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La mémoire est une chose intéressante. D’un côté on demande aux pioupious de s’en faire un devoir sur les bancs de l’école de l’autre on leur donne les outils critiques pour comprendre que les politiques actuels leurs mentent. Comment voulez-vous vous y retrouvez ? Comment évitez que les sites branchés sur les théories du complots ne fassent pas le plein ou que les délires victimaires de certains ne fassent pas recette ? Comment échapper à un prix Goncourt au timing si parfait quand un président mentionne des résistants de la seconde à la commémoration de la première ? Personnellement, n’étant pas mieux loti que les autres -et ne me nommant toujours pas Pierre- j’avais oublié l’auteur.

 

Cette lecture est un prêt et j’honore toujours les prêts, j’en fais un point d’honneur. Lorsque l’on vous prête un livre il est important d’aller au bout. Si on vous l’offre vous avez le droit tacite de l’oublier dans un coin, de le laisser prendre la poussière, de se faire adouber ou non par vos petits chouchous. Les responsabilités sont plus importantes et se targuent du sceau de l’urgence quand il s’agit d’un prêt, un prêt ne se prend pas à la légère : il va falloir rendre le prêt, dans un délais assez court (mais pas trop tout de même sinon vous perdez en crédibilité), avec en sus un avis à donner, bien évidemment vous pouvez vous contenter de piocher ci et là quelques mots bien senti dans le panier garnis des banalités « c’était bien » « ça m’a bien plu » « j’ai adoré » « nan franchement ce n’est pas mon genre », ça fera très bien l’affaire. Finalement le seul souci de ce genre d’esquive c’est que vous vous mentez à vous-mêmes et qu’il devient difficile d’être considérer comme un lecteur à vos propres yeux. Bref, un prêt c’est la plaie.

D’autant plus lorsqu’il s’agit d’un prix et pas n’importe lequel : le Goncourt. Pour moi, le temps de Gary ou de Proust est terminé depuis belles lurettes, je me moque des sorties littéraires, je me moque des prix (sauf le Hugo parce qu’on en parle encore peu en France, réflexe de gauche sans doute, mon dieu je m’embourgeoise façon télérama, vite du bromure). Je n’échangerai jamais un baril de prix Goncourt contre une pincée de Pratchett (qui, oui, a gagné tout un tas de prix mais dont on se moquer éperdument chez nous en France). Si j’avais des a priori ils vinrent sur le tard, le mal était déjà fait, le livre était sur la pile « prêt » de mon chez moi, impossible d’y couper : cette année j’allais me fader le Goncourt. Mouarf, calvaire quand tu nous tiens.

J’ai donc attaqué le dit récit avec pour seules armes  mes préjugés négatifs dans une main et un avis positif de la fabrique de l’Histoire dans l’autre (avis parcellaire n’ayant pu écouter l’entretien de l’auteur dans l’émission en entier).

Je passerai outre les mentions politiques et historiques de l’ouvrage tout simplement parce qu’il est difficile d’aller à leur encontre. L’auteur à fait un travail de lecteur remarquable, il a lu et digéré une foultitude de classiques littéraires et de romans ou ouvrages plus spécialisés, en cela le contexte est parfaitement bien rendu. De manière tout à fait plate et terreuse mais tout à fait crédible pour le peu que l’on ne s’attache qu’au vernis.

 En fait c’est le début qui m’a mis la puce à l’oreille, qui m’a fait m’éloigner du récit, alors même que j’aurais du y entrer.

