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Où se cache l’auteur ? Toi aussi, ami lecteur, amuses toi à dépasser la lecture de ce court roman pour commencer une initiation à l’ancestral cache-cache, un moyen comme un autre d’entraîner ton âme au ricochet des enfers.

Comme bien souvent il y a un projet derrière la triste histoire de cet Albert Savarus. Avocat –journaliste- venu faire sa fortune, par amour, dans une petite ville provinciale mort-née, il travaille la nuit, écrit par passion et veille à ne pas attirer les soupçons quant au but qu’il poursuit. De quoi se dire que Balzac n’a pas du tordre le coup aux clichés en créant ce personnage. Tout irait pour le mieux s’il ne s’agissait que de cela, mais regardons y de plus prêt, allons du plus petit au plus grand.

Tout d’abord, les tensions de l’intrigue se nouent au travers d’une courte mais parlante généalogie, le caractère volubile et irraisonné semble pouvoir se transmettre mieux encore qu’un héritage. De quoi planter un décor sinistre, une atmosphère de complot rance, de toile d’araignée psychologique se refermant sur la morale des habitants de cette petite ville repliée sur elle-même, imbue de ses messes et de ses pavillons. Ensuite viennent les lettres, celles que l’on vole et que l’on dévore d’abord, puis celles que l’on écrit, que l’on invente pour servir un plan machiavélique et sournois. Le genre épistolaire n’est pas le propre de ce roman, mais il en noue les rebondissements, car il n’est pas la création de l’écrivain, ni du principal intéressé. C’est au contraire une machination, une manigance, un travestissement de l’écriture, une percée de l’intime, de l’autre pour servir un esprit tourné sur lui-même.  Quoi de plus beau, de plus noble, de plus transparent, quel plus beau don, plus honnête témoignage, qu’une lettre d’amour ? Quoi de plus immonde que de détourner cet échange à des fins sordides ?

Bien évidemment l’échange de lettre fait écho à la lettre de rupture reçu par Balzac, et l’on peut lire en arrière-plan l’amertume qui est la sienne. Toutefois, l’écrivain n’oublie pas les enjeux moraux d’un tel processus. En se livrant à un tel subterfuge la jeune amoureuse s’expose à des mécanismes qu’elle ne maîtrise pas. Par amour de son amour et non par amour de l’autre, elle va mettre à mal l’être aimé et compromettre son propre avenir. Si les tensions émotionnelles se focalisent dans ces lettres, il faut également y voir un processus d’inéluctabilité. Philomène agit ainsi car elle était destinée à le faire, ses ancêtres étaient de la même trempe, elle ne peut échapper aux tourments et à l’exaltation qui sont les siens. L’idée de méchanceté atteint le lecteur par le biais de cette intrusion dans le secret d’une intimité, d’un amour trouvant sa beauté dans son secret, dans un ésotérisme et une mystique qui lui sont propres. S’il n’y avait cette perfidie, on serait tout prêt de comprendre, peut être même d’excuser cette jeune bécasse, d’autant qu’elle sera elle-même le jouet d’une manipulation odieuse. La moralité biblique de « l’œil pour œil » prend ici une tournure tragique, qui dépasse, de loin, l’utilisation, désormais utilitariste de « l’argument » (on dirait « lieux » en des temps rhétorique mais ils doivent être révolus depuis une ou deux lurettes désormais) des lettres échangées ou trompées.

L’épistolaire, c’est le singulier, le drame qui détruit bel et bien, qui consume pour une éternité quelques êtres mais n’affecte les eaux du lac social que de quelques remous.  Le genre permet également la mise en abyme ou du moins la catharsis (visible) de l’auteur.

Vient ensuite, la nouvelle. Balzac glisse en effet une nouvelle au cœur de son roman (déjà court rappelons-le), un récit qui correspond aux canons du genre puisqu’il propose des personnages forts, une situation tendue et un dénouement laissant le lecteur pantelant, un récit qui va avoir un effet d’abord catalyseur puis un effet miroir sur le roman.

Catalyseur car, enfermé dans sa solitude, Salvarus fait le choix (peut on choisir d’écrire ?) de livrer une partie de son histoire par le biais d’une nouvelle « cryptée », nouvelle dont les modalités n’échapperont pas longtemps aux tendres émois de la jeune philomène qui, très vite, saura en saisir les nuances et en percer les mystères. C’est ce récit, cette intimité (encore une fois) qui va ouvrir le cœur de la jeune fille, qui va la pousser à ses premières audaces. On le voit la moralité balzacienne n’est pas linéaire, bien qu’elle repose souvent sur des caractères génétiques ou physiques, elle ne se satisfait jamais d’une causalité rassurante (ou bien pensante). A la manière d’une épiphyte la moralité s’accroche à chaque recoin de notre perception, à croire que la conscience (et la connaissance) s’épanouit à son contact, oeuvrant pour une créativité dans le malheur. D’autant que cette nouvelle n’est pas qu’un uniquement un effet de style cherchant à convaincre le lecteur des aléas de l’amour, c’est également un autre puits. Puisque son histoire est un calque des amours secrètes de Savarus, les personnages en sont des reflets au point même que des personnages n’existant pas dans la « réalité » au moment de l’écriture vont finir par s’y « épanouir », lire ce récit c’est à la fois avoir une idée de son destin et le poursuivre par le biais du roman. Cette nouvelle mise en abyme offre à Balzac un terrain de jeu narratif résolument novateur et terriblement égocentrique. On le voit le cache-cache intimiste prend sens par des ricochets internes des plus complexes. Le projet balzacien (assez limpide au départ si l’on en croit ses notes d’écritures) devient tentaculaire, il fait feu de tout bois.

Le roman lui-même pourrait être un « simple » vecteur de ses considérations morales et littéraires, c’est le cas dans une certaine mesure, puisqu’il sert de macrocosme, de substrat social et réaliste à ses machineries et atermoiements. Mais il est également plus que cela. Il se situe en effet dans une « vie de province » selon un axe politique. L’amour de Savarus est secret mais il ne peut survivre qu’au travers d’une réussite sociale, réussite elle-même dépendante de l’acceptation d’un étranger par une ville aux considérations étriqués et endogènes. S’élabore alors une critique sociale au vitriol. Des commerçants arrivistes (et anonymes, tous placés dans une même boîte) au vicaire opportuniste en pensant par le charmeur patient, rien n’échappe à une plume acide. Si l’amour est secret c’est pour survivre à un monde aussi dur et impitoyable. Au final, c’est la naïveté égoïste de Philomène, son incapacité à ne pas être remarquée, qui détruira l’idylle, tel est le prix de la désillusion.

Ballade en rebond, cette proposition de lecteur n’effleure que la surface de cette œuvre effrayante. Il faudrait toucher du doigt les autres parallèles avec la vie de l’écrivain, les évocations de la nature, l’électoralisme assumé, les rapports mère-fille, les changements de style en fonction du genre évoqué, le style vif et mordant, la mélancolie non point désespérée mais aigre qui découle de cette centaine de pages.

Un roman à tiroirs holistiques, plaisant et cruel comme le souvenir des marelles de nos amours enfantines.

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