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9782351785331FS

Que ne fus-je cet idiot, ce non-lecteur incapable de percevoir autre chose qu’un récit dans « la sanction », heureusement que le devenir, pour fataliste qu’il soit, est toujours changeant, imprévisible, sinon, imaginez-vous, j’aurais été réduit à « l’avis » de RTL diffusé en fin (et en début) de ce volume. Ami de passage sort ton imperméable, on va mouiller nos bottes.

 

Il ne faut pas longtemps pour cerner Trevanian, du moins le personnage principal de ses deux premiers romans, qui n’est pas le narrateur, de quoi éclaircir les cartes à force de vouloir les brouiller. Il ne faut pas longtemps et pourtant il y a à de quoi y passer une vie entière. S’il est dandy ce n’est pas, même en plein milieu du swinging london, pour être l’erstaz d’un oscar Wilde en manque d’amour, mais par respect du beau, sans doute, s’il est charmeur cela doit être pour ne pas avoir à en dire plus, s’il… la liste serait longue pour décrire ce personnage, alors que finalement ce qu’il est, c’est surtout : un misanthrope.

On comprend alors, ou pas, que le cynisme acide qui lui tient lieu d’accroche charmeuse, n’est rien d’autre que l’écrin, superbe car ciselé, de son amour de l’humanité. Car tout vrai misanthrope n’aime pas les hommes puisqu’il sait qu’il sera déçu par eux, il aimerait croire en eux, vivre avec eux, les serrés et les chérir mais la peur d’être frustré, vexé, humilier, pris en flagrant délit de faiblesse, que voulez-vous ça vous aigri un homme. Et puis cet œil, cet étrange pouvoir lui permettant de déceler à coup sûr l’authenticité d’une œuvre d’art, quel étrange fardeau. Après tout, puisqu’il en va des hommes comme de l’art, comment ne pas supposer qu’il voit clair dans le jeu des autres, comment ne pas répondre directement à ce qu’ils sont plutôt qu’à ce qu’ils disent ? La société est un jeu de dupe permanent, dès lors comme le fait si bien remarquer l’un des personnages, Hemlock affiche avec insolence et morgue le fait de vouloir duper quelqu’un en affirmant qu’il va le duper, quoi de plus naturel, que de plus franc ? (me revoilà parti dans les pseudos questionnement rhétorique, alors même que l’ennemi de la pensée est bien une somme de questionnement mal orienté).

D’ailleurs la relation intime qu’il noue dans ce volume (non je ne vous gâche rien) sera à l’aune de cette franchise, puisqu’il y enracinera la confiance et le partage. Ainsi cette scène superbe d’annulation d’une journée en amoureux dans une station balnéaire, hors saison, sous la pluie, car le temps les amènerait à vouloir chasser les nuages en se confiant l’un à l’autre, ce qui rendra toute séparation encore plus difficile. Un instant de grâce, un instant à ne plus rougir de trouver érogènes les œuvres de Sisley.

On le lit, ce qui motive le héros c’est bien l’appât du gain, pour parvenir à obtenir des œuvres d’art originales. On touche ici un point sensible : le beau. Car si l’homme est bien changeant et donc décevant – on remarquera en pensant que la seule autre critique d’art que Hemlock supporte et respecte, bien que leurs goûts diverges, aspirent également à œuvre de quiétude, à une bulle de sérénité toujours recommencé, loin de l’ostentation et du changement- les œuvres qu’il compense restent, elles, identiques, pareilles à elles-mêmes, intactes et inviolées. Le beau artistique est un beau figé, la grâce incarnée, dépassant de loin toutes considérations morales ou esthétiques pouvant la précéder ou la suivre. On comprend mieux ce refus farouche du « jeunisme » ambiant. Hemlock n’est pas réactionnaire par esprit de contradiction ou pour de basses raisons politiques, il l’est par obligation, parce que son œil ne supporte pas de percevoir un monde changé, ne pas aller vers le beau ou le laid.

