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La mort aux trousses on devrait encore en être à attendre la prochaine enquête de Lew Archer, pour les mêmes raisons que l’on se refuse à terminer celles du juge Ti. Tout est toujours trop long et trop rapide à la fois.  Lire ce quatrième tome c’est plongé, volontairement en plus, dans un bain de jouvence acide.

Jusqu’à l’os ! Il ne restera plus rien des espoirs et faux semblants d’une Amérique pourtant en pleine gloire. Bien évidemment, il ne s’agit de rien d’autre que d’un énième polar sombre et froid comme la lame d’un couteau de Polanski (plus que d’Hitchcock sans doute car mes cauchemars d’enfant furent plus nourris à l’imaginaire du plus polonais[suisse] des deux), il ne s’agit de rien d’autre que d’une sordide affaire de famille, de trahison, de désillusion, d’une poursuite insomniaque, une jeu de cache cache avec le marchand de sable et le proxénète le plus proche. On en lit les pages à perdre haleine.

Si ce n’est que c’est tellement moins que cela et tellement plus en même temps.

Plus qu’un « simple polar psychologique » parce que de nos jours cela veut trop souvent dire qu’une intrigue minable et déjà vue se pare d’un ou deux cas sociaux, d’un fou, d’une jolie pépée, d’une ruelle sordide, d’un tatouage ou deux, bref d’artifices boiteux pour vendre trois fifrelins de psychologie au lecteur, afin de cacher au mieux sa misère littéraire. « Mon dieu j’ai une mauvaise intrigue et 150 pages à écrire pour hier… j’ai trouvé, mon agent du FBI va avoir eu un traumatisme dans l’enfance qui l’empêche de s’approcher de l’eau et la scène finale se déroulera au milieu d’un lac ». La psychologie à bon dos,  à croire que le tout Hollywood (et les maisons d’éditions qui la suive à la trace) avait déjà régurgité les thérapies comportementalistes avant même leur invention… d’ailleurs, ces thérapies ne furent-elles pas inventer par Hollywood ?

Dire de cet auteur qu’il « ajoute de la psychologie » à Hammett (entre autre) c’est se contenter de la pyrotechnie, c’est s’épanouir dans l’évidence de l’instant présent « ha oui tiens, il pense ce détective, c’est donc une intrigue plus complexe, il y a de l’émotion et du sentiment dans cette série ».  Or Ross McDonald propose plus qu’une évidence, il émet un constat.

C’est ce tome qui offre (pour le moment) cette idée avec le plus de conviction. Désormais on (auteur inclus) connait Archer, on sait ses insomnies, son besoin de vérité, son acharnement à se coller à la naïveté comme le papillon de nuit à la lumière d’un phare de 33 tonnes lancé à pleine vitesse sur l’autoroute menant en enfer.  Le contraste ici est fort entre un monde de cruauté, de cynisme et cet amour pour la fragilité et l’innocence d’êtres perdus dans leurs émotions. L’intrigue elle-même à tout de cinématographique, suffisamment de personnages tous potentiellement coupables (ils le sont certainement presque tous) pour maintenir le suspens, des rebondissements et beaucoup d’émotions. Mais elle n’a rien de « complexe » ou de « compliqué », elle se résume en quelques lignes, ne repose sur aucun « twist », sur aucune fausse croyance, sur aucune des ruses actuelles, elle existe par le biais d’un réalisme oculaire. Le narrateur (point de référence du lecteur on s’en doute, qui ne divulgue pas tout on s’en doute également) qu’est Archer a une vision parcellaire (et subjective) des faits et ne se fie qu’à son instinct (et son intelligence, jamais mise en avant, en cela il y ‘a une filiation directe avec les précédant) pour avancer de suspects en indices.

