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Et puis advient toujours le moment où l’écueil bon marché de la conscience de l’autre, où la morale judéo-chrétienne que nos représentations ont eu en héritage s’écroule sous le poids de l’évidence. Advient le moment où à beau vouloir y croire, vouloir laisser sa chance au livre, lui laisser le volant de nos émotions, il faut se soumettre à l’évidence : c’était un mauvais choix.

La tendance à préférer la compagnie des livres à celle des hommes et une mauvaise manie, une façon rance de devenir lucide. Car si vous vous laisser faire, vous finirez forcément par vous réfugier dans les pages de tout bouquin vous passant sous les yeux plutôt que d’engager la conversation avec vos compatriotes. A tout ceux qui, comme moi, sont attirés par ce travers, par cette envie d’en finir avec les circonvolutions sociétales à deux ronds : lisez ce livre, cela vous guérira de la littérature pour quelques temps.

Des livres loupés il en existe des tonnes, des palettes entières… des librairies même, c’est dire !

Mais rien n’est pire qu’un livre décevant.

Pour le coup le choc ne fut pas trop rude, déjà avec « les anonymes » l’aspect « planifié » du livre et la fin m’avaient laissé un goût de copeau de titane en bouche. Mais ici, il me semble que l’auteur repousse les limites du bon goût. C’est moins un roman qu’un appelle du pied aux producteurs d’hollywood « oh oui, toi qui a des sous, achète les droits de mon livre à prix d’or… fait de moi un auteur à succès planétaire… je t’en prie reconnais moi ».

Certes, Ellory n’est pour rien dans cette déception. Elle vient du fait que c’est « seul le silence » qui fut traduit en premier, roman étonnant et maîtrisé, dont la sortie nous avait emportés vers d’audacieux espoir. Un auteur pouvant plaire au plus grand nombre tout en étant surprenant, voilà des promesses comme on aime les attendre, comme on aime les lire. Après tout, des auteurs de polars sortant l’enquête de leur héros une fois par an, il en existe pour tous les goûts, un de plus un de moins n’allait faire que saturer un peu plus le marché. Pourtant, bien plus que la petite fille avec son bidon d’essence et ses allumettes, on pouvait déceler dans « seul le silence » une forme de dynamitage possible, une façon (à la David Peace?) de dire au lecteur qu’il peut aller se faire foutre avec ses déductions à la con, parce que la vie est horrible, sombre, amer et tourmentée. Un moyen de coller un pessimisme mordant dans le carcan du polar routinier.

Voilà ce que j’espérais, non pas vainement, mais parce qu’après avoir conseillé et offert ce livre autour de moi, les retours qui m’en étaient fait, allaient bel et bien dans le sens d’une envie plus « punk », plus profonde et obscure d’être bousculé, de dépasser le « gentil livre de plage » pour renouer avec les frissons littéraires. Car, comme toutes les amours, si l’on cesse de séduire et de chérir la littérature, cette dernière vous tourne le dos vous laissant en plan avec ses déjections : les livres de plage… y parait même que certains officiers du collège de france se laissent prendre à ce type de piège (collant) c’est vous dire. De fait, on délaisse trop souvent les livres et l’on finit par se contenter du tout venant, par ne plus vouloir changer de régime pour continuer d’être passif. Demander à un neurologue si la lecture est une action passive, vous risquez d’être surpris. Bref, parfois la tentation de pouvoir partager un livre comme on joue à la balle au prisonnier avec une grenade, vous saisie du simple fait de croiser un livre tel que « seul le silence ».

On aura compris le contexte, malgré les déceptions récentes et grandissantes que furent vendetta et les anonymes, j’avais l’espoir, l’espoir de me retrouver éparpiller façon puzzle sur mon papier peint mental, l’espoir fou de renouer avec la sensation première.

Lire cet opus permet d’être débarrasser de cette attente, un peu folle et peu crédible admettons-le. Cela ouvre des perspectives sur le monde, en donnant envie d’aller faire une promenade (dans une librairie histoire d’y trouver un ouvrage meilleur, oui je fréquente encore les librairies). Souvent ce genre de polar proposer une « planification », un état des lieux en guise de contexte, des recherches sur internet en guise de faire valoir culturel et un ou deux poncifs dans les personnages pour justifier la maigreur de l’argument. Mais avec un zeste d’originalité, une pincée de style et  de savoir faire il est possible de faire de cette recette un délicieux cocktail pour les neurones. J’aime les écrits de Lansdale par exemple ou james lee burke et beaucoup d’autres, car une forme de folie, d’envie de chemins de traverses, de bons moments, de finesses de psychologique, de liens à la nature se nichent au milieu des lieux communs. Ici on ne trouve rien de cela, rien qui vaille la peine.

