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Etrange récit, tentaculaire, audacieux et mou à la fois, s’imposant au lecteur tout en refusant de céder à l’acte impérialiste de la lecture. Livre culte au titre (gentiment moqueur de celui de Herriger) aussi mensonger que nonchalant, ce traité s’enfonce dans les marais visqueux de la raison avant de venir s’ébrouer sur votre paillasson de folie personnelle.

Sans doute faudrait-il prévenir les potentiels lecteurs en quête d’un voyage initiatique aux confins des USA dés années 70, qu’ils risquent de ne pas en avoir pour leur argent. L’auteur propose plutôt d’explorer d’autres terrains de jeux, plusieurs thématiques vont former l’asphalte de cet ouvrage aussi dérangeant qu’inquisiteur.

La partie autobiographique, au sens stricte, est de loin la moins intéressante de l’ouvrage. Non pas que la vie de l’auteur ne soit pas intéressante, difficile de juger de la Qualité d’une vie, a fortiori quand ce n’est pas la notre dont il s’agit. Mais, elle est ici passée au tamis des exigences littéraires pourrait-on dire. Il est question d’un road trip à moto entre un père et son fils, un moyen classique de s’appréhender, de se connaître, de se jauger, de tester ses limites. Une méthode qui a plus ou moins fait ses preuves dans plusieurs genres littéraires, si ce n’est qu’ici les étapes sont portions congrues, les anecdotes souvent « éclairantes » mais ne dévoilant au final que très peu de choses sur le monde sensible que ces deux êtres ont partagé et partagent désormais. Il est surtout question de réaction, de comportement, de savoir si l’on va subir l’autre ou être subit par ce dernier. Tout entre le père et le fils est question de tension et de rythme. Si le rythme est bon, naturel tout avance comme par magie, tout coule de source sans mots, sans regards, sans échange, la transmission qui s’opère et celle que tous les pères recherches depuis bien avant les considérations platonicienne sur la filiation (et les mères également toutefois il y a dans ce récit une forte part de masculinité). Si, au contraire, l’un ou l’autre tire la couverture à lui ou fait montre de s’exaspérer, de perdre patience, de perdre pied, l’incompréhension et la distanciation s’en mêlent. Bien évidemment cette mécanique émotionnelle n’est pas du au hasard, elle vient renforcer le discours autour de l’importance de l’entretien de sa motocyclette. L’auteur n’aura de cesse de prendre ce véhicule comme exemple, de vanter les louanges des réparations faîtes maison et de la précision chirurgicale et parfois magique de son fonctionnement. Quoi de plus normal que cet équilibre se retrouve jusque dans les relations entre père et fils. Toutefois si cela fait sens et en faisant corps (on en reparlera un peu plus bas) pour ce qui concerne les considérations huileuses autour de la moto, il y a –justement- une perte du corps entre ces deux êtres. C’est-à-dire que sur la moto ils sont, par obligation, fusionnels et que cet attachement ne se retrouve pas ailleurs. Il n’y a que peu de discussions, peu de mots, encore moins d’échanges, de prise en compte de l’autre si ce n’est pas des tensions. Une partie – celle finale- de l’ouvrage s’attachera à faire admettre au lecteur la possibilité d’un concept pouvant combler le vide entre raison et émotion, alors même que se dessine tout au long de l’ouvrage un vide humain tout aussi considérable et plus palpable celui là.  De plus, la fin, plutôt la résolution de ces tensions s’opérera de manière « naturelle » presque magique sans que l’auteur est à faire autre chose que se rendre compte, alors même qu’il préconise l’implication et l’application de tous les instants pour comprendre et aussi se rassurer.

L’aspect « road trip » de l’ouvrage n’existe que par à-coups, c’est à peine s’il lève le voile d’une quelconque sociologie. Reste pourtant le constat intéressant d’une recherche. Comme souvent avec ce genre de schéma narratif il est question d’errer sans but à travers le pays à la recherche non pas d’une destination mais d’un parcours. Alors le lecteur se délecte de péripéties tandis que la fin (ou un instant précis) permet au narrateur de faire le compte des épreuves passées pour s’enorgueillir d’une trajectoire, d’une avancée. Ce n’est pas le cas ici, car il  y a bel et bien un but, il est même double. Si le plus évident nous apparait vite, puisqu’il va s’agir de remonter le temps à la recherche d’une personnalité, le deuxième est plus cryptique. En effet, c’est au fil des rencontres que l’on se rend compte (parfois l’écriture procède par sonorités, il est intéressant de les laisser en place ne serait ce que par la facilité qu’elle projette sur l’écran de nos illusions, un zeste de naïveté n’a jamais fait de mal à personne) que ce que cherche les motards, c’est une certaine idée des USA. Or cette idée des USA, on pourrait également la chercher en Europe ou en Chine, c’est celle rétrograde qui consiste à dire qu’il existait auparavant dans le pays une forme de civisme, de temps pour l’écoute, pour le savoir faire, pour la considération d’autrui. Les routes perdues des états représentent ce double idéal, d’une part elles ne sont pas ou mal cartographiées, elles ne possèdent plus de panneaux d’indication, on les parcourt comme on parcourt un souvenir à demi effacé au réveil, d’autres parts leurs bords sont peuplés d’autochtones pouvant être ces hommes et ces femmes gentils, serviables et lents d’autrefois.  Il s’agit bel et bien d’un road trip, mais un road trip passéiste qui à rebours du temps.