Evoquer les tranchées ce n’est tout de même pas rien, c’est aller dans le sale, le sang, la crasse, les pieds qui pourrissent, de fait les interventions cyniques et sarcastiques de l’auteur dans les premières pages apportent un décalage littéraire. Qui ne m’a pas semblé bienvenu. Entendons-nous bien, je trouve que c’est une très bonne idée, que cela permet une prise de distance étrange et quasi burlesque – j’ai beaucoup pensé au Kafka des Amériques par exemple- d’avec les horreurs de la guerre, c’est pertinent, bien senti et assez drôle. Toutefois le romancier fait le choix de ne pas user de procédé tout au long de l’histoire, il apparait et disparait en fonction des moments, choisissant les instants les plus dramatiques pour surgir de derrière le rideau historique, comme pour dire « attention ce passage est important je le mets donc en relief », ce qui fait paradoxalement perdre de l’épaisseur à l’histoire, la faisant se replier dans les jupes des personnages.

Car sur un récit court, un tel procédé, forme de pliage pour pâte feuilletée, peu donner de la force au discours, peu en relevé le piquant, attirant le lecteur dans un piège à loup caustique. Ici, il (le procédé) est tourné vers les personnages, vers leur devenir, les plaçant de facto en « victime », en pantins désarticulés au milieu de considération géo-politiques les dépassants, réduisant leurs aspirations et espoirs au rang de passion infantile, ils sont les jouets d’enjeux qui les dépassent. Une bonne idée, sachant qu’elle permet un rapprochement direct avec leur personnalité, une empathie certaine et de pouvoir dégager le terrain (en brouillant les pistes, mais bon il suffit de lire le quatrième de couverture pour que l’effet s’évente quelque peu) pour la suite. Mais le procédé pose également le contexte comme un substrat artificiel, comme une somme de données, de références, de lectures et non comme un être vivant.

Interpeler le lecteur, le tirer par la manche c’est prendre le risque de le tirer de sa lecture, de l’empêcher de saisir le propos et c’est ce qui m’est arrivé. J’ai perçu cela comme un refus d’obstacle, j’attendais les tranchées, la mort, de croiser la rondeur fatale d’un Tardi au coin des pages, de plier sous le poids d’un choc âpre et dur, au lieu de quoi j’ai un travail soigné, ciselé mais froid, glacé comme posé là pour le décor, pour l’effet, pour assurer que les personnages puissent être crédible. Très vite, j’ai eu l’impression de lire un projet et non un livre, d’avoir à juger un dossier scolaire.  Impression qui ne me lâchera plus.

Surtout que cette impression je la connaissais, elle ne m’était pas inconnue, le nom de l’auteur ne m’avait pas fait « tilt » ou alors pas consciemment, mais ce traitement par couches d’effet, ce refus littéraire, ces touches picturales, cette précision, cette volonté de faire des hommages, de bien faire, cette neutralité me disait quelque chose. Déjà j’étais sorti d’un livre dans le même état, ni ravis, ni en colère, plutôt oublieux du tome que je venais de poser. Besoin d’un verre d’eau pour comparer les insipidités. Un goût de télévision en bouche, des sous, du savoir faire, de l’efficacité, du sens, de la recherche, de l’écriture, mais surtout, surtout de la production. Pas de mercantilisme, non, mais une volonté farouche de bien se faire voir, de ne pas être le dernier, d’être dans les clous, de répondre aux exigences d’un énoncé. Un plan marketing prenant en compte les désirs de l’éditeur et ceux du lecteur… ce goût, ce goût de synopsis posé nonchalamment sur le rebord de la cheminée, n’attendant que son césar pour êtr…

J’y étais.

La mémoire est vraiment capricieuse, le nom ne m’avait rien dit, a force de ne pas vouloir doper mes préjugés j’avais esquivé les avis de la presse (dont je me moque) et des amis (dont je ne peux me moquer, je les choisis), c’est bien ce style, cet arrière goût fade qui avait su réveiller mes petits cellules grises.

Un jour de pluie et de monotonie un libraire de passage m’avait mis un polar dans les mains, même sensation, même télévision, même incompatibilité..; même auteur, « Robe de marié ». Décidément les livres de Pierre Lemaitre se suivent et se ressemblent. Vivement l’adaptation télé, je pourrais m’en passer.

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