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Loreille-interne-Robert-Silverberg

 

Une lande désertique, peuplée du souffle glacial d’un vent du nord particulièrement têtu, aucun endroit où vous cacher, rien pour s’abriter, à peine si l’on peut respirer dans cette aridité glaciale et glaçante, un pas après l’autre à traîner cette foutue humanité… soudain… le bruit d’une coquille de noix qui cède sous votre poids.

 

Silverberg est l’un des arbres qui cachent la forêt, l’un des auteurs qui fit d’un amateur de picsou magazine et des histoires d’horreurs ou d’aventures à deux sous, un lecteur dégingandé et solitaire. La lecture abrite en son sein une forme de solitude attentive, on se plonge dans un livre et l’on en ressort toujours  comme amoindri, comme incapable de s’ajuster véritablement au réel –est-ce bien lui ?- qui nous entoure, on se retrouve seul, désaccordé du monde, impénétrable instant entre béatitude et détresse. La rencontre avec ce sentiment, paralysie du sommeil, cauchemar extatique donnant un avant goût de la mort, sous sa forme adulte je la dois en partie à l’homme dans le labyrinthe. Une plongée en apnée qui a dû asphyxier bien plus de neurones que je n’ose l’imaginer. A partir de là, je n’ai jamais cherché Silverberg, le rencontrer à nouveau était comme revivre un amour de jeunesse, on lui doit tant de nous que la désillusion possible est déjà un crève cœur.

Pourtant cette « oreille interne » était dans toutes les bouches, de tous les cœurs, un récit intime, un classique du genre, LE classique à lire, à posséder, la clef pour rentrer dans le cercle des initiés. Un  moment de folie, un rêve passager je m’emparais du volume et décidé sur le champ d’en lire la première page, comme ça pour voir, pour essayer, sans doute à seule fin de voir si j’y retrouverais le jeune homme que je fus. Les trois heures qui suivirent, le réveil brutal qui leur succéda, eurent de quoi faire passer Jacques Mayol pour un aimable bambin en pince nez et bouée snoopy.

Toute à déjà été dit, écrit, les pires horreurs, les pires erreurs, les gloses sur la bonne-malencontreuse idée du titre français, sur l’aspect autobiographique du récit, sur la qualité des références littéraires, sur l’écriture serrée, dense, plongeant au cœur d’une psychologie arachnéenne, sur les trémolos des pronoms, sur le contexte d’écriture. Que dire de plus, qui ne serait pas du domaine de l’intime et donc de l’indicible ?

Je m’étonne et me réjouis de voir ce genre de roman dans des collections de science fiction. Parce que le point de départ du « Parfum » ne me semble pas plus fantastique que l’amorce de l’oreille interne, parce que l’Aleph regorge d’inspirations similaires et j’en passe. De quoi décadenasser les genres, mais bon tant mieux pour les lecteurs, tant pis pour les documentalistes du verbe.

Ce qui m’a frappé et me frappe encore c’est la roulette russe des pronoms. Le personnage, le point de vu, l’intériorité affective, l’extériorité toute puissante, le je (ici il ne peut que supposer le nous), le il, le vous étrange et familier et, plus étonnant, un tu ici ou là. Comme si la solitude se déployait en une multitude cherchant à dépasser le son geignard d’un monologue incessant. Chaque nouvelle occurrence est la mieux choisie pour rendre compte du désarroi, de l’horreur, de la damnation d’être.  Accepter cette valse, cette polychromie des signes c’est accepter que l’on puisse être ces autres là, non plus dans l’instant rimbaldien mais dans notre langage. Le mouvement permanent du monologue fait écho à Proust (il suffit de noter les références explicites à quelques auteurs mais surtout que le nom d’un personnage est Guermantes pour entrouvrir le tiroir) mais il ancre son apitoiement non pas dans le détail mais dans une « phago-citation » de la rétrospection par l’introspection. En ce sens Silverberg semble anticipé sur l’auto-fiction, digérant la Sarraute d’Enfance et la Yourcenar labyrinthique en un origami plaintif et sombre. Ce n’est plus la vie de l’auteur qui devient un objet fictif, c’est la fiction qui se replie sur la vie de l’auteur. Percevoir l’ouvrage comme un épanchement suppurant la tragédie facile ça serait  se convaincre qu’il s’agit d’un jeu yddish d’affliction, un poil à gratter métaphorique proche de Woody Allen, alors que si la mention à la judaïté est présente (et narrative) c’est plus du fait du contexte que par culture. En ce qu’elle n’adopte pas une forme figée, qu’elle refuse le carcan de la métalepse, la narration fuit l’intrigue pour se réfugier dans la psychologie, pour s’éparpiller dans la multiplicité des points de vus.

Le langage n’a pas ici celui du manque, du tonneau à remplir sans fin, que le vide que l’on évite. Le personnage préfère parler, écrire plutôt que d’affronter le vide (référence à Beckett) ou l’absurdité (celle à Kafka) du monde.

Le parallèle entre la biographie de l’auteur et la vie du personnage ne doit pourtant pas faire oublier celui de l’écriture, presque trop visible pour l’on daigne en parler. D’un côté un personnage payé pour écrire à la chaîne des devoirs scolaires et insipides, vivotant anonyme  de la paresse des autres, mettant peu en avant ses talents et son intelligence, qui lui permettront finalement d’être reconnu. De l’autre un auteur écrivain à la chaîne des pulps et des vulgarisations sous divers pseudonymes à qui l’on finira par donner sa chance (en lui donnant l’opportunité d’écrire notamment ce roman). Entre les deux les pronoms qui s’éparpillent dans une galerie des glaces. On touche ici à l’avers du roman, figure si facile, si lourde, qu’elle fait la poésie de la démarche sans qu’on la remarque vraiment.

L’auteur livre un bout de lui au lecteur pour qu’ensemble ils puissent toucher à un autre. On s’éloigne de l’obsession paradoxale d’un Blanchot pour retrouver le récit.

Récit fluide et généreux du mal être de chacun de nous face à l’inconnu qu’est l’autre, fable contemporaine sur nos inaptitudes et notre besoin d’incertitude.

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