiate mais peu durable, une forme littéraire de l’aventure d’un soir, il vous laisse de bons souvenirs mais de là à construire sa vie avec, non merci. L’utiliser c’est prendre le risque de l’anecdotique. L’idée de contrebalancer ce poids lourd en la personne d’un poète décadent prend du sens lorsqu’on sait que les deux furent connus pour défier les mœurs de l’époque (notamment par le biais de Sade, lien que l’auteur saura utiliser à son profit dans une séance de fessée et un passage à tabac désopilants). On s’attendrait à plus de légèreté, de recul, de folie, de fragilité avec un poète comme acolyte, si c’est bien le cas par moment, il faut bien avouer que cela engendre surtout un rapport père-fils bienvenu en ce qu’il « calme » les trépidations du récit. Le ressort, comme bien d’autres, est plutôt cinématographique et il marche très bien permettant un rythme assez naturel.

Bien évidemment, on n’échappe pas vraiment à la lourdeur de certains passages obligés, nos deux héros discutent en se rendant à un pub pour le bien de leur investigation et, comme par hasard, le conversation s’oriente vers des considérations morales et éthiques qui présentent avantageusement les différentes factions en présences dans l’histoire qui est la notre. Toutefois, il faut admettre que pour contraints qu’ils sont ces passages possèdent un charme certain, l’évocation des préraphaélites ou de Sade, nous changeant à la fois des explications sur « l’origine de la magie en ce monde » que l’on croise dans encore trop de récits pour enfant-ados ou de la mention à Jack L’éventreur ou au « mal en chacun de nous » parsemant les récits plus « adultes ».  D’autant que l’auteur sait se détacher de ces moments pour nous offrir des vrais bouts descriptifs, comme l’arrivée au manoir proche de Lovecraft. Le plus souvent, l’action est menée par des dialogues ce qui nous place assurément du côté de l’aventure et moins du côté de la littérature.

L’univers uchronique, les personnages forts, une action trépidante ne sont pas les seuls éléments de ce récit. Comme dans tout bon écrit du genre on a droit à un panel d’inventions toutes plus décalées et improbables les unes que les autres. L’auteur se tire à merveille de l’exercice, énumérer ici tout le bestiaire que l’on croise serait ruiner le plaisir de la découverte, nous dirons seulement que pour improbable qu’il soit le mélange entre l’eugénisme, le folklore, l’intertextualité, les machines à vapeur et bien d’autres choses fonctionne très bien, que l’on est pris dans un tourbillon créatif. Or, comme l’enquête est déjà placée sur des rails efficaces et sérieux avec un personnage principal haut en couleur (et ouvert d’esprit), toutes les exagérations deviennent possibles.

Si l’on croise des cygnes géants ou des théories darwiniennes prises au premier degré, Hodder n’en n’oublie pas pour autant l’aspect plus sombre de son univers. Pour foisonnantes qu’elles soient les ruelles de Londres sont encrassées dans une fumée de suie constante, une purée de pois à côté de laquelle le smog semble être une brume matinale translucide. Les mœurs sont rigoristes, les conventions ont la vie dure, l’amour n’a pas sa place, l’amitié parait se forger dans l’épreuve et la trahison parait avoir une place plus grande dans le cœur des protagonistes. L’exubérance de l’univers est, une fois encore, contrebalancé par un décor terne et triste. Les inventions les plus utiles possèdent des effets secondaires des plus contraignants, la pauvreté, la cruauté et l’injustice n’ont pas été éradiquées de la société.  Dès lors l’enquête palpitante ne franchit pas –du moins pas vraiment- le cap de la nécessaire résolution qui sauve le monde, à ce titre la réaction des villageois à la fin de l’ouvrage est assez révélatrice, une sorte de prise de recul aussi brutale que drôle.

On l’aura compris, tous les amateurs de steampunk (plutôt ceux de la branche « clin d’œil », il n’est pas vraiment question d’inventer un univers mais de broder un patchwork aussi plaisant que pratique autour d’un modèle existant) seront ravis de découvrir cet ouvrage, tant on y trouve tous les ingrédients du genre distillés avec plaisir et savoir faire. L’humour et l’inventivité ne promettent rien si ce n’est beaucoup de divertissement et quelques prises de risques scénaristiques, bienvenues. On est loin du roman bâclé pour amateur en manque, du roman de vacance, de l’exercice de style navrant. J’avais peur d’avoir affaire à un faussaire, loin s’en faut, il s’agit d’un vrai bon roman d’aventure, d’un récit bien ficelé et plaisant. Bien évidemment nous sommes loin des enjeux – dans un tout autre genre, mais dont l’intertextualité réaliste ou imaginaire rappelle les démarches- d’un Fforde ou d’un Pratchett, tant sur le plan de la thématique (trop explicites ici, elles perdent en surprise) qu’en naturel (Pratchett parvenant à dynamiter votre cerveau de l’intérieur). Mais, c’est un vrai bon premier roman.

Pour finir, et en évitant bien des choses comme à l’habitude, un regret et une belle surprise. Le regret d’une « bataille finale » trop longue à mon goût ou du moins trop cinématographique, si un passage comme celui avec les ramoneurs est-là aussi- obligé, il possède ce petit plus littéraire sympathique et plaisant, ce qui n’est pas le cas de cette bataille gargantuesque, dont les descriptions m’ont un peu ennuyé. Il faut souligner l’excellent travail d’édition de la maison Bragelonne, l’ouvrage coûte un bras, mais la traduction, les choix de mise en page, la composition tout est impeccable !

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