Paradoxe (ce n’est pas le seul) de l’ouvrage, puisque le narrateur ne cesse de vanter les mérites de la technologie et de fustiger la peur qu’en on ses amis (et connaissances) ou du moins une défiance qui les maintient à l’écart du réel potentiel de la technologie. Etrange murmure que celui-ci, étrange fausse prophétie puisque le propos des technologies contemporaines et bel et bien de perdre l’être dans un flux constant d’informations.

La double voie ouvre un discours sur le rapport au passé, mais également un discours sur l’anima (pourrait on dire, il est assez patent de remarquer une certaine vision proche de Jung dans cet ouvrage) sur la personnalité, sur ce qui nous fonde en tant que personne. La schizophrénie dont il est question ici : n’existe pas. C’est une schizophrénie de série télévisée, avec son quota de mystère à résoudre, de zone d’ombre, de questionnement épisodique, de strate éclairante, c’est le genre de « double personnalité pour spectateur en mal de sensation et pour scénariste en panne sèche d’inspiration ». Il n’est pas question de schizophrénie dans cet ouvrage, du moins pas selon cet aspect, il est plutôt question d’assèchement de l’être et de vase communiquant.

Le narrateur est en quête d’un ancien lui-même, de celui qu’il fut avant d’être « guérie ». Il cherche à savoir qu’il était, comment il fonctionnait. Pour cela il dispose d’indices indirects pourrait on dire, de notes et de fragments éparses. L’histoire qu’il raconte est donc celle d’un double (d’un doppleganger) parcours, l’un passé allant de l’avant, l’autre présent allant à rebours. Comme on pourrait s’en douter, plus on en apprend sur celui qui fut, plus celui qui est se vide de sa substance. Je m’écarte ici de l’avant propos de l’ouvrage (de très bonne qualité) qui mise sur un trouble de l’enfant, or, ma lecture me ferait plutôt pencher pour un trouble de l’adulte d’aujourd’hui qui en cherchant à se rapprocher de son ancienne personnalité, se rend compte du vide qu’il incarne, de sa propre vacuité. L’enfant ne fait que répondre, que faire écho à cette vacuité. L’histoire qui nous est contée est indirecte et fragmentaire, uniquement connue par des « moments clefs » par ce qui sort de l’ordinaire, jamais par le quotidien, alors même que –on l’a dit plus haut- la relation père-fils, elle, n’existe qu’au travers d’un quotidien dénué d’intérêt et, donc, de sens. De plus, plus on avance dans le passé de l’ancien-moi, plus l’histoire se précise, s’oriente vers des considérations intime, plus on se rapproche de celui qu’il fut (et de sa folie) et moins les gestes du père semblent avoir de sens pour le fils (et plus l’histoire narrée prend le pas sur le vécu instantané). Il y a là une quête du double, mais également un dédoublement. Il ne s’agit pas d’un narrateur qui raconte une histoire pour mieux se retrouver, mais d’un narrateur qui conte son double et se perd en route.  Ce qu’il  y a de pertinent dans cette démarche c’est qu’elle exemplifie le propos philosophique autour de la Qualité qui est au cœur de la réflexion de l’ancien narrateur.

En effet, dériver autour de la maladie mentale reviendrait à vouloir trancher dans le vif par le biais d’explications toutes faites et forcément définitive, si, au contraire, on s’attache à se demander qu’elles sont les qualités du narrateur ? Qui il est comme personnage ? Qui il fut ? Quel est son parcourt ? etc etc… On saisit alors à bras le corps la problématique même du système philosophique dont il est question.

La Qualité comme essence du monde, voilà un prédicat des plus osé, toutefois si la démonstration émerge au fil des pages, il ne faut pas pour autant perdre de vu la formation première de son auteur, à savoir : la science. Poser des questions simples pour émettre des hypothèses simples et tenter d’y répondre. C’est exactement ce qu’induit la lecture de l’ouvrage. La question de « qui » est le narrateur ( ?) est la première qui soit.  La démonstration philosophique est parfois pertinente (l’exemple autour des cours sur Platon donnés par le doyen d’une faculté est vraiment très bon) mais elle manque également d’une certaine exhaustivité, on pourrait presque croire que l’auteur à choisi des auteurs à l’avance pour mieux en réfuter ou en déduire certaines thèses. Les exemples autour de la mécanique sont eux toujours à propos.

Le rapport à la technologie par le biais d’une motocyclette est au cœur de l’ouvrage, tous les exemples (ou peu s’en faut) passe par cet engin. Au-delà d’une nouvelle ontologie pratique, se dessine une esthétique, une éthique, une morale il devient possible de penser le monde à travers une moto. Son importance est également double car elle porte le narrateur et son fils dans leur pérégrination, autant qu’elle porte (et permet) le discours, sans elle il n’est ni route, ni réflexion, ni exemple. L’engin de transport est le médiateur, le véhicule premier du sens et de l’être (il serait intéressant de demander à Parménide ce qu’il pense d’un tel choix), en prendre soin est véritablement une question de survie.

Pourtant la motocyclette est inerte en soi, si elle existe et permet le lien, elle nécessite également un vecteur avec le monde. Ce vecteur c’est le narrateur. Narrateur qui plonge et s’oublie dans l’entretien maniaque et abrutissant de son engin. Loin des considérations freudiennes sur ce genre d’obsession, on percevra que c’est dans cet abandon des tracas, dans cette routine que se niche le zen de l’ouvrage.

Reste qu’à mon sens le zen ici est bel et bien une béquille. Car il est plus question d’ataraxie que de satori, il est dommage que la moquerie du titre ne débouche finalement pas sur un koan.

Un livre en kit, à monter soi même. Ainsi, le plaisir en est décuplé.

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