Pourtant, au fond du personnage, il y a conscience de cette dualité, il incarne positivement ce mot de Gauguin selon lequel le laid peut être beau, mais pas le joli. Qu’il n’y a pas de demi-mesure. Cette forme de manichéisme trouve son miroir dans le personnage de Max, méchant tout droit issu d’un James Bond, riche, pervers, obsédé et déviant. Obsédé il l’est par sa propre image, une parfaite beauté qu’il entretient en ne bougeant pas les muscles de son visage et en s’acoquinant d’une femme d’ébène vivant nue, de quoi donner une idée du personnage (il boit également de la levure de bière mélanger à du jus de mandarine, mélange révulsif s’il en est). On s’en doute une telle créature ne recule devant aucun travers ni aucun vice pour assouvir son goût du pouvoir et de l’argent. Ce qu’il y a d’intéressant c’est que sa ressemblance avec Jonathan, si elle offre un contrepoint intéressant, s’opère véritablement en façade. Il est évident de constater que Max s’acharne à rendre durable ce qui, par essence, est éphémère et que par là même il n’est pas dans la vérité des choses, alors que Hemlock, lui, est élégant pour ne pas avoir à subir le monde, plus exactement pour ne pas laisser les scories de ce dernier s’accrocher à lui, ce qui lui permet d’être dans le beau (et non dans la joliesse).

Cette opposition se retrouve également dans la notion de maîtrise, si Max s’acharne à tout maîtriser, en suivre un régime et un mode de vie strict et sans faille, Hemlock lui est parvenu à se rendre maître de sa volonté, de sa respiration, de ses émotions. En ce sens il fait plus que percevoir la dualité, il l’incarne véritablement, puisqu’il est apte à donner libre cours à une colère sans limite. Colère contenue que seul un sourire laisse présager.

Voici brosser à la va vite une bref esquisse à la taloche de maçon d’un des éléments passionnant de cet ouvrage, qui en prime est loin d’en manquer. Comme il nous reste un peu de temps, on peut faire un tour du côté du récit lui-même. Comme on ne s’en doute pas, à lire les éminences laudatives qui tiennent lieu de critique, lieu au sens de « place pour le rhétorique » du moins d’a priori, ce livre ne propose pas grand-chose. Tout juste un canevas pour histoire sans tiroir, pour histoire cousu de fil blanc, avec meurtre sordide, méchant complotiste, milieu interlope, interpol en déroute, un tiers héros sans troupe, 150 pages d’introduction, 100 pages d’explication et de tension, 50 pages de dénouement, pas de voyage, quelques belles filles, de la réplique cinglante, des piques ( des pals ! ) sanglants… de quoi croquer le livre à belle dent avant même que l’insomnie ne pointe le bout de sa carapace (c’est lent, sournois et irrémédiable une insomnie). Trevanian ne cherche pas à peindre ou à sculpter, d’ailleurs ce qu’il cherche importe peu, nous ne sommes pas dans un polar fin et racé, véhicule hallucinant à l’intrigue effilée et blessante, ni chez Hammett, ni chez Manchette ou leurs amis, mais nous ne sommes pas non plus dans un polar nouveau genre de creative writing sorte d’enfant-couveuse-médiatique entre les thriller politique survitaminé à l’information et le pamphlet politique financier, page turner s’écroulant comme un mauvais soufflet sous le propre poids de sa suffisance. Nous sommes quelques part ailleurs, dans un vide d’oxygène, un endroit sans air pur, un endroit empestant la puanteur rance de l’égoïsme humain, mais un endroit qui permet également de parler d’art, de proposer des considérations esthétiques, il suffit de lire la prose éthylique sur le style proposée en fin de volume pour admettre la réalité de l’endroit. Trevanian vous fait tourner les pages depuis l’intérieur de vos neurones, depuis l’espoir qu’il vous reste, l’espoir que l’on partage avec son héros : voir un monde possible s’épanouir, permettre à l’intimité de survivre…. Après tout le misanthrope à quelque chose d’attachant… malheureusement pour exister il doit souffrir.

C’est cette souffrance et non un quelconque rire, fut-il ironique, qui est notre.

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