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Si ce n’est pas le nain avec le couteau dans le phare peut-être est-ce l’alcoolique du quartier ? Seul hic (c’est le cas de le dire), il s’est suicidé avant de confesser le meurtre, qui n’aura lieu que demain. A moins d’avoir expérimenté les parties de Cluedo sous l’influence d’un quelconque hallucinogène, il y a peu de chance que vous ayez lu des mobiles et des modus operandi aussi tordus que ceux présents dans ce recueil.

Ça doit venir de mon côté naïf. A l’heure où des centaines de bouquins sortent tous les mois en France (et qu’un groupe de librairies vient de fermé après de jolis rachats ayant pour seuls buts le profit de certains, enfin espérons que l’idée de quelques libraires indépendants de monter leur propre plateforme pourra voir le jour sous les meilleurs auspices) et que la plupart sont uniquement là pour vendre et faire du stock ou pour je ne sais quelle raison trop souvent mercantile ; j’ai toujours l’espoir de voir ressurgir des anthologies, nouvelles traductions, rééditions, appareil critiques autour d’auteur comme Edward D . Hoch… et puis, rien ne vient (ou peu, ou dans des éditions de qualités mais confidentielles, comme on dit, donc hors de prix).

Le constat n’étonnera pas, pourtant, comme ce roman, il se trouve au milieu d’une chaîne. La chaîne des critiques navigue d’un extrême à l’autre, d’un côté on voit fleurir des avis rapides mais souvent définitif, le genre commentaire de réseau social, omnipotence de l’opinion instantanée, comme si tout était question de satisfaction immédiate « l’objet culturel à t’il, oui ou non, rempli son office ? » et de classement. A l’autre bout de la chaîne l’aspect panégyrique qui s’en tient, coûte que coûte, à un discours à base de diégétique et de schéma tiré de Jacobson pour que l’émetteur puisse appuyer son discours autour d’un énonce compréhensible par un émetteur. On s’étonne qu’il n’y ait que deux étudiants éveillés dans la salle. L’art (et pas cette garce de culture avec un petit « c ») prend son pied entre les deux. Parfois elle s’amuse à s’égarer vers trop de sucré ou trop de salé, mais, même le gouvernement l’édicte, il faut mange bouger, des fruits et des légumes et ni trop gras ni trop salé. Sinon on finit par aimer le métadiégétique sans aimer lire ou on néglige la paralittérature. Bref, c’est une question d’équilibre et de juste milieu. Exactement comme ce recueil.

Constater le manque de volonté des éditeurs et on vous parlera du, sacro-saint, public, de cet idiot de lecteur qui préfère ternir le sable à coup de Musso ou de bio de Barbara (petit tacle au passage à une bio violette, dont je ne citerai pas l’auteur afin de ne pas écorcher mon clavier, parce que le coup des « … » à chaque fin de paragraphe, les citations sans source et autres théories fumeuses, non pas que ça salisse l’artiste, qui n’était pas une sainte suffit d’écouter sa musique pour le savoir, mais ça pollue la poésie), des problèmes de flux tendus, de concurrence, de coût de production, des librairies incompétents, des médias et puis y’a même des écrivaillons qui en sont encore à signer un pacte avec leur sang, à vouloir sortir de l’anonymat pour devenir Maupassant. Constat amer mais lucide ma bonne dame. C’est comme la nourriture, on discute des mérites comparés de telle ou telle marque de saumon, parce que le bio c’est trop cher vous comprenez bien, si ce n’est que le saumon est un produit de luxe, normalement. Les fast food japonisant, font du tort à tout le monde, des clients aux poissons en passant par la curiosité, mais ça fait plaisir, on a bien le droit de se faire plaisir et puis ça crée des emplois… et puis saumon ou thon rouge, on s’en fout, c’est bon.

A quoi bon vouloir parler littérature dans un avis, de plus, de moins, sur un énième recueil de nouvelles ?

Hoch est un auteur d’énigmes reconnus, du moins dans son pays, il a écrit peu de romans, beaucoup de nouvelles et (si ma mémoire est bonne) aussi un peu pour la télévision. Il possède ce talent fou et rare, d’être populaire. Publiées dans le Ellery’s Queen Magazine ces nouvelles lui valurent une renommée et un succès mérités. Bien souvent il s’agira de pièces fermées de l’intérieur ou de meurtre impossible.

Autant écarter les rideaux tout de suite, le suspens ne tiendrait pas, nous ne sommes pas ne présence de Graham Greene ou de ces histoires ciselées, millimétrées à la psychologie complexe, ou, tient tant que nous y sommes, dans les Ellery Queen troisième période. Nous ne sommes pas non plus dans le polar comme exercice de style pour manchot du bulbe écrivant avec les scories du premier correcteur orthographique. Nous sommes dans l’histoire écrit avec talent , astuce, savoir faire et ingéniosité.

