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Dans sa postface l’un des auteurs parle de Tarkovski comme dans lecteur et non comme d’un cinéaste, semblant vouloir montrer que l’adaptation cinématographique est bien cela : une adaptation, une transformation, supposant une compréhension.

Le mouvement orbiculaire qui domine le roman n’est pas un principe ou une contrainte formelle mais bien un but. Fondement final (à rebours pourrait-on dire) d’un récit sombre et glaçant, la sphère convoitée et rêvée, perfection venue au monde pour en racheter les pêchés, n’est pas tangible. Or le roman entier est un roman du tangible, une histoire que l’on prend à bras le corps, il y a dans le choix de ce basculement littéraire la nécessité d’investir une part de nous (lecteur) pour en saisir la pesanteur, pour lui indiquer la direction à prendre. Ce qui fait de Stalker un classique c’est ce parti pris équilibriste entre moralité, humanisme et désillusion.

En cela, parce qu’il en propose une (re)lecture introspective et chaude, Tarkovski a su s’approprier (comme on dit) l’ouvrage à su en défaire le nœud plat des blandices pour en faire un « pur objet ». On peut en voir pour preuve les nombreuses références – artistiques le plus souvent- prenant comme source le film et non le livre.

Le récit des frères Strougatski ne s’enroule autour de rien, il ne crispe pas son fil narratif autour du plomb mythique, sa linéarité est une mouvance continue, il poursuit sa vie en nous, paisible, inéluctable, de ces romans qui ne vous lâchent plus. Il atteint ce statut de « classique » par la voie de cette évidence toute tracée. La question du retour sera pourtant au cœur du récit (si on le souhaite).

Stalker est la proposition de la fin d’une société, capitaliste ou communiste, elle n’existe plus, elle consomme les produits de la Zone sans les comprendre, sans les interpréter, ne voyant là qu’un utilitarisme de plus.  L’humanité se résume donc au noyau de survivance autour de la Zone. Noyau parfaitement autonome puisqu’il contient des militaires, des scientifiques, de la contrebande est un bar (voire plusieurs) que demander de plus. Vouloir entrer dans ce microcosme c’est vouloir faire fortune (richesse et gloire, richesse et gloire) vouloir en sortir c’est faire preuve de sagesse, bien évidemment il est interdit d’en sortir – pour une sombre histoire de mutation. Les nationalités se confondent en un maelstrom d’incognito, seul subsiste cette nécessité de maîtriser le langage.  On parle avec le voisin, on échange avec le collègue, on ordonne et l’on obéit, mais toujours on dénomme pour se faire comprendre autant que pour s’éloigner de l’autre. Je suis parmi les autres, au milieu d’eux mais je ne dialogue qu’avec ceux aptes à comprendre mon langage, mes mots, mon argot, ma vision du monde, mes espoirs. Le ton est long et lent, descriptif, il impose son rythme pesant, que l’on voudrait naturel et qu’il ne l’est plus.

Le point de vu se veut dès lors humain résolument humain.

La dramaturgie se fige autour de l’absence, absence de contact avec l’extérieur, de relations durables, des extra-terrestres qui laissèrent ici bas un tel dépotoir, de connaissances pour démêler les possibles dangers et surtout absence de sens à donner à tout cela. Courir à travers la Zone, c’est cesser de réfléchir, la paix de l’âme contre un risque mortel, voici un marché tentant. On le comprend rapidement, il se développe une tension quotidienne dans cette éprouvette éprouvée, il est noté « science fiction » sur le paquet, d’ici à ce que cela soit un drame il n’y a pas loin.

Tous les personnages sont logés à la même enseigne, non pas dans un égalitarisme forcément totalitaire – qu’on soit en lutte contre ou pour l’égalité on se veut toujours totalitaire, voici sans aucun doute l’écueil premier de toutes sociétés de plus de quelques milliers d’individus- si les scientifiques ont accès à plus de moyens, d’équations et de théories ils n’en restent pas moins autant dans le vague que les profiteurs, les militaires ou que les stalkers de base, de quoi multiplier les points de vus et les personnages sans jamais tirer la couverture. Même le pire des charognards (voici un nom de personnage bien trouvé) fait preuve d’humanité, nous touche en se noyant dans les paradoxes de ce concept, trahissant, gémissant, promettant, usant, profitant quoi de plus proche de nous ? L’ami d’hier, l’ami d’enfance peut très bien, par souci humanitaire – pour sa survie- vous vendre aux autorités, sans raison autre que celle de l’instant. Stalker n’est pas un récit d’anticipation ou de construction, c’est une succession de scènes descriptives, puissantes et émouvantes, d’une rare violence. La scène de discussion dans la cuisine est en ce sens plus proche d’un Tolstoï ou d’un Maupassant et à mille lieux de considérations spatiales ou mondiales (non pas que ces dernières soient honteuses). La violence des propos échangés touche au cœur, on pencherait bien pour une forme moderne du naturalisme cher à Zola mais cela serait supposer que l’on connaissance les « causes » que l’on puisse les toucher du bout des doigts, ce qui n’est pas le cas ici, la « cause » est ailleurs, déjà loin, sans doute à quelques milliers de parsecs des bloodys mary. Le naturalisme ici est bien une quête, les mots toujours les mots, pourquoi cacher la vérité lorsqu’il n’y a même plus de place pour la honte ?

Les considérations moins personnelles, plus morales, visant à interroger le devenir de l’humanité, le sens de la Visite et des Zones, offrent les mêmes apories, les mêmes choix entre illusion et fatalisme, de quoi décharner l’Homme de ses aspirations à vouloir concilier les chevaux qui écartèlent son âme. Comment ne pas penser à ses fragments orphiques « Je suis entré dans le cercle désirable, à pas rapides. J’ai pénétré dans le sein de la maîtresse, de la reine infernale » ? Comment ne pas croire en l’existence d’un mythe.

Puis, du moins au comment et à la fin, vint : la voix. Celle du narrateur, sorte de brute sans héroïsme ni aménité, le genre de patern que l’on découpe en pointillé dans les mauvais films (souvent à gros budget), sympathique parce que grinçant, antipathique parce que trop solitaire. Il débutera en parlant de lui, s’enfonçant dans la Zone, il y gagnera de quoi rincer la compagnie il y perdra bien plus. A la fin, lorsqu’il reviendra, le cycle s’inversera, mais la perte sera moins grande et sa voix sera celle de tous.

Véritable chef d’œuvre devant rester en péril pour ne pas connaître d’autre destin que celui de tomber entre des mains amies, Stalker émerveille autant qu’il effraie.

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