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Après, à vrai dire pendant, la lecture de ce troisième tome des aventures de Thursday Next je me retrouve entre deux eaux. Entre le fait que j’avais moins apprécié le deuxième tome ce qui me porte à m’interroger sur les raisons qui font que j’aime particulièrement celui-ci, et une sorte de scrupule à ne pas vouloir trop en faire non plus dans le genre Mea Culpa. Heureusement Bernard Werber a tranché pour moi.

Dans l’un des conseils qu’il donne (ou donnait s’il a cessé de le faire) aux futurs écrivains, ce dernier préconisait de couper dans le vif ce qui ne servait pas directement le récit, en particulier les descriptions inutiles, de mémoire il doit s’agit du conseil numéro 11. Or dans un sens on peut dire que dans ce « puits des histoires perdues » Fforde suit ce conseil, et que son propos de « fond » condamne la réalité sous jacente dans ce même conseil. C’est ce paradoxe qui me fait aimé ce tome, qui me fait le serrer contre ma poitrine (avec un bon millier d’autres) comme un pare balles à la sottise ambiante.

J’ai du mal à vraiment apprécier cet auteur parce qu’il me flatte. Pas personnellement, nous ne sommes pas assez intime pour cela, mais mes goûts de lecteurs. Sans comprendre, ni chercher à comprendre, toutes allusions littéraires (et autres) camouflées, dissimulées ou mises en avant dans cet univers, j’en reconnais suffisamment pour me sentir en terrain connu, en terrain conquis. Je me plait à compulser les mêmes livres, à sauter de Poe à Humpty Dumpty sans avoir besoin de bouger les oreilles ou avoir à remplir un formulaire. Parcourir ces pages c’est se trouver dans la prairie de la liberté et y faire un pique nique des plus nobles. En prime l’auteur à toujours la bonne idée de rire autour des poncifs des genres (on pensera ici au « bestiaire » ) sans jamais s’en moquer, et quelques égratignures sur les genoux ça rappelle l’enfance alors c’est toujours bon pour ne pas sombrer dans la vanité. Il s’agit bel et bien de livre que l’on dévore. Pourtant, je me méfie de ce qui me plait, de cette perfection de l’instant. Le premier volume m’avait amené à me poser des questions sur certaines limites littéraires, à partager l’élan foutraque du mélange continue et bordélique en littérature, à dépasser les bornes. Autant que le deuxième volume m’avait paru ne se nourrir que de cet élan en se souciant de moins en moins de la cohérence intrinsèque de l’intrigue, un peu comme ces films américain qui à force de remplir un cahier des charges pour spectateur robotique en oubli de faire un film, ou disons qu’ils confondent joyeusement cette fabrication avec la recette du gâteau à la crème avec surplus de crème et supplément de crème. Le discours m’avait paru noyé dans une surabondance de références. Ou alors était-ce simplement jaloux qu’un tel plaisir puisse être partagé. Parce qu’on a beau se cercledelecturiser en vrai ou en contact sur les réseaux sociaux, la vérité est bien que le lecteur est un être solitaire. La lecture est une expérience du posteriori jamais de l’instant, c’est ce qui fait son charme fou, son mystère.

Peut être après tout n’avais-je même pas envie de partager un si gros gâteau.

Alors à lire ce troisième tome, plus cohérent, plus linéaire (l’un parce que l’autre), plus porté dans l’exposition me suis-je senti rassuré ? Donner au lecteur un temps d’avance (c’est le cas ici beaucoup plus que dans les deux précédents tomes, on pourrait dire que la mise en place de l’univers est « terminé » et que Fforde n’a plus besoin de théâtraliser son intrigue, d’y construire des cabanes en gigogne, qu’il peut désormais y raconter son histoire en ménageant des effets plus cousus de fil blanc, mais aussi prendre son temps en raccourci qui rallonge) permet une tranquillité de l’esprit au milieu de la fièvre dévoreuse de pages. Car à force de confondre l’effet et la cause, de nombreux lecteurs se persuadent de la qualité d’un livre en fonction de leur vitesse d’engloutissement de ce dernier. Or en général il n’aime pas un livre, il succombe uniquement à leur envie de connaître la fin. C’est comme engloutir tout un cornet de glace parce qu’on apprécie surtout le chocolat au fond. Après coup on peut être satisfait et ne plus du tout se souvenir des parfums du cornet en question. Il en va de même pour les lectures boulimiques. Il en est des millions des livres que l’on oublie avant même d’avoir lu. Parfois je rencontre des lecteurs qui relisent un livre quasiment en entier avant de se souvenir l’avoir déjà lu. Quelle froideur ! Lire c’est effectuer une transaction, on investie une part de soi en échange d’une part d’un autre (qui n’est même pas l’auteur, enfin pas entièrement. Une sorte d’inconscient à la Jung sans doute, quelqu’un doit déjà avoir creusé cette idée, sinon il faudrait le faire… ha ! On me signale que ça creuse depuis quelques millénaires déjà). Je ne devais pas avoir envie de partager cette transaction, de fait la relative (toute relative) simplicité de l’intrigue qui est présentée ici offre d’avantage d’espace à deux points.