Le schéma sera souvent le même, à une ou deux dérogations à la règle prêt, nous sommes invités (mon dieu le monde diégétique frémis, bon j’arrête là ce régime à base de forceps mentaux) à prendre un verre avec le docteur Sam Hawthorne ce dernier se fait alors une joie de nous raconter l’un des nombreux (très, très nombreux) mystère qui ont jalonné sa vie et sa carrière. Nous voilà propulser dans une petite ville des Etats-Unis dans les années 20 (les histoires se suivant chronologiquement nous verront l’expansion de la ville, sa résistance au crack boursier, l’arrivée de la modernité, cette dernière souvent mise en avant par les changements de voiture du héros). Une façon de dépeindre l’Amérique, ses attaches, ses travers et ses habitants. Tout est toujours caricatural, car fonctionnel, si vous voyez arriver un joli brin de fille aux grands yeux humides soyez certain qu’elle se révèlera être la victime ou la coupable. Le shérif semble plus servir de faire valoir que de réel ami du principal protagoniste, nous sommes loin d’un Longmire. Pourtant, les histoires se suivant et se ressemblant, des intimités se nouent, des traits de caractères apparaissent, des réflexions et des heurts pointent le bout de leur nez. Entre les interstices des meurtres et des problèmes à résoudre, par pointillisme, s’élabore une trame émotionnelle de plus en plus complexe. Si lire l’intégralité des nouvelles permet de saisir cette approche, les choix de ce volume sont suffisamment malins pour le permettre également. Nous sommes bien, d’un point de vu humain pourrait-on dire, dans du feuilletonesque. Un créneau plus télévisuel que littéraire, c’est-à-dire que c’est bel et bien la narration qui prime, son efficacité, la résolution de l’énigme, la démonstration, la mise en place des indices et la crédibilité de l’impossible se nouant sous nos yeux qui priment et non les personnages. On s’éloigne des aventures de Sherlock Holmes, car la récurrence des personnages permet un attachement plus émotionnel et moins cérébral, de plus le docteur Sam semble attaché à une forme d’humanisme que nombre de ses « confrères ».

Cet humanisme a ces limites, en cela un zeste de Juge Ti semble s’être glissé dans le cocktail, si son amoureuse du moment est dans la liste des suspects potentiels il n’hésitera pas à le mentionner, à la faire fouiller et à la perdre pour les besoins de l’enquête, de quoi refroidir les ardeurs de plus d’une prétendantes.

Là où de nombreuses séries tv forcent le traits à vouloir « créer des liens, une équipe, des relations complexes » de manière mécanique et forcé, Hoch semble prendre les choses dans le bon sens en se les assignant comme autant de contrainte. Faire intervenir le shérif à presque chaque récit l’oblige à renouveler le personnage, idem pour sa secrétaire ou ses relations avec ses patients ou son compte en banque (l’achat dispendieux et somptuaire d’un nouveau bolide l’obligeant à accepter un local moins cher). Plutôt que des histoires écrites pour symboliser telle ou telle relation ou émotion, Hoch choisie les aléas de la vie, les penchants des caractères de ses personnages pour les faire évoluer ou prendre des décisions parfois à contre courant de leur bien être ou de la tranquillité.

Ce faisant, il va à l’encontre de ses constructions d’énigmes toutes parfaitement exécutés et maîtrisées jusque dans leurs moindres détails. Si la lecture de ce genre vous a permis de tout connaître, de tout deviner à l’avance, de comprendre quelle phrase sous ses dehors anodins est en fait un précieux indice pour le dénouement, votre ego sera aux anges, quoi de mieux en effet que de pouvoir se dire « je le savais » au bout d’une vingtaine de pages, de jouer la carte du mystère, de signer un contrat sans bluff, sans escroquerie, sans que l’auteur ne vous survende son tour de magie ?

Bien évidemment lire toutes les nouvelles les unes à la suite des autres, un peu comme pour l’édition du club des veufs noirs d’Asimov, risquerait de provoquer une indigestion. Toutes étant présentées sur le même modèle, l’effet de surprise, le plaisir, ne jouiraient plus de suffisamment d’espace pour vous plaire. Cela parait évident, mais comme la mode et au marathon de série télé, il parait opportun de prévenir le potentiel lecteur du risque de voir sa lecture gâchée par une trop grand précipitation. Le plaisir ça se mérite.

L’ingéniosité ne serait qu’une éponge sale sur le rebord d’un évier de cantine scolaire si elle n’était pas pimenté d’une pincée (ou d’une poignée pour les plus aventureux et les plus doués) d’humour ou de décontraction. Là encore l’auteur parvient à bien cacher son jeux, l’esprit rigoriste du héros, la nécessité d’avoir un esprit aiguisé pour recomposer les puzzles, prennent place dans un univers à la limite du loufoque. Ici l’impossible est peu surnaturel, il est plus au bord d’une erreur de perception, comme si l’un de nos rêves de fins de nuits prenait vie et qu’il fallait, de force et d’urgence, le faire se replier aux pays des songes. Les mobiles incongrus s’attachant aux techniques meurtrières les plus perfectionnées et tout à fait improbables – je vais mettre au point un meurtre presque parfait afin de faire porter les soupçons sur un autre, je vais attendre le bon chaland pour assassiner un membre de ma famille-.

De prime abord ce souci du détail résonne d’un son artificiel, l’auteur ayant épuisé deux mois de nuits blanches vient de trouver une nouvelle idée, il l’écrit et tant pis si elle n’est que peu crédible, si personne n’agirait de la sorte. Pourtant, au fil de nos lectures, on se prend à attendre, à espérer plus qu’à souhaiter (l’espoir est rationnel pas le souhait) cette incongruité. A commence comme ça et on finit par douter des hiboux.

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