Mots-clefs

,

David-Peace-Tokyo-annee-zero

Le message traverse tout le système nerveux, comme si un stimulus pouvait être doué de raison et venir parasiter fonctionnement central de l’être.  Tellement puissant, tellement fort, qu’il parait balayer le reste de notre existence, n’avoir été qu’en quête de l’instant magique de l’ouverture de ce livre. Je me pose toujours la question, de quoi comment on peut sortir indemne après de telles lectures ? Comment un tel langage peut nous émouvoir à se point, nous retourner les limbiques comme on retourne une crêpe sur une poêle en fer patinée ? Comment on peut prendre autant de plaisir à se sentir si mal ? Comment peut on parler d’une seule question alors qu’un tombereau me tombe sur les épaules ?

Il serait si simple de faire vite,  si simple de dépoussiérer notre manteau de lecteur trapu et blasé, si sim.. allons y : lisons les « bouts d’avis » donnés en pâture à nos neurones avides en quatrième de couverture. Un morceau de télérama nous informe que ce livre est tellement bien qu’on pourrait le prendre pour de la poésie, rends toi compte lecteur tu crois lire une enquête de plus pour faire croire à tes amis que tu as l’insomnie désespérée alors qu’en fait elle sera pessimiste (oui si tu es cultivé tu as le droit de passer de la case « désespoir » à la case « optimiste guéri » c’est  de la noblesse à la Condorcet ou un truc approchant). Ce qu’il y a de drôle dans cette première épitaphe c’est qu’on ne sait pas (et jene chercherai pas à le savoir) si elle reflète la tonalité complète de l’article, si le journaliste à signé un bail à plus ou moins long terme pour qu’une maison d’édition puisse lui piller des bouts de sa prose ou s’il s’agit du journal qui inflige au journaliste  cette suspension de l’ego – merci de ne pas oublier de l’accrocher au porte manteau en arrivant au bureau – s’il y a connivence, complaisance ou pot-de-chambre en guise de pot-de-vin ? Au fond à quoi pourrions-nous nous attendre ? Le livre est dépeint comme « lyrique »  et « envoûtant », il serait une forme de chant (pessimiste donc) funèbre,  une ode au polar, au japon, au polar japonais. Franchement, ça n’apporte rien, ça ne dit rien, c’est creux, ça n’appelle même pas l’imaginaire à faire un effort tant cela cloue au pilori toutes tentatives de compréhension. N’importe qu’elle bimbo télévisuelle peut être lyrique et envoûtante pour un adolescent de passage (ou une adolescente ne soyons pas bégueule). Il ne s’agit de rien d’autres que de clichés éculés « et gentil amateur de polar qui parcours ces lignes, je fais du rentre dedans à ton intellect, lit ce livre et tu en ressortiras plus abscons que jamais ».  Je ne parle que rarement du style, je ne parle de rien en fait, parce que ce genre de jugement à l’emporte-pièce me fait toujours peur, parce que ça n’évoque rien si ce n’est le fardeau de poncifs qui va avec le nom du magazine qui est accolé à ces sentences définitives. «[…] qui tient du poème autant que du pur roman » signé : Télérama. Comment se sortir de l’ornière, de l’impasse, comment être soi après ça ?

Comme si le coup d’auto-cloueur au milieu du front n’était pas suffisant l’éditeur (supposons que ça soit lui, ou un chargé de communication, ou à un directeur de collection, bref quelqu’un…) s’est dit qu’il serait sidérant, efficace, vomitif, exaltant, ubuesque… choisissez votre camp, d’adjoindre un petit coup de « Marianne » au tableau. Toutefois pour ne pas jouer dans la division symbolique de la précédente citation, il est de bon aloi de viser directement là où ça fait mal : dans la référence. « Le James Ellroy Britannique », rien de moins. Les idoles folichonnes du chantre californien devraient trouver un os à ronger (et à recracher le cas échéant, mais ça ce n’est plus le problème de l’éditeur, car livre acheté, jamais échangé… comme ça, il est certain d’en avoir pour son argent) et ça parlera au quidam égaré dans le rayon polar ou n’ayant rien compris à l’extrait issu de Télérama. Parce qu’on ne la fait pas aux as de la com’ « Ellroy ça parle à tout le monde, plus que Peace en tous cas ». Avec du bol, ça attirera l’œil de quelques émissions culturelles du genre le bouche trou de France 5 vers 20h (mince ! je viens de date médiatiquement cette chronique) qui pourra en parler lors d’un avis « hype » et, qui sait, faire que d’ici deux ou trois opus on puisse commencer à noter « Le David Peace transylvanien » sur un dos de couverture, après tout il a déjà été adapté (et de belle manière) par la télévision Britannique, on est sur la bonne route.

Ne pas lire les quatrièmes de couvertures, ça devrait être enseigné à l’école, c’est comme éteindre son téléviseur c’est une question de salubrité, de bonne manière.

Rien à dire, à part une critique sommaire des procédés de ventes tout aussi sommaire, certes. Même pas la queue de l’ombre d’un début d’une ébauche de ce qu’est l’ouvrage. Ce premier tome (qui possède toute de même « une fin ») simple apportée une preuve, d’une moins une pierre à l’édifice, à la thèse selon laquelle toutes les histoires ont déjà été racontées. Car, rien ici n’est vraiment original : le décor fumeux et cadavérique d’un après guerre, l’enquête difficile et poisseuse, la quête d’un héros moribond et désespéré qui lui fait écho, des procédés littéraires alambiqués pour rendre compte du lien qui unie le fond à la forme et le tout au lecteur, un arrière fond réaliste travaillé par un auteur consciencieux, un climat plus lourd encore que l’imper de Rick Deckard. Tout ici préexiste dans un bon millier de tomes, c’est dire si tout préexiste en nous. La forme même, les nuages noirs défragmentés de l’incompréhension se regroupant au fil du suspens en une tornade noire d’évidence paroxystique : toute vérité n’est pas bonne à dire. On retiendra cependant plusieurs choses.