Le premier c’est l’importance des éléments perturbateurs. Vous savez en général c’est un procédé filmique (mais que l’on trouve partout ailleurs) à un moment donné le héros (ou autre mais plus souvent le héros) se voit donné une information secondaire, jugée inutile ou inadéquate, ou alors il tombe sur un objet incongru et abscons. C’est uniquement à la fin, alors que tout semblait perdu que dans un éclair de génie (ou parce qu’il va souvent au cinéma) que notre héros (entre temps nous nous le sommes approprié) se souvient avoir l’information.l’objet en question et l’utilise à bon escient (là tout de suite je pense au testament d’Acme et à l’encre qui disparait puis réapparait dans Roger Rabbit, mais il y suffisamment d’exemples pour remplir deux ou trois centrales nucléaires).  Or Fforde abuse presque de ces éléments dans ce tome. De nombreux seront « utiles » (on reviendra sur la notion d’utilité un peu plus loin, car nous n’avons pas oublié Bernard Werber) à l’intrigue en temps et en heure. Mais une grande partie n’auront ici que peu d’intérêt (direct ou immédiat, car un peu à la Pratchett, bien que je préfère ce dernier, on peut penser que des idées semble t-il avortées, ressortiront d’un chapeau tôt ou tard) ce qui permet de brouiller les pistes, mais également de revenir à l’un des charmes de cette série : nous faire nous poser des questions.  On pensera par exemple aux personnages de fictions perçus comme des personnalités vierges, en apprentissage et qui s’identifient au fil des expériences, une façon d’interroger notre propre imaginaire, nos souvenirs de lectures, ce qui nous touche ou non chez un personnage, ce qui nous le fait apprécier ou détester. Ce point gagnant en espace, il finit, par effet de ricocher, par nous faire nous intéresser à certains « fonds de l’affaire » comme : la place du lecteur, le rôle de l’auteur, l’histoire de la littérature, l’imaginaire.  On pourrait croire à une forme de séparation formelle tout au moins entre ces questions de second ordre et l’intrigue à proprement parlée, or ces deux aspects ne cessent de s’entrecroiser, arrivant à créer le deuxième point.

Ce dernier est le « discours », c’est-à-dire une thèse défendue plus ou moins explicitement par l’auteur. On en vient directement ici à l’utilitarisme façon conseil de Werber (contre qui je n’ai rien, il s’agit ici plutôt d’un mur auquel adossé la rationalisation de mon avis à la lecture de Fforde). A voir  comment les chapitres s’enchaînent, comme il n’y aucun temps morts, comme les personnages apparaissent souvent pour livrer une ou deux informations, comme l’intrigue repose sur la précipitation et l’urgence, et surtout de quelle manière les difficultés s’amoncellent ; on se croirait véritablement dans un roman qui ne perd pas de temps à décrire, à « faire joli », à faire de « belles phrases » (l’auteur des fourmis dénonce également ce « tic » présent, selon lui, chez beaucoup d’écrivains) puisque tout est fait pour servir la plaisir immédiat de la lecture. Si ce n’est que le discours sous jacent (tout à fait perceptible sans nul effort intellectuel) de ce tome est de mettre en garde le lecteur (les autres acteurs du monde des livres également mais finalement on prête aux lecteurs la capacité de changer la donne en fonction de sa consommation, mais là sont d’autres questions) contre les légiférassions du livre, contre un changement de forme (le livre papier pour le livre numérique) qui entraîne également une perte de droits (comme le prêt). Ce propos n’est pas un réflexe réactionnaire, il suffit de connaître la politique anglaise concernant la gestion (en fait la fermeture) des bibliothèques municipales ou de comment sous couvert de liberté (d’acheter toujours plus vite) certaines sociétés marchandes nous vendent un « droit de lecture, d’écoute » etc. Le pire venant de notre acceptation pleine et entière, de la façon dont nous avons massivement confié les clefs de nos comportements à de grands groupes et de comment ces derniers usent et abusent de la situation. Cette position est une position de lutte ou du moins de résistance. Posture qui pour moi va à l’encontre des conseils de B.Werber, à ne suivre que les dictats d’une « lecture plaisir », d’une « lecture pour un imaginaire d’abord facile et ouaté », d’une « lecture à consommer comme on consomme un bonbon », d’une « lecture à la chaîne », on fini inexorablement par supprimer les jolis phrases, les sonorités, les descriptions… on supprime l’inutile… on garde l’essentiel… c’est-à-dire l’insipide.

La trame de ce tome se resserre autour de personnages « principaux » moins nombreux, permettant une plus grande clarté de l’intrigue « principale », tout en permettant des digressions réjouissantes et flatteuses pour l’ego. Fforde répond à la fois à l’attende du lecteur et à la nécessité de consolider son univers, de lui donner plus de charpente et de chair, en ce sens les personnages de Ibb et Obb gagnent encore en importance.

Un plaisir à partagé (finalement).

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