Mots-clefs

,

Meme-pas-mort

Ici tout résonne désormais d’un autre chant, d’une autre musique, d’autres paysages, d’autres couleurs, tout est plus guttural, tout est provient d’une terre que l’on piétine que l’on laboure qu’on épargne plus, rien n’évoque les soieries et les tissus des palais du vieux royaume. Tout est différent, mais tout est similaire puisqu’il s’agit de la guerre.

Jaworski nous propose une plongée épique au cœur d’un monde celtique rêvé. On pourra s’appuyer sur autant de définitions qu’on le souhaite vouloir peser de tout notre poids sur les grilles des carcans artistiques, on n’y pourra rien, il reste l’un des meilleurs auteurs de la langue française. Ce qui signifie qu’il n’est pas seulement un passeur de vocabulaire recherché et digne, un conteur d’histoire émérite, un psychopompe de personnages charismatiques, un chantre des belles lettres, il est de ceux qui portent (léger) le fardeau de l’antique, qui vole parmi les nuées et n’a de cesse de régaler son lecteur. Qu’importe les classements et les genres, on a affaire à de la littérature, de la vraie, de celle qui mouille les yeux et fait plier le réel sous le poids magnifié de l’imaginaire.

Il est ce vocabulaire complexe, érudit, précis, amoureux, gourmand, gouaillant, sirupeux et amer à la fois qui coule à fois, qui vous emprisonne dans un monde d’au-delà des mots. Alors que les médias s’occupent gentiment de nous faire la leçon en  modifiant notre perception de la société (c’est peut être là la leçon la moins retenu d’Orwell : changer les mots c’est changer le monde). Jaworski s’emploie à nous imposer sa marque, à nous partager la beauté d’une description, sans ambages ou mise en place. Le fleuve qui mène ici provient du Flaubert de Salammbô, des nouvelles orientales de Marguerite, de Borgès, il se perd sans s’assécher dans le désert des tartares ou non loin d’Orsenna.  Si la carte est le territoire, l’auteur en écrit la légende. Pourtant ce n’est pas un style de l’esthétisme creux des soirées mondaines « et vous, que faîtes vous dans la vie ? Poétesse ! », où l’on fait semblant de s’ébaubir devant un palindrome mort né, c’est un style qui va de l’avant, un style oratoire, un style fait pour conter, pour dompter, pour charmer le lecteur. Comme souvent (on retrouve cette notion dans de nombreuses croyances et chez de nombreux écrivains de l’imaginaire – comme on dit-) le mot charme, le mot est magie, le verbe s’élance à la poursuite de nos sens pour mieux les berner, le barde à un pouvoir politique autant que poétique (à se demander si Socrate aurait ou non fâché de la situation). Le mot n’est pas l’outil de l’auteur il est celui du narrateur. Voici un roi qui raconte son passé à celui qu’il a choisit pour être son raconteur,  bien évidemment le roi racontera également à ses compagnons d’alors ce qu’il vécut… nœud complexe où ce noue le récit en un motif complexe, en un motif celtique.

Pourtant on ne se perd. Pour être compris, pour être compromis, pour être et naître histoire, épopée, le récit se doit d’être compréhensible. S’il ne s’agissait que d’entrelacer les anecdotes, à la manière des contes des mille et une nuits pour mieux dérouter le lecteur, on toucherait à un mysticisme onirique et moral, il n’est pas question de cela ici, il est question de se perdre en forêt, de toucher du doigt la vérité sur les croyances, les épreuves initiatiques, le destin et la mort. Pour ce faire, pour nous accompagner dans une sarabande macabre, le narrateur se répète. Du moins il charge son propos d’un champ lexical qui lui est propre, des « tics » qui le personnifient autant que ses actes et ses prises de décisions. Dès lors le monde qu’il dépeint se construit-il au fur et à mesure du récit, il gagne en substance, impose sa présence en incarnant (plus exactement en permettant) le lien entre tous les éléments bigarrés que nous propos le récit.

Le choix de Jaworski est d’opter pour une trame simple ( on pourrait à l’extrême songer à un Conan narrant sa propre histoire) dont l’astuce narrative reposerait sur un éclatement temporel. Si ce n’est que cette technique recouvre une réalité plus étrange (et dérangeante), une interrogation sur la temporalité narrative elle-même.