Un procédé littéraire consistant à alterner séances chez le psy et enquête en cours. Un moyen de « faire parler » un héros peu causant, d’en savoir plus sur sa psychologie sur ce qu’il est vraiment sans fissurer son armure de flic solitaire. Un moyen de mettre la culpabilité, le ressentir, la quête de rédemption et de compréhension au coeur du débat sans en avoir l’air (non, juste le résonnement incessant de gros sabots bien lourd sur le toit en tuile). Le rapport au père c’est le rapport au passé, le tout enrobé d’une bonne couche de haine et de culpabilité. Tout cela fondra comme neige au soleil puisqu’au final, il y aura plus de gentils qu’au départ et que les méchants seront bel et bien les méchants. Il est d’ailleurs dommageable que si peu de cas soit fait du bad guy en question, dont la psyché se limite à un profil façon timbre poste du FBI et à des considérations morales, sans parler de « l’intuition » permettant de flairer le mal sans avoir à faire autre chose que de le dénoncer. Parce que le gentil lui il existe, il a du mal avec son passé, il doit faire avec l’image légendaire et torturée du père, il doit boire pour survivre, il est rongé par la mort récente de son co-équipier, son mariage est ruiné, il a peu de contact avec ses enfants, n’a pas d’amis… je continue où on aura compris que ce « john » là n’existe pas, que c’est un tas d’image d’Epinal ? … il a du mal avec les règles, il est proche de la mise à pied définitive, il va jusqu’au bout, surtout quand l’enquête qu’il mène le met en présence… roulement de tambour pour faire montrer le suspens autant que la pression… : des viols et des meurtres d’enfants !

Entre le fait que la corruption d’une partie de la police part la mafia n’est pas vraiment un « secret bien gardé » et que ces éléments du récit qui la mentionne ne sont là que pour le décorum (entendons-nous bien, un élément peu être inutile au récit, bien évidemment et encore heureux, toutefois quand il est répété avec insistance, quand il donne son titre à l’ouvrage, quand il suppose une réflexion sociale et politique d’envergure, il me semble que le réduire à un épouvantail pour personne en manque d’amour et de reconnaissance sur l’air de « je connais la vérité, elle est plus sombre que vous ne le supposez, mais je ne peux pas en parler alors je garde ce poids sur mes épaules »… c’est faire plus que tirer sur la corde), et l’utilisation de meurtre d’enfant pour animer le cadavre tenant lieu d’intrigue au roman… il y a de quoi être pour le moins dubitatif.

Sur la plage, dans les transports en commun, à la place de la télévision, il s’agit d’un très bon roman, il remplira parfaitement son office. Il est rempli de dialogues tout à fait, euh… tout à fait, indigent? Non, peut être pas jusque là, disons simplement que Levy ou Jardin n’en rougiraient pas, de situations digne des séries policières les plus éculées, d’une intrigue plus fine qu’un string de bimbo de téléréalité et d’une fin aussi inattendu que le réchauffement climatique (qui est déjà là, donc). Comme ses 600 et quelques pages peuvent se réduire à 50, on en tournera fébrilement les pages, pour en connaître la fin, on en sortira ravi et on dira que « c’est un bon livre, parce qu’on a passé un bon moment ».

Mais si on en reste là, on ne parle plus de livre, mais de produits, de manufacture. Non pas qu’il faille juger ce qui est « art » et ce qui ne l’est pas, là n’est pas le propos. Mais le souci du style, de l’intrigue, le désir de l’autre, le chaos, l’imperfection et la surprise disparaissent de l’objet cédant la place à un plan de carrière raisonné.

On sort de la lecture comme après avoir vu les producteurs d’Hollywood et d’ailleurs mutiler un énième film à coup de projection test. Le dynamitage du plus grand nombre n’aura pas lieu, car désormais l’objet répond au désir du plus grand nombre, qu’il est reproductible et efficace.

Grand bien lui fasse. Bien évidemment, au-delà des mille poncif, il y a ce thème de la rédemption et du pardon, fil rouge narratif, mais son traitement (entre psychanalyse et confession, entre silence gêné, non-dit et confessionnal) parait tellement évident qu’en dire plus me paraissait relever de la chronique people.

Espérons seulement que dans les limbes des étages du dessous de la bibliothèque de Jasper Fforde il y ait assez de place pour accueillir tous les protagonistes de cette sombre histoire.

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