Il s’agit, on s’en rend compte, plus d’une quête que d’une enquête. Il lui faut trouver l’assassin, c’est-à-dire réunir des éléments, pour forger une certitude (plus que des preuves, qui sont souvent secondaires). Or cet instinct est une arme à double tranchant. D’un côté elle semble pouvoir se fixer à un potentiel coupable et lui sucer ses faux semblants jusqu’à l’obtention de la vérité, de l’autre elle impose à Archer une lucidité de tous les instants, une obsession qui l’empêche de faire autre chose (il ne boit pas, ne mange pas, ne dort pas… il conduit d’un point à un autre).  L’image de l’innocent, du coupable, de la situation se fige dans une persistance rétinienne grâce à l’usage constant de métaphores, des parallèles sordides (la jeune fille qui porte son sac à main rouge contre sa poitrine, comme un deuxième cœur… ça vous brosse le tableau).  Cet élément fait croire au cinématographique, alors qu’il n’en est rien : vous avez déjà essayé de filmer une métaphore littéraire vous ?

Ce n’est pas du cinéma, c’est de la chirurgie.

Le jeune premier disparu, dont la perfection chagrine du souvenir que l’on en a va finir par se fissurer. La femme aventurière et triste qui ne recule devant rien, croqueuse d’hommes qui court surtout après sa jeunesse, se craquèle également. Le vrai amour ne mène qu’à la désespérance (de ce point de vu ce roman est d’une cruauté !). Le pouvoir monétaire, la toute puissance ne protège pas de la folie. Une main sure qui ne tremble pas, n’est pas forcément synonyme de réconfort. Même le policier de service ne contrebalance pas le tableau en y ajoutant une étincelle de vie en proposant autre chose qu’une vision terne et glaciale.  Tout fini dans l’acide, rongé jusqu’à l’os, tel est le prix de la vérité.

Si la vérité sociale procède d’une hiérarchisation, d’accointances et de pactes avec le diable, la vérité que débusque Archer se situe derrière se paravent sordide. Or, derrière ne veut pas dire en dehors. Archer mène une enquête avec la volonté de savoir, de connaître. On l’a vu dans le tome précédent, il n’aime pas la corruption, refuse la compromission et continue d’avancer pour des idéaux perdus d’avances, il a pleine conscience de sa démarche et de l’incongruité de cette dernière. Savoir le vrai c’est, avant tout, affronter le faux, c’est tenir la main de l’autre pour la plonger (et la sienne avec) dans l’acide.  A ce compte, on ne peut dévorer ce livre, on ne peut se délecter du suspens et d’une trépidation de « polar » usuelle, lire ce récit (et les autres) c’est prendre des coups, cela revient à admettre que le monde n’est pas propre.  Archer dissèque les relations humaines avec une lame à double tranchant et on écope de quelques blessures au passage.

On l’aura compris, ici l’histoire tourne autour d’une exploration manichéenne de l’amour. De comment ce sentiment adopte différentes formes et comment ces dernières peuvent, le plus souvent, pervertir l’âme humaine (illusion, culpabilité, jalousie, remords etc). Cette situation ne nous est pas livrée au commencement, mais dans ses ultimes soubresauts, elle va donc imploser en quelques heures, la tension qu’y apporte Archer va en faire céder les coutures. Une tension émotionnelle vive, un ton désabusé, une action qui se déroule sur peu de temps : la tragédie Grecque n’est pas loin.  On dépasse ici la dichotomie kantienne en ce qui concerne la morale, on dépasse l’effet et la cause, on ne cherche pas de solution, on cherche à mettre fin à une tension (morale) pour éviter que le pire n’advienne.

Si le cadre et la psychologie sont réalistes, mais la tension elle est théâtrale, clairement dans le registre tragique, si ce n’est que sa force ne provient pas d’une dualité propre au personnage (en tant que détective hard boiled Archer est ultra sensible, parfois proche de la pitié, mais il ne peut se permettre de ne pas avoir d’éthique, de code d’honneur) mais bien d’une volonté de gagner du temps et du terrain sur les catastrophes à venir.

La force (stylistique) de la série (et de l’auteur) est de parvenir à cristalliser une conscience trop aigue du monde par des métaphores et images fortes, afin d’empêcher la désillusion de tomber dans le fatalisme. Lire cette aventure c’est un peu boire la cigüe du Phédon en compagnie de Socrate, on le fait raisonnablement, ça ne veut pas dire en tout quiétude.

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