Un roi raconte son épopée, un roi raconte sa mort. Comment avoir survécu à un destin funeste lui a permis de grimper sur une autre branche.  Ce « saut » d’un destin à un autre, va être le prisme par lequel on va connaître le monde celtique, l’univers de ce roman. Après tout quoi de mieux qu’une marche funèbre pour lier connaissance ?

La mort comme étape initiatique, il y a certes plus glamour, mais cela reste efficace tant il est difficile de trouver mieux en terme de levier narratif. C’est ce passage à l’âge adulte, à la mort, à la connaissance, à la reconnaissance, au départ, au retour etc etc qui va permettre au motif (au récit) de se dessiner en une succession de va et biens complexes et imprévisibles, le pinceau du maître c’est l’art de ménager le suspens et les effets.

Dès lors, une fois le panier culturel bien garnie, le solde romanesque réglé et le style à la hauteur de ces deux éminences, il resterait à chevaucher sur la plaine de la destiné. Chacun devant plier (ou rompre) sous le poids de la fatalité (entendre par là que dans un monde de guerre aux us et coutumes si bien huilés il ne reste qu’à suivre les commandements et à ne plus s’en faire), il n’y aurait plus qu’à entendre la mort. Pourtant, si cette virile attente est présente dans le récit elle n’en est pas l’élément le plus important.

Tout comme « Gagner la guerre » montrait que le champ de bataille n’est que le plus visible des recours d’une telle activité, « même pas mort » s’emploie à enivrer le lecteur de l’odeur des combats avant de le plonger dans des perspectives symboliques beaucoup plus complexes.

L’homme est guerrier, le paysan n’existe pas : il sert un maître de maison ou il fuit devant une armée. On ne née pas guerrier, on le devient par un apprentissage physique et moral. Il y a une codification du combat qui n’a rien d’un jeu. il faut apprendre à manier lance, épée et bouclier, autant qu’il faut apprendre la déférence et l’orgueil. Un combat n’a de sens que s’il est honorable. La sagesse, le pouvoir et les décisions (sociales) sont l’apanage des druides, le guerrier se doit de faire honneur à sa caste, à son nom, sa famille et à son roi. On comprend que cette conception martiale offre un potentiel héroïque fort et marquant, d’autant qu’il ne s’agit pas de prendre part aux combats dans une troupe composée de milliers d’hommes, mais de rejoindre la formation d’un clan, qui lui-même, par un jeu d’alliance complexe, va s’unifier à d’autres clans, au service d’un roi, d’un projet, d’une bataille. Combattre cela veut dire défier un ami en duel tout autant que poursuivre une vindicte familiale sur plusieurs générations. On ne cesse de croiser les mêmes hommes sur les mêmes terres. On retrouve ici un sens de la guerre proche des sagas islandaises (au sens où l’autre est toujours le voisin, la connaissance ou la famille d’un de nos proches, qu’il n’y a pas d’étrangeté possible), à savoir que le mouvement, la brutalité, l’acte et l’instant revêtent plus d’importances que la mort elle-même. Le courage c’est accepter ce que l’on est, accepter la mort et aller de l’avant.

La perte de la chevelure pour marquer le passage à l’âge adulte, n’est pas une perte de virilité (souvent associée chez l’homme au pouvoir, la chevelure revêt ici un aspect plus pratique dans sa symbolique) mais l’obligation de se défaire de son passé, de son enfance, de l’insouciance dû à une part de féminité.

Or, on remarquera à quel point les femmes sont importantes dans ce livre. Si la masculinité permet à l’acte d’être, si elle est le bras armé de l’action, de la narration, elle n’en reste pas moins non décisionnaire, le roi lui-même n’apparaît que tardivement. En revanche, la femme apparaît dans tout le rayonnement de ses figures (littéraires) elle est tour à tour : mère, reine, devineresse, amante ou harpie… autant de pelisses aptes à capturer le monde visible et l’invisible en un même mouvement.

Pourtant ces féminités ne sont pas de l’ordre de l’intime pour le héros. S’il est possible de voir la perte d’un sage (et les ravages que cela causa) par amour, il ne sera pas question de sentiment, de volupté ou de sexe pour le héros. Sans doute est-ce parce que ce récit de mort est avant tout un récit sur l’enfance et que l’enfant ( de part sa chevelure) est à la croisée des mondes. Entre naïveté et bravade, entre pulsion de vie et acceptation du fantastique, il est le support idéal à tous ces tiraillements.  Dès lors la fantasy n’est plus une question de réalisme mais d’acceptation.

Un premier tome fascinant de maîtrise, de beauté et d’ivresse.

Publicités