L’idée d’associer une enquête de police à une quête identitaire intime et nationale : fait mouche ! Le langage, on y reviendra, permet de constant aller-retour entre les  deux réalités, entre deux écartèlements éthiques ; mais pas seulement. Le style hachuré, dur, tranchant de l’auteur fonctionne sur la minutie et la répétition, le martèlement incessant d’idées fixes, de repères, fait écho à la reconstruction d’un pays pacifié de force, à une culture qui s’arcboute sur son ego alors qu’elle plie l’échine. Bien faire c’est mieux faire, bien faire c’est conserver l’amour propre dans l’humiliation même, endormir le désir, le besoin de vengeance pour ne pas avoir à rougir des compromis que l’on accepte, des couleuvres que l’on boit. On peut lire de la folie dans ces obsessions fatales, de l’écœurement, autant qu’un mantra salvateur. Les frontières mentales, morales, sociales sont perméables en période de crise. Le choix parait original, il l’est sans doute, mais il n’apporte rien d’exotique avec lui, il ne trémousse pas des hanches pour ne faire chavirer d’extases, bien au contraire il nous désoriente, pour mieux bousculer nos préjugés, pour mieux dépasser les leçons d’histoires de nos scolarités cuisantes.  Le Japon dont il est question est un Japon oublié, enfouie dans la honte, dans l’abject, dans les crimes de guerre, dans le déshonneur d’une capitulation, dans les remords d’une conquête avortée, dans l’immanence d’un choc en retour, un Japon que l’on connait mal, qui a oublié qui il était.

La reconstruction ne se fait pas sans mal et les errances du détective sont autant d’occasion d’explorer cette société cherchant appuie autant dans ses racines intransigeantes que dans une modernisation rapide et gloutonne. Il en va de même pour l’enquête dont les éléments éparses nous sont livrés dans un désordre subjectif et hivernal tant le narrateur ressemble à ses écureuils courant en tous sens à la recherche de cachettes dont il a oublié l’emplacement.  Le récit lui-même semble empoisonné par des divagations parasites.

C’est sans doute ce qui se passe. Comme si le cérémonial, la codification, la politesse japonaise (telle qu’on l’imagine) ne savait plus où donner de la tête, qu’elle allait se nicher au hasard des possibles. Chaque rencontre donne lieu à des excuses, des tâches, des remontrances, des heurts, des affrontements, des humiliations comme si être naturel, instinctif ne pouvait être permis sous peine de perdre toute personnalité, tout nationalisme. Et ce tic de recouvrir le réel d’un drap opaque, les mots se répètent, les descriptions sont parasités par des considérations psychologiques, des pensées se forment à l’encontre des bonnes mœurs temporelles avant de se fondre dans une masse d’indices et d’informations gluante, les noms se confondent à mesure que les identités s’effacent, après tout courir après un mobile, une raison, une motivation quand vous n’avez qu’un rire pour point de départ, mettre le feu à la botte de foin servira seulement à attirer l’attention sur vous. Le langage de l’auteur, abrupt, gagne sa cohésion en ce que tous les pans de l’histoire procèdent des mêmes symptômes, tout est déjà vu, lu, tout est embrouillé, dispersé. Alors la forme fait le fond, lui offre un imaginaire.

Il faudrait relire Barthes et ses amis pour s’imprégner de questionnement fondamentaux autour de mots aptes à construire un imaginaire à eux seuls.  Quelle part de moi, que je ne soupçonne pas, peut se retrouver dans les imprécations, les suppliques, les errements, la crasse et la misère de ce détective japonais à demi-fou ? Comment puis-je être là avec lui, aussi coupable que victime, tantôt assassin, tantôt putain, tantôt rigide, tantôt exalté ou extatique ? Ce roman pose ce brouillard si particulier sur notre imaginaire, un brouillard à côté duquel le smog londonien paraît être une bouffée de ventoline bienfaitrice. Car, si toute enquête mène à la suprématie du pouvoir ou de la raison (parfois des deux), n’en demeure pas moins ici un aveuglement (traité par ailleurs dans l’ouvrage) une forme de suicide de la logique (qui n’est pas s’en rappeler « l’échelle de Jacob » par cette pulsion de mort mêlant nécessité guerrière et insoumission rationnelle dans un refuge délirant) menant le lecteur à un sentiment d’angoisse profonde. Comment et pourquoi aimons-nous cette angoisse, cet enfermement, alors même qu’il existe parce qu’on a librement choisi de le faire notre.

Le filet de mots que pose Peace ne fonctionne que parce que notre volonté nous pousse à continuer la lecture malgré un manque de clarté et un rythme faussé présent dès la première page de l’ouvrage.

Dès lors on peut se satisfaire du quatrième de couverture, comme d’un calmant pour trouver le sommeil. On peut se dire que tous les éléments de ce roman ne sont que pur recyclage pour « lecteur éclairé », qu’après tout nous sommes en présence d’un auteur de plus dans la jungle du buzz et de la hype, que tout ceci n’est qu’un moyen de plus pour passer le temps. On peut saisir ces opportunités au bond afin de ne pas avoir à subir la cruelle vérité : ce livre fait peur.

Publicités