Mots-clefs

,

spin-Robert-Charles-Wilson

Il m’a  conseillé de lire ce livre, comme une évidence, après tout un prix Hugo ça ne refuse pas, ou si peu. Il y a du bon dans ce prix, mais toujours demeure en moi l’impression de me jeter sur le dernier Goncourt et l’espoir que l’aspect « science fiction » saura préserver l’élection de la médiocrité. Le prix Hugo c’est faire face à l’évidence d’un paradoxe, croire, naïvement, en sa qualité intrinsèque du fait de son appartenance à un genre, tout en militant pour l’abolition des genres (comme barrière culture j’entends). Mi-poulet je fus, à moitié rassasié, difficile de voir la coupe à moitié vide, y’a Tantale qui me fait de l’œil.

Ainsi donc, je ne connaissais pas Spin, j’étais passé à côté de la sortie de ce gros ouvrage de science fiction auréolé de prestige, dont celui de plaire à mes amis (ce qui le protège à jamais de toutes médisances de ma part). Une fois reposé des errances schizophrénique d’un policier japonais au sortir de la seconde guerre mondiale, me voilà plongeant corps et âme (et un marque page en guise de parachute) dans ce volume, et dieu sait que la baignade fut agréable… trop peut être ?

On peut se réveiller aux aurores ou ne pas dormir de la nuit pour terminer un livre, c’est une sensation tempétueuse, difficilement égalable. Personnellement j’ai toujours l’impression que la vie est moins réelle que la littérature, percevoir cette dernière comme un « sel » gentiment exhausteur de goût m’apparaît être une idée à pendre au premier gibet du bon goût qui traîne, le réel consensuel semble plutôt s’acharner à vouloir assécher (ou dessécher) l’imaginaire. Ne serait ce que par la vague chaude et oppressante qu’il fait naître Spin mérite une lecture attentive, une lecture galopante et effrénée, car c’est un page-turner. Un bon page-turner même. Mince voilà que je retombe dans les jugements de genre, à trop vouloir en faire dans un sens y’a l’inconscient qui prend soin de tirer la couverture à lui, pour faire le beau. Le propre du savoir faire à l’américaine que certains français leur envie (ou l’inverse jene sais plus, enfin je n’ai jamais vraiment passé de nuits blanches sur Granger ou Werber, alors que sur Flaubert oui, je dois être mal éduqué je ne vois que ça). C’est-à-dire qu’une part de ce livre est mécanique. Son intrigue reposant en grande partie sur des canons, des archétypes, des conventions. L’auteur sait tirer les ficelles émotionnelles au bon moment, avec ce zeste de cruauté sadique qui sied à toute rigueur scientifique. L’auteur sait raconter deux histoires à la fois pour mieux faire semblant de vous ménager afin de nous appâter, proie facile que nous sommes. L’auteur sait créer des personnages suffisamment charismatiques et des relations avortées entre eux pour jouer de notre empathie, pour, toujours, vouloir nous les faire réunir. L’auteur sait construire une histoire « bigger than life » mettant en parallèle des considérations écologiques et physiques crédibles. L’auteur sait construire des personnages au destin pathétiques et tragiques à la fois pour nous permettre de nous y retrouver (de ne pas nous perdre) dans un univers trop grand, trop complexe. L’auteur sait nous faire vivre angoisse, joie, peine, trahison, pleurs, croyance et fausse croyance de l’intérieur. L’auteur possède un style rassurant, bienfaisant, ni trop, ni trop peu, un savoir faire du signe de la balance.

Dit de la sorte on pourrait croire à une forme de calme plat sirupeux, de baume moite pour le regard et l’imaginaire.

Pourtant, comme souvent avec ce genre de livre conseil, une fois remis de la nuit d’insomnie à le compulser comme s’il s’agissait du testament de grand maman dans lequel on brillerait par notre absence, il faut bien avouer qu’il en reste des bouts coincé entre les neurones.

Le propre des bons comme des mauvais page turner c’est qu’on les oublie vite. Les premiers, ceux de l’adolescence, ceux qui nous firent découvrir le monde – notre monde – qui déflorèrent nos nerfs de leur cris stridents, ceux qui nous offrirent nos premières doses, on les chéri encore et toujours, on trouve des excuses à King et aux autres pour ne pas contrarier ou vexer l’enfant rêveur qu’on porte en nous. On a beau être passer par l’introduction de Cromwell (et continuer de lui préférer Gaspard de la nuit d’Aloysius) le goût des récits nous guette au coin du sombre bosquet de nos désirs.

Est-ce un bon livre que ce Spin ? Sans nul doute, car c’est un livre que l’on vie et on a bien raison de le faire. Un livre sans regret, un livre dont la fin ouverte donne des envies de « peut être » non négligeable, un faux livre divertissant qui propose de vrais réflexions. C’est ce qui est plaisant car en éloignant la tentation naturaliste, en optant pour le récit assumé, il n’y a pas cet orgueil, ce pédantisme de la fausse humilité, mais bien un savoir faire. Et puis, surtout, c’est un livre dont on a envie de parler, de discuter, de partager, de conseiller.

Difficile de passer outre l’effet  « bon moment » après pareille lecture. Toutefois si on parvient à le faire, on s’aperçoit que le « reste » tient du don fiduciaire, que le plaisir reçu est bien réel et non un pastiche pour combler un vide supposé. L’idée phare, transmissible pour moi, est celle du codage génétique de l’empathie. Wilson propose rien moins qu’un conditionnement moral par l’adn, faire en sorte que la non-violence, l’empathie physique, l’altruisme face partie de nous… il propose, mais ne solutionne pas.

Publicités