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Lire un livre avant de l’avoir lu. Enervant. L’impression d’être dans le jugement, dans la question et la réponse. Or, comme disait le philosophe (il ne devait pas avoir mieux à faire), mieux vaut être balayeur que juge. La peur de me complaire dans certaines lectures (Pratchett ou Bess aussi bien que Gracq et quelques autres) m’en éloigne aussi sûrement que le jugement que j’ai, a priori, sur certains livres.

Ce sillage de l’oubli je n’avais pas envie de le lire. Acheté (acquis, loué, pris en viager, sauvé du pilon) parce qu’il s’agit d’un tome de la collection Totem de Gallmeister dont j’apprécie les audaces monotones (à savoir faire paraître des livres comme JJ Cale faisait paraître toujours le même album). Sans doute la mention trop évidente du « sillon » (toujours le même que l’on creuse) me répugnait-elle, à moins que les trop enthousiastes  avis n’eurent plantés leurs crocs de glace au fond de ma carcasse.

Bref, j’avais du mal à me séparer de l’accolade incisive de l’attente et encore plus à ne pas me dire que la moindre des qualités de l’ouvrage serait de parvenir à chasser mes propres conflits au loin, impossible de lire l’ouvrage sereinement. Quelle belle aporie que celle de trop bien se connaître au point d’en arriver à attendre d’être étonné, si elle n’était si empoisonnante la flèche de Zénon aurait ce supplément de poésie que l’on réclame du beau. J’en avais mal, j’ai fini par m’accoudé au mur de la désobligeance, par me faire violence, par arrêter de lire le volume pour le reprendre plus tard, après tout ce n’était pas non plus Christine Angot, tout présumait à la reconquête future.

C’est l’ombre de Cormac qui m’a reprise de volée.

Je ne songeais plus, tant de choses promises, tant de choses déjà oubliées, négligées dans les bas fond de ma mémoire.

Le texas boueux des premiers exploitants, cette terre où la poussière elle-même semble vouloir s’accrocher à la moindre parcelle de votre peau, pour faire de vous un golem agricole et consumériste. Un territoire d’état major, de morale enracinée dans des postures sacrificielles, comme si l’argument –du sacrifice, de la pénibilité- pouvait à lui seul rendre compte de la prédestinée du monde ou de la présence de dieu. Un territoire auquel l’auteur à soustrait la présence de la femme, pas n’importe laquelle, de la mère, un territoire qu’il faut maltraiter pour en être nourri, un territoire où l’homme vaut plus que les chevaux. Un territoire de parallèle entre le sillon que l’on excave sans cesse, les rides d’un père tyrannique, borné, totémique ; la sécheresse volontaire d’un cœur que l’on humecte de liasse de billet, que l’on gorge de l’envie, de la jalousie des autres. Une territoire littéraire que l’on découpe  à l’emporte pièce attendu, déjà vu, déjà vu, prévisible et pourtant marquant car le tisonnier est passé au fer rouge, dans un désordre volontaire. Une territoire que l’auteur veut cartographier, soumis au dictat de sa vision narrative, raconter le présent, le futur, le passé en même temps dans un repli froissé du temps, comme si ce qui compté après tout ce n’est pas le « quand » mais le lieu. Un territoire de haine, de rancœur, de non dit, d’amour éthylique à la sauvette, d’odeurs âcres, de l’accoutumant parfum de l’amoralité et de la tricherie. Un territoire où l’homme n’a sa place que dans la violence de ses choix et de ses audaces, un territoire de jupon que l’on retourne, que l’on ramène à soi pour pelotonner les restes de nos carcasses, pour ne pas avoir à regarder dans le miroir, pas même pour se raser, comme on ne regarde pas dans le trou des toilettes les serpents et les rats se repaissant de nos chaires mortes et usées. Un territoire aussi grand que la plaie béante que nous laisse les sentiments.

Moins un livre qu’un amas de poncifs. Tout à déjà état dit, précisé, estampillé, énuméré, la taxinomie du genre est présente, en filigrane, dans le cartouche fournit avec l’imaginaire. On sait où l’on va, c’est simple vous verrez, il suffit de ne pas bouger, de reste immobile et de laisser le rhizome de la tragédie vous envahir. La nature s’épanouit, le cœur s’aigrit.

Peut être, sûrement, est-ce pour toutes ces raisons, pour cette tragédie sèche et cruelle qui fait passer le pire épisode de la petite maison dans la prairie pour une gentille bluette sur la joie dans les cœurs, pour ce découpage « scénaristique » amenant à repenser le suspens en terme de temporalité fixe et non en terme d’attente du prochain instant, qui nous fait revenir au « comment » d’antan (questionnement esthétique plus XIXième que XXIième dirons-nous) et non à un « pourquoi » postiche, solution de facilité des auteurs de séries en mal de condescendance, ou encore ces personnages de cuir et de crin, cassés, fourbus, plantés de travers sans tuteurs, peut être est-ce le style lent et laborieux, hypnotique sans préoccupation du lecteur, peut être est-ce tout cela à la fois qui a tant plus ? Qui ne me donnait pas envie et qui ne me satisfaisait et ne me satisfait toujours pas ?

Car c’est un livre brillant, au succès critique et populaire mérité, un grand roman sans aucun doute de ce qui dépasse le moment pour s’ouvrir librement dans les crânes et les os, qui résonne durement avec nos âmes à force des les entrechoquer dans tous les sens.

Mais tout ceci, je le savais. Une question de contexte, de lieu, de temps passer à attendre et donc à construire le livre.

Ce qui me fit y revenir, ce qui me fit le finir, me fit un prendre un plaisir sain et masochiste, c’est le souvenir de Cormac, de ces instants troublants de suspension, comment McCarthy parvient au détour d’une phrase à vous coller l’évidence de son regard, l’acuité dévastatrice de ses mots. Parce que Bruce Machart s’est insinué entre le mur blanc et les bras croisés de mon attente.

Un hibou, un seul salopiot de zoziaux noctambule et sans doute nyctalope pour couronner le tout, voilà à cause de quoi je suis retourné m’embourber dans la damnation terrienne de cet ouvrage. Je l’avais mis sur la touche, expulsé pour manque de discernement, comment un livre pouvait-il à ce point manquait de jugeote ? A peine parvenait-il a suscité un haussement de sourcil lorsque j’évoquais la perspective de l’ouvrir à nouveau, vous pensez bien qu’en finir avec lui me semblait au-dessus de mes forces. C’est une fois laissé pour compte que la possession a débuté, si je sais depuis longtemps déjà que les hiboux ne sont pas ce qu’ils semblent, celui-ci je ne l’avais pas vu venir. Une scène qui prend son temps avec un prêtre moribond délaissant son office pour aller mater en douce une course de chevaux, et qui en revient alors qu’un hibou décide de se repaître de quelque musaraigne ou autre campagnol, une scène qui est revenue dans ma mémoire, comme l’écho d’un refrain morbide et implacable. Car c’est ce qu’est ce livre : désertique et implacable. Le nature writing dans sa plus féroce incarnation, le monde croit bouger, changer, évoluer alors que la nature elle agrandit son territoire de chasse, que toujours il y aurait des engoulevents psychopompes annonciateurs de mort.

Un livre à creuser avant qu’il ne fouisse en vous.

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