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Les écrits se suivent et se ressemblent. Toujours dans son souci de moraliser la vie privée, me délaissant – en partie seulement- les salons parisiens pour leur préférer les cahots et l’inconfort d’une route plus Normande.

Trois axes de lectures se détachent à mes yeux : les errances initiatiques d’un jeune idiot, une critique plus ou moins directe de l’orientalisme et un rapport aux fabliaux et autres contes d’antan.

L’ouvrage s’ouvre sur la description et l’historique des « coucous » forme de taxi-calèche permettant de relier la capitale à divers villages attenants. Un voyage va permettre la rencontre improbable entre l’idiot en question, des beaux parleurs, des hommes de la terre et un noble incognito. L’initiation visible, pratique se fera dans un second temps, elle suivra un tracé des plus banals (bien que le « héros » ne semble pas pouvoir endosser l’ambition d’un Rastignac par exemple et en restera à sa vision de la « réussite » puérile et limitée aux apparences, une perception très fausse bourgeoisie que Balzac parait aimer égratigner), ce carrosse de fortune fera lui ce qui précède l’initiation : la chute.  Le jeune homme sera confronté à trois récits du monde, celui du noble sera, on s’en doute le plus malin puisqu’il sera fait de silence et d’honneur, celui des hommes de la terre sera construit autour du labeur et du gain (que ce soit le conducteur qui place toute sa vie dans son commerce, n’hésitant ni à contrecarrer la légalité, ni à investir ; ou le paysan qui n’a de cesse de s’intéresser à son métier et au rendement) et celui des beaux parleurs qui sera emprunt de railleries et de mensonges. En contrepoint on observera un jeune apprenti peintre qui lui, contrairement au héros, saura faire preuve d’autant d’audace intellectuelle que d’une certaine retenue, lui permettant de se faire remarquer à bon escient. Ce rassemblement hétéroclite, va être le cadre d’une bourde monumentale du héros, du fait de sa vanité. On le voit la morale se dessine aisément. Ce qu’il y a d’intéressant (et finalement se trait de  caractère aura sans doute influencé « l’adolescent » de Dostoïveski) c’est que l’initiation se fait malgré le personnage. Il subit tour à tour sa mère, puis les illusions de quelques « grandes gueules », néglige les faits importants, se vante et sera guider (pour ne pas dire marquer à la culotte) pour racheter sa faute. On le voit la volonté de Balzac est de porter un discours moral par un exemple caustique, s’il reprend la trame d’une nouvelle de sa sœur, il parvient à lui injecter un humour corrosif. Un ajout presqu’en sous main, mais qui en dit long sur un certain pessimisme social.

Cette initiation ne fait pas rejaillir le « meilleur de l’homme », de même que s’il survit le héros ne semble rien apprendre de ses leçons, la position et le discours semblent plus importants que les beautés de l’âme.

Cette noirceur (toute relative) est contrebalancée par le point de vu pragmatique des gens du cru, mais aussi et surtout par la critique qui est fait de l’orientalisme. Il serait intéressant de se pencher sur l’orientalisme, magnifique mouvement artistique du XIXième, d’en interroger les productions, les causes et les effets, mais on va partir du principe que vous devriez plutôt commencer par quelques recherches sur internet avant de vous plonger dans des toiles (comme celles présentes à Orsay) et ouvrages. Ici on va s’attarder quelques minutes sur cet « ailleurs » que critique Balzac. Les deux clients du coucou qui mentent pour passer le temps, s’inventent des vies d’aventures. On nous parle de sultan, de femmes enfermées, de cavaliers, de désert, de soleil couchant sur les dunes, des couleurs chatoyantes etc… autant de clichés présents dans les œuvres de ce courant. Autant « d’ailleurs » présent pour combler un vide, pour créer l’illusion que ce qui n’est pas sous nos yeux est forcément meilleur que ce qui nous entoure. Balzac parait se moquer – sans méchanceté mais avec une certaine efficacité – de l’effet « parure » que de simples mots peuvent provoquer chez le premier innocent venu. L’auteur nous montre combien il s’agit que trop souvent on s’éloigne de « la mort de Sardanapal » pour nous vendre un catalogue de rêves exotiques bon marchés, pré-rêvés, pré-mâchés et combien tout ceci (Algérie comprise, dont la mention en fin d’ouvrage résonne d’un écho des plus lugubres) reflète plus l’irréalité d’une perception européenne aussi imaginée que fausse plutôt que la réalité d’une culture. Cette critique touche à la fois à la mystification artistique et à la politique. Ainsi, si la parution en feuilleton à bien ralenti le rythme général de l’ouvrage il n’en reste pas moins aranéen dans ses considérations et ses implications.

Un élément m’a choqué durant cette lecture, cela ne va surprendre personne ou au contraire ça brûlera la rétine d’un grand nombre, plus logiquement on peut s’en moquer, la filiation entre les vieux contes et ces histoires morales. Pas tant dans le propos moral en lui-même, celui-ci doit être dépendant du rapport entre contextualité sociale du moment et universalité, mais dans la structure littéraire (si tant est que ces mots puissent recouvrir une quelconque réalité autre que subjective). Si l’on réduit le propos de ce court roman, il s’agit de donner une leçon de vie à un jeune homme trop gaieté et trop naïf, par le biais de rencontres opportunes et dures. Schéma que l’on peut retrouver, causticité comprise, dans quelques fabliaux anciens, esprit que l’on retrouve chez La Fontaine (et d’autres avant et après lui). Ce simple parallèle apporte un éclairage nouveau, une forme de continuité non seulement thématique, mais surtout formelle, comme si le lecteur Balzac déteignait sur l’auteur Balzac,  car entre un historique de moyen de transport, les portraits de différents personnages, une volonté moraliste, il y a l’imposante et toute puissante nécessité de raconter une histoire. Parfois on cherche le morceau porte d’entrée d’un musicien, parfois le livre clef à tout un imaginaire (« au guet » de Pratchett, le reste sera la quarantaine d’autres tomes), ce début dans la vie ne sera sans doute pas un déclencheur de ce type, toutefois quand, dès les premières lignes, vous sentirez monter en vous l’envie (tout aussi impérieuse) de lire la suite, vous sentirez le conteur caché au milieu de son univers.

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